Harcèlement de rue

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Voiture réservée aux femmes aux heures de pointe dans un train régional entre Tōkyō et Hakone.

L'expression « harcèlement de rue », traduction de l'anglais street harassement, est utilisée en Europe et en Amérique du Nord pour désigner des pratiques de harcèlement sexuel, subies principalement par des femmes dans l'espace public (lieux publics - rues, places - ou transports publics) de la part d'inconnus de sexe masculin.

L'expression est utilisée de façon extensive pour englober tous types d'acte d'objectification sexuelle[réf. nécessaire] (sifflement, tentative de séduction, remarque déplacée, etc.). Bien que certains propos prennent la forme de compliments, ces comportements sont le plus souvent mal vécus par leurs cibles[1].

Si des initiatives qui mettent en avant l'expérience des victimes suscitent une condamnation de ces comportements en Europe et dans le monde anglo-saxon, le harcèlement de rue y reste toutefois considéré comme bénin. Il en va autrement au Japon par exemple, où des compagnies ferroviaires réservent des voitures aux femmes pour les protéger des harceleurs (le harcèlement sexuel au Japon est nommé Chikan).

Dans les pays occidentaux, la médiatisation du harcèlement sexuel dans l'espace public se voit parfois reprocher un travers raciste, pour sa focalisation sur des espaces urbains spécifiques susceptible de conditionner le profil des « harceleurs » médiatisés, et pour son absence d'examen des déterminations sociologiques du phénomène.

57 % des femmes et 25 % des hommes ont rapporté avoir subi du harcèlement de rue lors d'une étude menée au printemps 2014 aux États-Unis par l'organisation Stop Street Harassment [2]. En France, une étude réalisée en 2015 par l'Ined rapporte que 25 % des femmes et 14 % des hommes estiment avoir subi une violence dans l'espace public au cours de l'année écoulée[3],[4]. Ce sont les femmes des grandes villes qui sont les plus touchées, en particulier en Île-de-France[3],[4]. Le pourcentage de personnes victimes décroît avec l'âge parmi les personnes de 20 à 69 ans interrogées[3].

Histoire de l'intérêt pour le phénomène[modifier | modifier le code]

L'intérêt culturel pour le phénomène a émergé dans les années 1990 aux États-Unis, notamment à la suite du documentaire War Zone (1998) de l'étudiante en cinéma Maggie Hadleigh-West. Celle-ci s'est filmée demandant à des hommes qui la sifflaient ou l'interpellaient dans la rue pourquoi ils le faisaient, afin d'enregistrer leurs réactions (excuses, colère, discussion...). La démarche a été imitée dans d'autres pays occidentaux dans les années 2000 et 2010, quoique de façon souvent plus passive en enregistrant simplement les sifflets et remarques pour ensuite prendre à partie l'opinion. Le phénomène a attiré l'attention dans l'espace francophone européen, à la suite du documentaire Femme de la rue (2012) de la Belge Sofie Peteers, film qui a fait du bruit et a initié des dispositions spécifiques dans le droit belge.

Parallèlement à la médiatisation du thème, des associations entendent créer une solidarité entre personnes subissant le harcèlement de rue, et donner des indications pour lutter contre celui-ci, en tant que victime mais aussi en tant que témoin. C'est par exemple le cas de Hollaback!, un réseau constitué de militants répartis dans 79 villes et 26 pays. Le site du mouvement donne des exemples de méthodes de désamorçage du harcèlement dans l'espace public[5], inspirés du travail inaugural de la consultante américaine Holly Kearl, auteure de Making Public Places Safe and Welcoming for Women (« rendre les lieux publics sûrs et accueillants pour les femmes »), paru aux États-Unis en 2010[6].

En France, une manifestation de sensibilisation au harcèlement de rue a été menée le 25 mars 2014 : l'opération dite « anti-relous », réalisée par un collectif militant dans la rue de Lappe du 11e arrondissement de Paris. L'opération consistait pour les militantes à se réapproprier symboliquement la rue, et a indiquer aux passants comment désamorcer le harcèlement de rue au cas où ils ou elles en seraient soit victimes soit témoins[7].

Cas spécifique du harcèlement de rue LGBT[modifier | modifier le code]

La représentation du harcèlement de rue est souvent empreinte d'un biais hétéronormatif[réf. souhaitée], pourtant celui-ci concerne également la population LGBT de tous genres. Des actions comme Lesbeton[8] contribuent à visibiliser ce phénomène.

Le harcèlement lesbophobe est un type de harcèlement perçu comme particulièrement violent. Il constitue un double rappel à l'ordre : un harcèlement sexiste mais également parce qu'elles affichent leur sexualité dans l'espace public. On signale aux femmes lesbiennes qu'elles n'ont pas leur place dans l'espace public. Ce genre d'agression peut être constitué d'insultes sexuelles et homophobes ou de demandes crues et suggestives, et peut aller jusqu'au « viol correctif »[9].

Controverses[modifier | modifier le code]

Ambiguïtés de l'expression « harcèlement de rue »[modifier | modifier le code]

L'usage de l'expression « harcèlement de rue » pour désigner l'objectification sexuelle d'une femme dans l'espace public est parfois critiqué, dans la mesure où il renvoie à quelque chose de plus précis que ne le laisse a priori supposer la formule. En effet, si l'on s'en tient au sens littéral, « harcèlement de rue » pourrait également englober des pratiques autres que sexuelles (par exemple la mendicité agressive) et vécues par d'autres types de personnes que des femmes. D'une manière générale, son usage médiatique et sur Internet mêle les thématiques du sexisme et de l'insécurité.

Le terme « harcèlement » est aussi discuté, dans la mesure où le caractère répétitif que contient l'idée n'implique pas nécessairement ici un acteur unique : on peut désigner par « harcèlement de rue » l'accumulation d'actes (verbaux ou physiques) isolés d'objectification sexuelle, que peut subir une même femme lors de son passage dans l'espace public. Ces actes peuvent provenir d'un comme de plusieurs individus, croisés simultanément ou successivement. Dans ce cas, qui est coupable de « harcèlement » ? L'étudiante en anthropologie Stéphanie Khoury parle d'un phénomène anonyme de « harcèlement-marathon » : « cela se passe comme si tous les hommes qui harcèlent une même femme en une journée se passent le relais. »[10]

Pour pallier ces ambiguïtés, des chercheuses travaillent avec d'autres terminologies. La chercheuse Marylène Lieber parle par exemple de « harcèlement ordinaire »[11]. Ce concept permet de se distancier de la dimension spatiale, il permet également de limiter l'ambiguïté du terme « harcèlement » en mettant l'accent non sur la régularité mais sur la normalisation de l'interpellation. Elle compare le harcèlement sexuel dans l'espace public à un "rappel à l'ordre sexuel"[12].

Réactions dans l'opinion[modifier | modifier le code]

La dénonciation de la fréquence du harcèlement sexuel qui aurait cours dans l'espace public peut susciter incrédulité voire hostilité dans l'opinion.

Certains doutent de l'ampleur du phénomène. Des spécialistes américains travaillant dans la filiation de George Gerbner en cultivation theory (c'est-à-dire dans l'étude de l'exposition à long terme aux médias) suggèrent qu'une certaine médiatisation de cas de harcèlement de rue puisse alimenter un mean world syndrome, c'est-à-dire la perception que le monde serait plus violent et hostile qu'il ne l'est en réalité, et voient comme facteur du succès du thème l'activation du stéréotype culturel de la demoiselle en détresse.

Sans se positionner sur la véracité de ce qui est dénoncé, Jana Raver impute à la dénonciation l'effet pervers d'entretenir l'idée que les femmes sont en soi des créatures fragiles qui doivent être protégées, tandis que la féministe pro-sexe Jane Gallop y voit une inclination à la censure envers toute expression de type sexuel dans la société[13]. La « post-féministe » Camille Paglia, pour sa part, estime que l'attitude de certaines femmes facilite le harcèlement sexuel[14].

Ces réactions critiques sont accueillies par certains milieux féministes comme trahissant une « culture du viol », c'est-à-dire la tendance générale qu'aurait la société soit à minimiser par défaut la gravité de l'abus de pouvoir sexuel sur les femmes, soit à renvoyer aux femmes victimes la honte de ce qu'elles subissent (slut-shaming). Cette façon d'interpréter les critiques fait à son tour l'objet de critiques, par exemple par la canadienne Barbara Kay[15].

Par ailleurs, comme l'affirme le géographe Yves Raibaud dans un article des Inrocks, le harcèlement de rue est une pratique systémique qui participe à faire de la ville un espace essentiellement masculin[16].

Profils des harceleurs : données empiriques et absence d'études scientifiques[modifier | modifier le code]

Stéphanie Khoury interprète le harcèlement de rue comme l'expression du sexisme global de la société, et en déduit l'idée que celui-ci, « comme toutes les violences faites aux femmes, ne connaît ni groupe social, ni critère économique, ni origine ethnique »[10]. En pratique, elle précise : « il est tout de même possible que ce soit effectivement le fait d’hommes d’origine étrangère et de modeste condition. En ce cas, la question du pourquoi devra se poser nécessairement : comment ces mécanismes se mettent-ils en place ? »[10] Elle évoque la piste d'un conditionnement viriliste des hommes pauvres issus de l'immigration par la société d'accueil.

La médiatisation du harcèlement sexuel se voit ainsi reprocher, dans les pays occidentaux, de se focaliser sur des hommes des classes populaires et non blancs « manquant de respect » à des femmes blanches de classe moyenne ou supérieure, sans se soucier des biais et des implications politiques d'une telle focalisation. Elle se voit notamment reprocher de se focaliser sur l'espace public, alors que les cas de harcèlement sexuel et d'agression sexuelle sont plus fréquents dans la sphère privée (familiale ou professionnelle). Stéphanie Khoury évoque la piste d'une logique du bouc émissaire visant les hommes d'origine étrangère et de condition modeste, qui pourrait masquer la violence sexuelle ayant lieu dans l'intimité des classes dominantes[10].

Le fait que l'on se représente le profil type de harceleur comme un homme d'origine étrangère de classe inférieure peut se justifier par la construction et la répartition des espaces et la représentation du crime. Esther Madriz montre que les crimes et les agressions sont également gouverné par un imaginaire social, "une construction du crime"[17]. Le crime correspondant le plus à cet idéal se compose d'une victime féminine agressée sexuellement par un homme d'origine étrangère, la plupart du temps non-blanc, dans l'espace public. La représentation du harceleur de rue type tenderait donc vers cet idéal.

D'une manière générale, il y a un certain manque de travail scientifique au sujet du harcèlement sexuel et des agressions sexuelles, alors que des études objectives permettraient d'éviter les rumeurs et les fausses représentations. Pour Stéphanie Khoury, « tant qu’on ne dispose pas de base solide pour s’exprimer, cela reste du « on dit », de l’empirisme bas de gamme, du « j’ai vécu donc je conclus »: bref, du parfait matériau pour construire et consolider des préjugés. »[10] En octobre 2014, le réseau Hollaback! s'est associé avec Beth Livingston, professeure à l'Université Cornell, afin de réaliser une étude internationale du phénomène du harcèlement sexuel dans l'espace public[18].

Sofie Peteers[modifier | modifier le code]

La belge Sofie Peteers, auteure de Femme de la rue, décrit les hommes se livrant au harcèlement de rue dans la capitale belge comme majoritairement immigrés et pauvres[réf. incomplète]. Sur la VRT (chaîne de télévision flamande), elle a déclaré : « C'est une réalité : quand on se promène à Bruxelles, 9 fois sur 10, ces insultes sont proférées par un allochtone. »[19] Suspectée de biais de confirmation pour avoir précisément tourné son film dans un quartier habité par une forte population d'origine maghrébine, et critiquée pour la stigmatisation raciste que son documentaire était susceptible de porter, elle a précisé : « Quand vous vous promenez dans le quartier, après 2 minutes, vous avez croisé 20 allochtones. Un seul d’entre eux vous aura fait une remarque. C’est bien sûr une de trop, mais elle n’est pas représentative de toute la communauté »[20]

Pénalisation[modifier | modifier le code]

Conformément à l'annonce par le président de la République français Emmanuel Macron de créer un délit d'outrage sexiste ou sexuel dans le cadre d'un projet de loi présenté au premier semestre 2018, un rapport parlementaire des députés Sophie Auconie, Laetitia Avia, Erwan Balanant, Élise Fajgeles et Marietta Karamanli propose que « tout propos, comportement ou pression à caractère sexiste ou sexuel » soit sanctionné par « une contravention de 4e classe d’outrage sexiste et sexuel » de 90 euros (200 euros pour un paiement sous 15 jours et 350 euros en peine majorée) et que les auteurs participent à un stage de sensibilisation à l’égalité femmes-hommes. L’infraction devra être constatée « en flagrance » par la police. En cas de circonstances aggravantes (si l’auteur est dépositaire de l’autorité publique, en cas de réunion, ou de bande organisée), une contravention de 5e classe pourrait être délivrée par un tribunal de police[21].

En mars 2018, Marlène Schiappa, la secrétaire d'État à l'égalité entre les femmes et les hommes annonce un recrutement de 10 000 policiers et policières du quotidien pour lutter contre ce phénomène. [22]. La loi adoptée en juillet 2018 définit ainsi l'attitude correspondante : « Imposer à une personne tout propos ou comportement à connotation sexuelle ou sexiste qui soit porte atteinte à sa dignité en raison de son caractère dégradant ou humiliant, soit crée à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante ». Ces faits sont passibles d’amende de catégorie 4, allant de 90 euros en paiement immédiat à 750 euros, et même de catégorie 5 (jusqu’à 3 000 euros) en cas de récidive ou de circonstances aggravantes, par exemple lorsque l’outrage est commis en réunion, sur des personnes vulnérables ou dans les transports en commun.[23].

Ressources[modifier | modifier le code]

Dans un sondage amateur regroupant plus de 4 000 réponses, 94 % des personnes déclaraient avoir déjà subi du harcèlement de rue. Le sondage a surtout recueilli l'opinion de femmes (selon le genre auto-déclaré des participants).

L'ONG américaine Stop Street Harrassment cite des statistiques plus fournies. Elle propose également une importante littérature universitaire anglophone sur le sujet, en soulignant que le harcèlement de rue est un phénomène encore peu étudié quant à son ampleur, ses facteurs, ou encore son intersection avec d'autres formes de stigmatisation comme l'homophobie ou les couleurs de peau (racisme)

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Filmographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jack Parker, Harcèlement de rue, cette épuisante banalité : exemple d'article de blog sur le sujet
  2. (en) « Unsafe and Harassed in Public Spaces: A NATIONAL STREET HARASSMENT REPORT », sur http://www.stopstreetharassment.org,
  3. a b et c Amandine Lebugle, « Les violences dans les espaces publics touchent surtout les jeunes femmes des grandes villes », sur Ined - Institut national d’études démographiques (consulté le 8 décembre 2017)
  4. a et b Emmanuelle Lucas, « L’Ined dessine une carte-type du harcèlement de rue », La Croix,‎ (ISSN 0242-6056, lire en ligne)
  5. Stratégies contre le harcèlement de rue, sur le site de la section française du réseau Hollaback!
  6. Article correspondant au livre de Holly Kearl sur Goodreads.com
  7. Harcèlement de rue : une zone «anti relou» inaugurée à Paris, 25 avril 2014, Libération
  8. « Lesbeton »
  9. « DécadréE »
  10. a b c d et e Stéphanie Khoury, Harcèlement de rue: comment aborder le problème sans tomber dans le racisme ?, 2 août 2012, Slate.fr
  11. Marylène Lieber, « « Les peurs dans l’espace public : L’apport d’une réflexion sur le genre et les violences" », Peurs et Risques contemporains,‎
  12. Lieber Marylène, Genre, violences et espaces publics. La vulnérabilité des femmes en question, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, , p.65
  13. Jane Gallop, Feminist Accused of Sexual Harassment, Duke University Press, 1997
  14. Interview de Camille Paglia, Playboy, mai 1995.
  15. Barbara Kay, ‘Rape culture’ fanatics don’t know what a culture is, National Post, 8 mars 2014
  16. Yves Raibaud, « Les Inrocks - "Avec le harcèlement de rue, la ville reste le domaine des hommes" », sur Les Inrocks, (consulté le 2 novembre 2015)
  17. (en) Esther Madriz, Nothing bad happens to good girls : fear of crime in women's lives
  18. Investigating Street Harassment Internationally, Appalachian Ohio Hollaback!, 17 octobre 2014.
  19. Le machisme ordinaire filmé en caméra cachée, 31 juillet 2012 ; article de BigBrowser, blog hébergé par Lemonde.fr
  20. Sofie Peeters: «mon docu n’est pas représentatif de toute la communauté maghrébine», 27 juillet 2012, Lavenir.net
  21. « Harcèlement de rue : un rapport parlementaire pour une amende immédiate de 90 euros », lemonde.fr, (consulté le 24 février 2018)
  22. « Harcèlement de rue: recrutement de 10.000 policiers (Schiappa) », sur FIGARO, (consulté le 21 mars 2018)
  23. Anne-Aël Durand, « Non, un regard appuyé ne vous vaudra pas 90 euros d’amende », sur lemonde.fr, (consulté le 2 août 2018)
  24. Disponible en lecture et téléchargement libre sur Infokiosques

Liens externes[modifier | modifier le code]