Révolte des Lustucru

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La révolte des Lustucru est un soulèvement populaire qui s'est déroulé en 1662 dans le Boulonnais. Il a eu pour cause la pression fiscale exercée par l'administration royale, au début du règne personnel de Louis XIV qui remettait en cause les privilèges des Boulonnais.

Contexte historique[modifier | modifier le code]

Le Boulonnais est exempté depuis le rattachement de la Picardie à la France, de la taille et des aides (par décision de Louis XI, en 1477), de la gabelle (par Henri II en 1552[1],[2]), et du taillon (par Henri III en 1575[1],[3]). Henri II justifie son acte : « en consideration de l'entière fidélité que toujours nous ont porté lesdits habitans, que ledit pays est maritime, faisant frontière aux Anglois et es pays de Flandre et Artois, subjet à toutes occasions de guerre, à grandes hostilités et incursions d'ennemis, passages et garnisons de nos gens de guerre...[1] »

Le pays est un territoire de frontière, assez régulièrement pillé par les armées étrangères, notamment dans le cadre encore récent de la guerre de Trente Ans, qui ne prend fin qu'en 1648, où les habitants se sont illustrés par leur vigueur à défendre le pays. Le pays est encore organisé en milice, est astreint au guet, à fournir des hommes pour la milice et à les solder à ses frais.

La révolte a lieu en 1662. Le roi Louis XIV vient d'acheter à Charles II, roi d'Angleterre la place forte de Dunkerque, enlevée quatre ans plus tôt à l'Espagne par la coalition franco-anglaise.

Le déroulement de la révolte[modifier | modifier le code]

Le est établi un impôt annuel de 30 000 livres, la « subvention du Boulonnais et de quartier d'hiver », qui prenait la suite d'autres taxes imposées au territoire dans le cadre de la guerre de Trente Ans. Ces dernières avaient été acceptés par les habitants dans le contexte de la défense du Royaume ; en revanche rien ne justifiait, selon eux, que le roi fixe ce nouvel impôt en temps de paix. Olivier Le Fèvre, sieur d'Ormesson, l'intendant d'Amiens répartit l’impôt en question fin novembre 1661 et demande d'en hâter le recouvrement fin janvier 1662. Un collecteur est envoyé, mais les habitants refusent de payer.

Finalement, suite au refus d'agir du sénéchal Patras de Campaigno, c'est le lieutenant général de la sénéchaussée, Antoine le Roy de Lozembrune qui prend la tête le 24 juin de 250 cavaliers pour forcer le paiement. De Lozembrune, qui n'a pas rencontré de résistance dans le Haut Boulonnais, pense que la collecte sera aisée. Ils entrent dans le Bas Boulonnais et les cavaliers répartis en 9 cornettes se dispersent sur le territoire.

Le 25 juin, 200 habitants des communes de Questrecques, Wirwignes et Crémarest envahissent le manoir du sieur du Blaisel, à Wirwignes, obligeant les officiers qui y résidaient à s'enfuir vers Boulogne.

Le 27 juin à Marquise, le même nombre de personnes forcèrent l'entrée de maisons et obligèrent les cavaliers qui y résidaient à fuir. Le lendemain à Wimille, 500 à 600 manifestants assaillent un détachement de soldats, qui ouvrirent le feu, faisant un mort et un blessé. Ce groupe poursuivit son chemin, et fut rejoint par d'autres habitants. En arrivant près d'Isques, leur nombre avait doublé depuis Wimille ; ils rencontrèrent alors le gros de la cavalerie. Malgré ça, le combat tourna à leur désavantage et ils tentèrent de s’enfuir. Les cavaliers les pourchassèrent et tuèrent près de 80 d'entre eux, avant d'aller se réfugier dans les murs de Boulogne.

Loin de calmer les révoltés, ceux ci crièrent au "cari" et dans certaines villes on sonna le tocsin. Le 1er juillet, un millier d'hommes occupait Wimille, tandis qu'un deuxième groupe deux fois plus important allait d'Huplandre à Isque, puis à Saint-Léonard. On retrouve les révoltés quelques jours plus tard à Tingry. Le 5 juillet ils occupent Samer, ils sont alors environ au nombre de 3 000.

Selon Louis de Machault d'Arnouville, évêque d'Amiens au XVIIIe siècle, c'est à ce moment que les révoltés s’organisèrent autour d'anciens militaires et de quelques nobles, très peu, dont le seigneur Bertrand Postel du Clivet, petit hobereau déclassé qui, à en croire Machault, serait un alcoolique notoire. Malgré cela, la révolte reste assez mal organisée, les officiers habituels de leur milice, nobles et bourgeois, n'ayant pas pris part à la révolte, au point que Pierre Héliot évoque des "rebelles qui oscillaient sans but précis entre Boulogne, Desvres et Marquise, à la façon des troupeaux privés de pasteur."

Le 10 juillet, à l’instigation de Bertrand du Clivet, qui résidait à proximité, 800 à 900 personnes se dirigèrent vers Hucqueliers, où se trouvait une forteresse abandonnée, mais en bon état.

La répression[modifier | modifier le code]

Le ministre de la Guerre, Le Tellier de Louvois, prévenu très rapidement, envoya à Montreuil dix compagnies de gardes-françaises, cinq de gardes-suisses, toute la cavalerie cantonnée près de la frontière d'Artois ainsi que quatre pièces de canon. Le marquis de Montpezat était à la tête de cette armée et lui-même placé sous la direction du duc Charles II d'Elbeuf[1]. La première difficulté fut d'organiser le ravitaillement des troupes dans le Boulonnais, dont les greniers étaient vides, ils durent ainsi faire venir du grain des alentours : Calais, Abbeville, Montreuil, Arras et même de Rouen.

Le duc d'Elbeuf, le marquis de Montpezat et le maître des requêtes Louis de Machault (ancêtre de l'évêque) organisèrent la répression à Montreuil, qui leur servait de base arrière. Le 11 juillet, après avoir repéré précisément les insurgés, l'armée se dirigea vers Hucqueliers. Les révoltés se laissèrent surprendre, certains fuirent mais la plupart se réfugièrent dans la forteresse. Ils n'avaient que peu de vivres et de poudre, et durent se résoudre à la reddition le jour même.

Ce sont 594 révoltés qui sont alors fait prisonniers, parmi eux un certain nombre de mourants, estropiés, enfants, vieillards, espions sont relâchés, portant à 363 le nombre de révoltés gardés enchaînés[4]. Le lendemain, une partie des troupes et les prisonniers repartirent pour Montreuil. Parmi eux se trouvait Bertrand du Clivet qui parvint à s'échapper.

Le reste des troupes poursuivirent la pacification du Boulonnais, mais la révolte avait perdu toute sa vigueur à la suite de ce premier coup d'éclat à Hucqueliers, et comme l'indique Pierre Héliot "ce ne fut qu'une promenade militaire à travers un pays terrorisé." [1]

Tandis que Louis de Machault put progresser dans l’enquête qui lui avait été confiée pour confondre les coupables en interrogeant les témoins et les prisonniers, il fut rapidement décidé que la plupart d'entre eux seraient envoyés aux galères, et l'on vint les chercher le 5 août à Montreuil, où des parents tentaient de racheter leur liberté[5]. Commença alors le long périple jusqu'à Toulon, à marche forcée et descendant le Rhone dans la cale de navires.

Machault identifia tant bien que mal des meneurs à cette révolte : Machotte dit La Forêt, Sébastien Darsy, Lemaire dit Le Pan, Garoux, de Courteville et un cocher. Suite à cela se tient à procès le 27 juillet, les débats ne durèrent que quelques heures pour la forme, la sentence étant déjà convenue. Bertrand du Clivet, bien que toujours en fuite, fut dégradé de sa noblesse lui et ses descendants, ses biens confisqués et sa demeure rasée. Machotte fut condamné au supplice de la roue le 29 juillet à Boulogne ainsi que Lemaire le 2 août à Marquise. Enfin, le 4 août Sébastien Darsy fut pendu à Samer. Les deux derniers furent aussi envoyés aux galères après pénitence[1].

Les cloches de Samer et de Marquise furent dépendues, les foires et les marchés interdits pour un an, ces villes étant reconnues coupables d'avoir fait sonner le tocsin. Des pyramides expiatoires furent dressées dans ces deux villes ainsi que sur les décombres de la demeure de Bertrand du Clivet. Ce dernier, ayant entendu qu'un autre noble local prêta assistance dans la destruction de sa demeure se rendit chez ce dernier le 10 aout au soir, dans l'intention de le tuer. Ivre, il ne parvint qu'à tuer un valet avant d'être maîtrisé. Le lendemain il fut remis à la garnison locale. Machault pensait obtenir des informations sur l'organisation de la révolte, mais il n'en tira pas grand-chose bien qu'il l'eût soumis à la question. Finalement, Bertrand du Clivet est à son tour roué le 19 août à Boulogne. Cela eut moins d'effet sur la population dans la mesure où Machault avait prononcé le 15 août dans la même ville de Boulogne les lettres d'amnisties générales de Louis XIV. Machault put, sans difficulté, récolter le nouvel impôt fixé l'année précédente pour les années 1661 et 1662 ainsi qu'une amende de 50 000 livres pour s'être révoltés.

Enfin, contrairement aux souhaits de Colbert, Louis XIV conserva les privilèges du Boulonnais et n'en fit pas un pays d'élection, même si en réalité le maintien d'un quartier d'hiver sur le territoire était une entorse aux privilèges. Malgré cela, cette répression avait su briser toute velléité de rébellion des Boulonnais qui ne connurent pas d'autre soulèvement jusqu'à la Révolution.

Origine du nom[modifier | modifier le code]

Des têtes de femmes sont reforgées dans l'atelier de Lustucru, représentant un remède brutal à la " folie " des femmes. Gravure par Campion, 16e siècle.
Des têtes de femmes sont reforgées dans l'atelier de Lustucru, représentant un remède brutal à la " folie " des femmes. Gravure par Campion, 16e siècle.
Jetons à l'effigie de Lustucru, 1660.
Jetons à l'effigie de Lustucru, 1660.
La Grande destruction de Lustucru par les femmes fortes et vertueuses, estampe de Sébastien Leclerc (1663).

L'origine exacte du nom de la révolte, qui n'est pas contemporain aux événements, est inconnue, néanmoins il est probable que cela fasse référence au Lustucru, personnage de l'imagerie populaire, très en vogue sous Louis XIII. C'était l'époque des Précieuses, qui faisait considérer à certains que les femmes étaient devenus folles. L'anxiété des hommes face à l'influence et au pouvoir croissants des femmes s'est généralement accrue en France dans les années 1650. En 1659, Molière met en scène pour la première fois à Paris Les précieuses ridicules, une courte pièce satirique qui se moque de deux jeunes femmes vaniteuses qui se croient trop intelligentes et sophistiquées pour leurs prétendants. On leur donne leur récompense et on se moque d'eux.

Selon l'essayiste et auteur new-yorkais Jé Wilson[6], sa première apparition en tant que forgeron "opérateur céphalique" se trouve dans un almanach de la même année, 1659, almanach aujourd'hui perdu. Dans une estampe, il apparaît parmi des forgerons, son maillet levé sur la tête d'une femme, qu'il tient avec une pince. D'autres têtes de femelles se balancent des hameçons, attendant leur tour. Au premier plan à gauche, deux hommes traînent une femme encore intacte à la forge ; les mots près de sa bouche disent : "Je n'irai pas". L'enseigne du magasin, suspendue en haut à gauche, montre un corps de femme décapitée au-dessus des mots "Tout en est bon", du dicton "Une femme sans tête : tout en est bon". Pour que le message soit absolument clair, le bloc de texte encourage les hommes à amener leurs épouses difficiles chez ce médecin-chef, où leur cerveau sera reforgé et purgé de toutes les manières criardes, en colère, lunatiques, obstinées, rebelles, volontaires et paresseuses.

Dès l'apparition de l'image, le maréchal-ferrant fait fureur en France[7]. Des éditeurs produisent des tirages autonomes de cette image afin d'alimenter une demande en copies bon marché, et des versions de lui dans sa forge se répandent de France en Allemagne et Italie[8]. Tout un calendrier almanach de 1660 est consacré à Lustucru[9]. Il apparaît dans des pièces de théâtre et des poèmes comiques, et son image est estampillée sur des jetons (pièces métalliques utilisées principalement comme compteurs à l'époque des calculateurs).

Son nom, Lustucru, vient d'un bavardage de "L'eusses-tu-cru", une expression courante utilisée à l'époque par les idiots du théâtre, qui signifiait "l'auriez-vous cru ?" ou dans ce cas, "auriez-vous pensé que la tête d'une femme pouvait être réparée?" Selon l'écrivain français du XVIIe siècle Gédéon Tallemant des Réaux, Lustucru est né d'un désir de revanche masculine. Dans ses Historiettes, un recueil de notes biographiques achevé vers 1659, il dit que le "médecin céphalique" qui apparaît dans l'almanach de cette année-là a été dessiné par un "joker" anonyme, spécifiquement en réponse à l'affaire Langey, un divorce impliquant deux aristocrates[10]. Cette affaire s'éternisait dans les tribunaux français depuis deux ans et venait de rendre son verdict au milieu d'une avalanche de ragots publics[11]. Le marquis de Langey, alors âgé de 31 ans, était accusé d'impuissance par sa femme de 21 ans (elle avait 14 ans quand il l'avait épousée), et elle voulait le quitter[12]. Les deux parties ont été forcées de subir des examens physiques humiliants, et au deuxième tour, après des heures d'essais, le marquis n'a pas pu se montrer plus viril devant un jury composé de dix médecins et cinq matrones. La femme a obtenu le divorce.

Ce Lustucru étant un forgeron qui souhaitait reforger la tête des femmes « non vertueuses ». On l'appela alors « L'eusses-tu cru », montrant l'incrédulité en un tel pouvoir, avant que ce nom ne devienne Lustucru. Le Littré indique aussi : « II est possible [...] que Lustucru ne soit autre que l'eusses-tu cru ? phrase traditionnelle du niais de « théâtre »[13].

Très rapidement, Lustucru produit une imagerie où les femmes prennent leur revanche sur le forgeron. Puis par après, Pierre Héliot précise : « Son nom était une étiquette burlesque qu'on appliqua par dérision à toutes sortes de choses ; il est assez naturel qu'on l'ait décernée à cette révolte des paysans boulonnais qui s'effondra misérablement aux premiers coups de canon »[1].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b c d e f et g Pierre Héliot, « La guerre dite de Lustucru et les privilèges du Boulonnais », Revue du Nord,‎ , p. 265 - 318 (ISSN 0035-2624, lire en ligne)
  2. arch, de Boulogne, dossier 970
  3. Archive de Boulogne, dossier 974
  4. Poulletier, Jacques et Colbert, Jean-Baptiste, « Lettre de Jacques Poulletier (commissaire ordinaire des guerres) à Jean-Baptiste Colbert (ministre d'Etat) datée du 31 juillet 1662, à Montreuil », Collections numériques de la Sorbonne, vol. 2, no 1,‎ (lire en ligne, consulté le 15 février 2018)
  5. Le Tellier, Michel et Colbert, Jean-Baptiste, « Billet de Michel Le Tellier (secrétaire d'Etat de la Guerre) à Jean-Baptiste Colbert (ministre d'Etat) datée du 19 août 1662 », Collections numériques de la Sorbonne, vol. 2, no 1,‎ (lire en ligne, consulté le 15 février 2018)
  6. (en) « Lustucru, des têtes coupées aux plats préparés », sur PublicDomainReview.org (consulté le 16 juin 2019)
  7. (en) Katherine Dauge-Roth, Femmes lunatiques: Women and the Moon in Early Modern France, Dalhousie French Studies 71 (Summer 2005): 21
  8. (en) Bethany Wiggin, Globalization and the Work of Fashion in Early Modern German Letters (lire en ligne), Journal for Early Modern Cultural Studies 11, no. 2 (Fall 2011): 46
  9. (en) Joan DeJean, Violent Women and Violence against Women: Representing the ‘Strong’ Woman in Early Modern France, Signs 29, no. 1 (Autumn 2003): 135
  10. (en) Gédéon Tallemant des Réaux, Les Historiettes de Tallemant, Paris, Alphonse Levavasseur, (lire en ligne)
  11. (en) « Bannister, “The Hard-on on Trial”, Paris Review, May 18, 2016 »
  12. (en) « Généalogie Langey »
  13. Émile Littré ; François Gannaz (mise en forme), « Littré - lustucru - définition, citations, étymologie », sur www.littre.org (consulté le 15 février 2018)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Alfred Hamy, Essai sur les ducs d'Aumont, gouverneurs du Boulonnais, 1622-1789 : Guerre dite de Lustucru, 1662 ; Documents inédits, Boulogne-sur-Mer : Impr. G. Hamain, 1906-1907 (lire en ligne)
  • Guide de Flandre et Artois mystérieux, Les guides noirs, princesse, p. 309, Hucqueliers (Pas-de-Calais)

Lien externe[modifier | modifier le code]