Incipit

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Un incipit (du latin incipio, is, ere : « commencer », pron. ɛ̃.si.pit ) désigne les premiers mots d'une œuvre musicale chantée ou d'un texte littéraire (dans ce dernier cas, la notion d'incipit peut s'étendre aux premiers paragraphes) ; il s'agit donc du début d'un texte[1], qui peut être religieux ou non, chanté ou non.

Dans un cadre religieux, selon la tradition hébraïque reprise dans le christianisme, l'incipit donne son titre au texte lu ou chanté.

Le mot latin incipit vient de l'expression latine « Hoc incipit liber » (Ceci commence le livre)

Usage religieux, musical et sonore[modifier | modifier le code]

Religion[modifier | modifier le code]

  • En hébreu, les livres de la Bible sont désignés par leur incipit. Par exemple le premier livre de la genèse s'appelle Bereshit (« Au commencement »), qui est le tout premier mot de la Bible : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre… » Les titres thématiques de la Bible hébraïque (Genèse, Exode...) n'apparaissent qu'avec la Septante, autrement dit la tradition grecque. La tradition juive reste quant à elle fidèle à l'incipit : ainsi, dans les commentaires, les passages étudiés sont-ils désignés par leurs « paroles de commencement », c'est-à-dire leurs premiers mots.
  • Cet usage est repris dans le christianisme. L'incipit représente le ou les premiers mots d'une prière grecque ou latine, chantée ou non : par exemple, le Kyrie, l'Agnus Dei, le Gloria (incipit complet : Gloria in excelsis deo), le Magnificat, le Salve Regina, le Victimæ paschali laudes et nombre d'autres textes de la liturgie.

Les bulles pontificales et les encycliques sont nommées d'après leur incipit, par exemple Pacem in Terris (« Paix sur la terre », 1963) en latin, ou en d'autres langues, comme Mit brennender Sorge (« Avec une brûlante inquiétude », 1937), en allemand, dans laquelle le pape Pie XI condamne le nazisme.

Musique[modifier | modifier le code]

  • Dans le domaine musical, un grand nombre d'œuvres polyphoniques d'inspiration religieuse débutent par un incipit grégorien. Un exemple célèbre est le Deus in adjutorium (Deus in adjutorium meum intende : « Dieu, viens à mon aide ») qui ouvre les Vêpres à la Vierge de Claudio Monteverdi (Venise, basilique Saint-Marc, 1610). Dès cet invitatoire (entonné par une voix seule), on perçoit que l'œuvre, qui présentera des moments d'intense recueillement ou d'exubérance, ne fait pas la différence entre esprit profane et religieux (ce qui cause une réelle difficulté d'interprétation). Sans que Monteverdi ait rien changé au motif musical d'origine, on comprend immédiatement qu'il a voulu mêler, dans la phrase d'intonation, l'appel chanté sur une simple corde récitative grégorienne et une rhétorique déclamatoire inspirée de l'antique. Le chœur et l'ensemble instrumental prennent ensuite le relais, et amplifient cette dynamique.

Une autre forme d'incipit, incluant le mot incipit lui-même, apparaît dans l'annonce des Lamentations de Jérémie : Incipit lamentatio Ieremiæ Prophetæ (« Ici commence la lamentation du prophète Jérémie »). Cette fois, lorsque ce texte est chanté, non seulement ces premiers mots sont mis en musique, mais également les lettres de l'alphabet hébreu destinées à servir de repères dans le texte (aleph, beth, gimel...). Musicalement, ces dernières sont souvent ornées comme des enluminures (voir par exemple l'œuvre de Thomas Tallis composée sur ce texte). L'époque de Tallis a précédé celle de Monteverdi, si bien que ses conceptions sont encore rattachées à celle de l'école franco-flamande des XVe et XVIe siècles.

Plus souvent, l'incipit n'a pas besoin d'être noté par les compositeurs, car l'intonation, par un chantre soliste, de cette courte formule mélodique rattache la partition à une liturgie connue à l'avance.

Actuellement, à l'inverse, cet incipit peut ne pas être chanté, lorsque l'interprétation choisit de mettre l'accent sur l'aspect purement musical de l'œuvre, en gommant sa signification liturgique.

  • Autre incipit, profane cette fois : Lasciatemi morire (« Laissez-moi mourir »), chanté deux fois mais constituant une seule phrase musicale, par lequel débute le célèbre Lamento d'Arianna de Monteverdi (1608, 1614), seul extrait subsistant de son opéra Arianna (brûlé au cours d'une guerre, de son vivant). Ariane chante son désespoir d'avoir été abandonnée par Thésée.
  • L'incipit « Requiem æternam » du Requiem de Mozart (1791) est intégré à la polyphonie.
  • Le début de chaque mouvement de la Symphonie nº 9 de Beethoven est formé des notes de l'arpège descendant de ré mineur (ré la fa ré) donnant son unité aux éléments thématiques de l'ensemble de l'œuvre. Descentes rythmées et scandées dans le premier mouvement, entrecoupées de silence dans le deuxième, en fanfare de croches doublées et arpèges brisés dans la ritournelle du quatrième, Beethoven fait le tour de force, dans le troisième, sur une seule octave, de mettre en relief les quatre notes dans la tonalité pourtant bien affirmée de si♭ majeur gardant cette tonique en note centrale.
L'arpège descendant de ré mineur (ré la fa ré),
incipit de chaque mouvement de la Symphonie nº 9 de Beethoven.
  • Dans la chanson, l'incipit n'est pas systématiquement utilisé comme titre ; dans le catalogage des œuvres, il sert plutôt à identifier avec précision une chanson car des œuvres multiples portent des titres identiques.

Son[modifier | modifier le code]

  • L'incipit peut aussi être un court extrait sonore, utilisé par les sociologues comme Emmanuel Ethis lors de la réalisation d'enquête sur les publics.

Dans le roman[modifier | modifier le code]

Dans le seul domaine du roman, donc d'une forme de littérature profane, on désigna tout d'abord par ce terme la première phrase du texte, aussi nommée « phrase-seuil »[Par qui ?]. Par élargissement du sens, il désigne aujourd'hui le plus souvent le début de l'ouvrage, de longueur variable selon les nécessités de composition ou d’étude scolaire qui le découpent. Il peut ne durer que quelques phrases, mais peut aussi concerner plusieurs pages.

Par opposition à l’incipit, l'explicit (dénommé parfois à tort excipit) est la fin d’un chapitre, d’un ouvrage. Là aussi la longueur varie : les derniers paragraphes, les dernières phrases…

À noter qu'actuellement, dans le milieu scolaire français, lorsqu'il s'agit d'une utilisation dans la littérature, c'est la prononciation latine « restituée » qui est le plus souvent employée et enseignée : [in’kipit]. Pourtant, cet usage est dénoncé par le Trésor de la langue française ou Le Robert[2] qui n'acceptent qu'une seule prononciation : \ɛ̃.si.pit\ ; c'est donc la prononciation gallicane du latin que retiennent ces ouvrages de référence – en faisant malgré tout entendre le « t » final. Du reste, lorsqu'il s'agit d'un incipit placé au début d'une partition, c'est cette dernière prononciation qui est spontanément retenue, la francisation des mots étrangers étant d'usage dans la langue française.

Fonctions[modifier | modifier le code]

L’incipit d'un roman répond généralement à ces quatre fonctions[1] :

  • annoncer et préparer la suite du récit (définition du genre, narration, etc.) ;
  • attirer la curiosité du lecteur et donc intéresser ce dernier (intrigue par exemple) ;
  • informer le lecteur sur les principales informations du récit (personnage(s), lieu(x), temps, etc.) ;
  • installer le lecteur dans le cadre, le contexte (arrivée soudaine ou progressive d'un événement par exemple).

Par exemple, il peut même, comme chez Diderot dans Jacques le fataliste ou comme Balzac dans Le Père Goriot, apostropher le lecteur et signer un contrat explicite avec lui : « Ainsi ferez-vous, vous qui tenez ce livre d'une main blanche, vous qui vous enfoncez dans un moelleux fauteuil en vous disant : Peut-être ceci va-t-il m'amuser. »

L'incipit intéresse par divers procédés techniques, par exemple l’utilisation de figures de style ou encore en une entrée in medias res (le récit débute dans le feu de l’action).

Il noue aussi ce qu’on pourrait appeler un « contrat de genre » en indiquant au lecteur le code qu’il doit utiliser dans le cadre de sa lecture. Différents signes annonciateurs du genre littéraire apparaissent ainsi, comme dans le conte bien sûr avec le célèbre « Il était une fois », mais aussi le roman policier. Il fait souvent l’objet d’un travail d’écriture particulier, particulièrement poétique, surprenant et rythmé, comme le prouvent les exemples qui suivent.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b « Fonctions de l'incipit », sur ac-grenoble.fr (consulté le 23 mars 2016)
  2. 1996.

Annexes[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Andrea Del Lungo, "Pour une poétique de l'incipit", Poétique, 94, avril 1993, p. 131-152
  • Amos Oz, L'histoire commence, essai, Calmann-Lévy, 1996
  • Andrea Del Lungo, L'Incipit romanesque, Le Seuil, coll. "Poétique", 2003
  • Christine Pérès (éd.), Au commencement du récit, éditions Lansman, 2005
  • Pierre Simonet, Incipit, Anthologie des premières phrases, Édition du Temps, 2009, (ISBN 978-2-84274-470-0)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]