Fusillade de Fourmies

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Couverture du Petit Parisien.

La fusillade de Fourmies est un évènement qui s'est déroulé le . Ce jour-là, la troupe met fin dans le sang à une manifestation pacifique d'ouvriers clamant : « C'est les huit heures qu'il nous faut ! ». Le bilan est de neuf morts et de 35 blessés. Cet événement fournit un écho national aux socialistes.

Historique[modifier | modifier le code]

Le contexte[modifier | modifier le code]

Vieille cité industrielle du Nord de la France, la ville de Fourmies atteint son apogée industrielle et démographique à la fin du XIXe siècle grâce au textile. Elle compte alors 37 filatures de coton et de laine, 15 000 habitants, en majorité des ouvriers. Le centre lainier représente alors près d'un cinquième de l'industrie lainière française et la région fourmisienne est le premier centre mondial de la laine peignée jusqu'en 1914[1]. La distance la séparant de Paris n’est que de 200 km.

Dans les usines austères et insalubres, le travail dure 12 h/jour, parfois 15, six jours sur sept. Le principal ouvrage de Jules Barni, La morale dans la démocratie explique que la misère endémique de l'ouvrier est principalement due au manque d'instruction, d'éducation et à l'alcoolisme[2]. Le salaire horaire diminue depuis 1882 en raison du ralentissement des affaires alors que le prix des denrées, des marchandises et des loyers ne baisse pas. La qualité de la vie a alors tendance à se détériorer, notamment durant l'hiver 1890-1891 au cours duquel 3 000 habitants doivent être secourus[3].

Le droit de grève est légalisé depuis la loi du 25 mai 1864. Dans ce centre lainier, plusieurs grèves éclatent (notamment celles de 1886, déclenchées par les mesures draconiennes prises par les patrons, pour faire face à la crise : réduction des salaires et des horaires, mise au chômage d'ouvriers), en particulier le 1er mai. En effet, à la suite du massacre de Haymarket Square à Chicago, consécutif à une manifestation pour la journée de 8 heures, la Seconde Internationale décide de créer, en juillet 1889, une « journée internationale de revendication des travailleurs » le 1er mai (dite Fête du Travail depuis 1948).

L'appel à la grève à Fourmies[modifier | modifier le code]

Dans le Nord de la France, les socialistes guesdistes, très implantés dans la région, tentent d’y organiser les ouvriers. L'un des fondateurs du Parti ouvrier français, créé en 1882, Paul Lafargue (gendre de Karl Marx), alors l’un des dirigeants nationaux des socialistes guesdistes, incite à la grève générale du 1er mai consacrée à la revendication de la journée de 8 heures et à la hausse des salaires.

Préparation de la riposte : le 30 avril 1891[modifier | modifier le code]

Pour montrer leur opposition aux revendications, les patrons font apposer sur les murs de Fourmies, une affiche affirmant leur détermination à ne pas faire de concessions. Sous leur impulsion, le maire de la ville demande l’envoi de deux compagnies d’infanterie du 145e régiment de ligne au sous-préfet d’Avesnes[4].

Récit de la journée[modifier | modifier le code]

Disposition des acteurs du drame.

Dès le départ, la manifestation doit se dérouler dans une ambiance festive et pacifique. À 10 heures, les ouvriers doivent porter leurs revendications à la mairie. Des festivités l'après-midi et un bal en soirée sont inscrits sur le programme établi par Hippolyte Culine, animateur local du Parti ouvrier. Il se conclut par cette adresse : « Le plus grand calme est recommandé ; pas de tumulte, pas de récriminations personnelles. Le Parti Ouvrier veut le droit et la justice, et en demandant le respect de lui-même, il compte sur le respect moral de chacun pour faire aboutir par la raison, ses justes revendications. »

À 9 heures, après une échauffourée avec les gendarmes à cheval, quatre manifestants sont arrêtés. Des renforts sont demandés à la sous-préfecture qui envoie deux compagnies du 145e de ligne caserné à Maubeuge. Le 84e RI d'Avesnes est déjà sur place.

Dès lors le premier slogan, « c'est les huit heures qu'il nous faut », est suivi par « c'est nos frères qu'il nous faut ».

18 h 15 : 150 à 200 manifestants arrivent sur la place et font face aux 300 soldats équipés du nouveau fusil Lebel qui contient 9 balles (une dans le canon et huit en magasin) de calibre 8 mm. Ces balles peuvent, quand la distance n'excède pas 100 mètres, traverser trois corps humains sans perdre d'efficacité. Les cailloux volent ; la foule pousse. Pour se libérer, le commandant Chapus fait tirer en l'air. Rien ne change.

Il crie : « Baïonnette ! En avant ! »

Collés contre la foule, les trente soldats, pour exécuter l'ordre, doivent faire un pas en arrière. Ce geste est pris par les jeunes manifestants pour une première victoire. Kléber Giloteaux, leur porte drapeau s'avance et crie « Vive la grève! Vive l'Armée !»[5].

Il est presque 18 h 25... le commandant Chapus s'écrie : « Feu ! feu ! feu rapide ! Visez le porte-drapeau ! ».

Bilan : neuf morts, trente cinq blessés (au moins) en quarante cinq secondes.

Les morts[6]
  • Maria Blondeau, 18 ans
  • Louise Hublet, 20 ans
  • Ernestine Diot, 17 ans
  • Félicie Tonnelier, 16 ans
  • Kléber Giloteaux, 19 ans
  • Charles Leroy, 20 ans
  • Émile Ségaux, 30 ans
  • Gustave Pestiaux, 14 ans
  • Émile Cornaille, 11 ans

Camille Latour, 46 ans, décède de ses blessures le lendemain.

Conséquences de la fusillade[modifier | modifier le code]

Couverture de L'Intransigeant.
Couverture du Voleur.

Cet événement a un fort retentissement en France car de nombreux journaux de l’époque le mettent en première page, retenant surtout l’aspect tragique. Certains comme le Voleur illustré, soulignent le rôle de l’abbé Margerin qui s’interposa durant la fusillade.

Paul Lafargue décrit ainsi l'événement :

« Alors, les soldats, sans avoir été provoqués par la foule, sans avoir fait les trois sommations réglementaires, tirèrent. La boucherie aurait duré encore longtemps si le curé catholique Margerin, n'était pas sorti de la maison et n'avait pas crié : "Assez de victimes." Neuf enfants étaient couchés sur la place, un homme de 30 ans, 2 jeunes gens de 20 ans, 2 enfants de 11 et 12 ans et quatre jeunes filles de 17 à 20 ans. »

Jean Jaurès prononce un discours peu de temps après la fusillade.

Georges Clemenceau, lui, en prononce un à la tribune de la Chambre, le 8 mai 1891 où il rend hommage aux victimes : « Ces femmes et ces enfants dont le sang a pour si longtemps rougi le pavé. [...] Il y a quelque part, sur le pavé de Fourmies, une tache innocente qu’il faut laver à tout prix… Prenez garde ! Les morts sont des grands convertisseurs, il faut s’occuper des morts. » Puis il plaide pour l'amnistie : "Monsieur le président du conseil [Charles de Freycinet], vous avez refusé l'enquête. [...] Il me semble que la conséquence nécessaire du refus de l'enquête, c'était la proclamation de l'amnistie." Il refuse de voter contre le gouvernement mais le passage à la discussion des quatre propositions d'amnistie est rejeté par 294 députés contre 191. Ce discours est resté fameux, en outre, car Clemenceau (futur président du Conseil qui se forgera une réputation de briseur de grève) y évoque la révolution à venir : « C'est le Quatrième État qui s'est levé ».

La tragédie fait aussi germer des hypothèses de toutes sortes comme celle de l’écrivain antisémite Édouard Drumont dans Le Secret de Fourmies. Il l’explique par la présence d’un sous-préfet juif Issac. D’autres hommes de lettres font un récit plus objectif, comme le socialiste Ernest Roche.

La fusillade est en fait instrumentalisée par différents camps: les socialistes et anarchistes l'utilisent pour légitimer leur combat, les journaux chrétiens s'emparent de l’évènement pour justifier un socialisme chrétien notamment dans la Croix du Nord. Certains ex-boulangistes et quelques bonapartistes l'utilisent pour décrédibiliser le parlementarisme, les députés par leur mesures notamment l'éducation laïque et obligatoire, qui serait à l'origine de revendications comme celles de Fourmies.

Bien que les forces de l’ordre aient été mises en cause, l'amnistie est repoussée. S'ensuit un procès au cours duquel neuf manifestants sont condamnés, pour entrave à la liberté de travail, outrage et violence à agent, et rébellion, à des peines de prison de deux à quatre mois fermes. Un second procès a lieu le 4 et 5 juillet 1891 : la cour d'assises de Douai condamne Hippolyte Culine et Paul Lafargue, considérés comme les instigateurs de la grève, pour provocation à attroupement armé. Le premier écope de six ans de travaux forcés et dix ans d'interdiction de séjour, le second d'un an de prison[7]. Toutefois, Lafargue est libéré de façon anticipée, après son élection comme député, en novembre 1891. Cet épisode contribue au progrès du socialisme français et est un événement fondateur de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO).

Les actions anarchistes de Ravachol en mars 1892 sont entre autres inspirées par la fusillade de Fourmies et le jugement de l'affaire de Clichy.

Une tragédie transposée en chanson populaire[modifier | modifier le code]

Dans la commune, c'était fête
Et tous les braves travailleurs
Chantaient gaiement la chansonnette
Buvant le vin des trois couleurs
Lorsque sur la place un bruit d'armes
Interrompant leurs gais festins
Vint tout à coup jeter l'alarme
Avec l'ordre : Rompez, mutins

Sans craindre la menace
Les braves travailleurs
Au milieu de la place
Se partageaient les fleurs
Le cœur plein d'allégresse
Ils chantèrent toujours
La grande Marseillaise
L'hymne de nos amours.

Quand, aveuglé par la colère
On crie : en joue ! Lorsque soudain
Un soldat aperçoit sa mère
Défaillante, sur le chemin
« Non, dit-il, la face blêmie
Je ne puis, ah ! pardonnez-moi
Je ne puis retirer la vie
À celle à qui mon cœur la doit. »

Alors, plein de tendresse
L'enfant, le cœur meurtri
De sa mère en détresse
Baisa le front pâli
D'effroi presque mourante
Oubliant sa douleur
Sous sa main caressante
Le pressa sur son cœur.

Pendant la fête, sur la place
Au milieu des rires et des chants
Deux jeunes filles avec grâce
Distribuaient des fleurs des champs
Lorsque soudain sifflent les balles
Qui les frappent de tous côtés
Aussitôt tombent sur la dalle
Ces martyrs de la liberté.

Enfants aux lèvres roses
À l'aube d'un beau jour
Comme de jeunes roses
Meurent pleines d'amour
Allez, jeunes fillettes
Ah ! vous pouvez dormir
Nous garderons pauvrettes
Votre doux souvenir.

À flots le sang rougit la terre
Mais fort heureusement
Soudain on vit sortir du presbytère
Le bon curé, le christ en main
Grâce ! c'est assez de victimes
S'écrie le prêtre frémissant
Frapper son frère est un grand crime
Cessez le feu, mes chers enfants.

Français, nous sommes frères
Sachons donc nous chérir
Gardons pour nos frontières
Le plomb qui fait mourir.
Quand les fils d'Allemagne
Comme des loups viendront
Menacer la Champagne
Là, nous nous vengerons.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages généraux[modifier | modifier le code]

Ouvrages spécialisés[modifier | modifier le code]

Radio[modifier | modifier le code]

Musique[modifier | modifier le code]

  • Le groupe montpelliérain Mauresca Fracàs Dub rend hommage aux manifestants tués et à la lutte ouvrière dans sa chanson (en occitan et français) Maria Blondeau dans l'album Cooperativa.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Michel Labori, Jean-Marc Tetier, Le féodalisme industriel: patronat textile et révolte ouvrière du 1er mai 1891 à Fourmies, SIDES, , p. 28.
  2. Laurence Loeffel, La question du fondement de la morale laïque sous la IIIe République, Presses universitaires de France, , p. 129.
  3. Madeleine Rebérioux, Fourmies et les premier mai, Editions de l'Atelier, , p. 26.
  4. Voir sur le site de l'académie de Lille.
  5. André Pierrard, Jean-Louis Chappat, La fusillade de Fourmies: premier mai 1891, Miroirs, , p. 114.
  6. La fusillade de Fourmies le premier mai 1891, dossier par Alain Delfosse
  7. André Pierrard, Jean-Louis Chappat, La fusillade de Fourmies: premier mai 1891, Miroirs, , p. 233.

Liens externes[modifier | modifier le code]

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  • Dossier sur le site de l'académie de Lille
  • Dossier par Alain Delfosse