Émeutes de mai 1967 en Guadeloupe

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Fresque murale de Philippe Laurent en hommage aux victimes de mai 1967, à Pointe-à-Pitre.

Les émeutes de mai 1967 en Guadeloupe sont des affrontements qui se produisent entre gendarmes et manifestants dans l'île lors de grèves consécutives à une agression raciste. Les trois journées de répression les plus importantes à Pointe-à-Pitre le 26, 27 et 28 mai, entraînent la mort de 8 personnes selon le bilan officiel[1], bien que ce nombre ait été parfois revu à la hausse[2].

Les événements[modifier | modifier le code]

Le , Vladimir Snarsky, propriétaire d’un grand magasin de chaussures à Basse-Terre, lâche son berger allemand pour chasser Raphaël Balzinc, vieux cordonnier noir et handicapé qui installait son étal en face du commerce[3]. Le propriétaire blanc, par ailleurs responsable local du parti gaulliste UNR, demande ironiquement à son molosse « Dis bonjour au nègre ! ». Cet incident raciste est à l'origine d'émeutes et de grèves à Basse-Terre et Pointe-à-Pitre les jours suivants, si bien que le préfet de l'île, Pierre Bolotte, fait déployer deux escadrons de gendarmerie[4].

Le , les ouvriers du bâtiment de Guadeloupe se mettent en grève pour obtenir une augmentation de salaire de 2,5% et la parité en matière de droits sociaux[5].

Le vers midi, une foule est rassemblée devant la Chambre de commerce de Pointe-à-Pitre et attend pendant que se déroulent des négociations entre organisations syndicales et représentants du patronat. Vers 12h45, ils apprennent d'un représentant syndical que les négociations sont rompues et un bruit court : le représentant du patronat, Georges Brizzard[6], aurait dit : « Quand les nègres auront faim, ils reprendront le travail ! ». Des manifestants scandent « Djibouti, Djibouti » pour rappeler les violences qui avaient eu lieu dans cet autre territoire français d’outre-mer, où l’armée française avait tiré à vue sur des manifestants indépendantistes[1].

Les affrontements commencent à coup de grenades lacrymogènes des gendarmes contre des manifestants qui jettent des conques de Lambi, des pierres ou des bouteilles en verre. Déjà dans la matinée du 26 mai, des gendarmes mobiles auraient tiré lors de manifestations violentes de grévistes, faisant plusieurs blessés[7]. Lorsqu'un gendarme essoufflé, enlève son casque afin de s'essuyer le front et reçoit un coup violent sur la tête, les gendarmes ouvrent le feu provoquant notamment la mort de Jacques Nestor, militant du Groupe d'organisation nationale de la Guadeloupe (GONG). Selon les autorités, « les gendarmes mobiles (non, les CRS), après que quelques coups de feu aient été tirés sur eux, devaient riposter pour se dégager[7] ». Un certain nombre d'autres Guadeloupéens seront tués durant les 3 jours d'émeutes et/ou de répression qui s'ensuivent.

Les autorités françaises ont cru initialement que l'insurrection avait été fomentée par le GONG mais il est apparu après enquête que les émeutes étaient spontanées[3].

L'historien Benjamin Stora estime que le massacre a été « ordonné sciemment sur le terrain et approuvé par le gouvernement sous la présidence du général de Gaulle »[8].

Un bilan imprécis[modifier | modifier le code]

Morts parmi les manifestants[modifier | modifier le code]

L'imprécision sur le nombre des victimes, paradoxale dans un département français doté d'un état civil, serait due, selon ceux qui contestent le bilan officiel de 7 ou 8 morts, au classement « secret défense » jusqu'en 2017, des documents de l'époque[9], à la peur des représailles ressenties par les familles[10] et à la destruction d'archives municipales et hospitalières[11].

Noms cités jusqu'en 2009[modifier | modifier le code]

Jusqu'à cette date, sept noms de victimes sont généralement cités :

  • Jacques Nestor ;
  • Zadig Gougougnam ;
  • Pincemaille ;
  • Camille Taret ;
  • Gildas Landré [12] ;
  • Tidace ;
  • Fengarol[7].

Victimes identifiées en 2009[modifier | modifier le code]

Dans un article du Monde du [13], ces noms sont précisés et complétés :

  • Pour Pointe-à-Pitre :
    • Jacques Nestor (nom déjà connu)
    • Ary Pincemaille (nom précisé)
    • Olivier Tidas (au lieu de Tidace)
    • Georges Zadigue-Gougougnan (nom précisé)
    • Emmanuel Angèle Craverie (nouveau nom)
  • pour la commune voisine des Abymes :
    • Jules Kancel (nouveau nom)
    • Aimé Landres (au lieu de Gildas Landrée)
    • Camille Taret (nom déjà connu)

Le nom de Fengarol ne figure plus dans cette liste.

Bilans d'au moins 87 morts[modifier | modifier le code]

Certaines sources évoquent un bilan admis en 1985 par le secrétaire d'état chargé des DOM-TOM, Georges Lemoine, de 87 morts[10],[7]. La députée Christiane Taubira évoque « 100 morts »[14].

Dans l'émission de France Inter Rendez-vous avec X du 7 mars 2009, Patrick Pesnot et son invité estiment que le bilan de 87 morts est probable et émettent l'hypothèse d'une responsabilité de Jacques Foccart, « Monsieur Antilles »[15].

L'historien Jean-Pierre Sainton[16] auteur de Mé 67, Mémoire d’un événement[7],[17] et interviewé dans l'émission de France 2 Complément d'enquête du [18], fait un bilan de « plusieurs dizaines de morts », par recoupements des témoignages. Il montre en outre un télégramme, envoyé par la préfecture au moment des évènements, admettant la possibilité de victimes non déclarées en sus de 7 victimes certaines. Cette même émission révèle que l'enregistrement des déclarations de Georges Lemoine sur RFO Guadeloupe a disparu, mais que ce dernier confirme toujours un bilan de 87 morts. Pourtant l'article du Monde suscité lui fait dire « Le nombre, je ne pense pas l'avoir inventé. On a dû me faire des notes. Mais je n'ai pas le souvenir des documents sur lesquels ils s'appuyaient. »

En 2016, le gouvernement de Manuel Valls met en place une commission indépendante présidée par l'historien Benjamin Stora, afin de tenter d'éclaircir certains points des évènements. L'historien Jean-Pierre Sainton rapporte que « les historiens de la commission ont eu accès aux archives. Dans leur rapport, ils indiquent qu'aucune archive n'a été constituée ». Le rapport indique en effet que les archives ont « dès le départ été constituées en omettant de rapporter ce qui s'était effectivement passé ». Certaines archives restent classifiées et peuvent le rester encore pendant cinquante ans[19].

Bilan du côté des forces de l'ordre[modifier | modifier le code]

Plus de 30 gendarmes et membres des Compagnies républicaines de sécurité (CRS) auraient été blessés par les manifestants[12].

Les récits évoquent également la présence des « képis rouges » qui sont en fait les Gendarmes mobiles[20].

Personnalités politiques aux responsabilités[modifier | modifier le code]

Postérité[modifier | modifier le code]

Après plusieurs manifestations mémorielles, une fresque financée uniquement par les Guadeloupéens et réalisée par Philippe Laurent assisté de Sanmyel (maquette) et de Patrice Saint Léon (volume) est érigée le sur un mur contigu au collège Nestor de Kermadec, rue Dubouchage à Pointe-à-Pitre[21].

Des commémorations ont lieu en 2017, des initiatives étant lancées pour demander l'ouverture des archives et aux témoins de l'époque de faire état de leurs souvenirs[19].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jacques Le Cornec, Un royaume antillais : d'histoires et de rêves et de peuples mêlés, L'Harmattan, 2005
  • Raymond Gama et Jean Pierre Sainton, Mé 67, Société guadeloupéenne d'édition et de diffusion, 1985
  • Jean Plumasseau, Au nom de la patrie, Éditions Nestor, 2012
  • Raymond Gama, Mé 67 : mémoire d'un événement, Éd. Lespwisavann, (ISBN 978-2-9527540-4-0 et 2-9527540-4-7, OCLC 779736808, lire en ligne)[17]

Documentaires et articles[modifier | modifier le code]

Documentaires télévisés[modifier | modifier le code]

  • « Mai 1967 en Guadeloupe, enquête sur un massacre oublié » le 15 janvier 2014 dans 50 ans de faits divers sur 13e rue et sur Planète+ Justice.
  • « Mai 1967, La répression policière en Guadeloupe » émission de Fabrice Desplan, France Ô.
  • « Mai 67 - Ne Tirez pas sur les enfants de la république » de Mike Horn, 2017, France Ô.
  • « Le débat : Mai 67, l'héritage d'une révolte". Magazine historique présenté par Fabrice d'Almeida dans Histoire d'Outre-Mer, France Ô (diffusé le 31/01/2018)

Documentaires audio[modifier | modifier le code]

  • Rendez vous avec X, par Patrick Pesnot sur France Inter, émission du samedi 7 mars 2009: « Mai 1967 : émeutes et massacre à Pointe-à-Pitre[22].
  • Affaires sensibles, de Fabrice Drouelle sur France Inter, émission du jeudi 28 avril 2016: « Lorsque les nègres auront faim, ils reprendront le travail » Guadeloupe, Mai 67, la répression sanglante [23],[24].

Documentaires Internet[modifier | modifier le code]

Presse[modifier | modifier le code]

  • « Il y a 50 ans, les manifestations guadeloupéennes s’étaient terminées en massacre », sur Slate[26].
  • « Des massacres oubliés de mai 1967 en Guadeloupe aux prémices de l’ordre sécuritaire moderne dans les quartiers », sur Bastamag[27].

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b « Mai 1967 à Pointe-à-Pitre : « Un massacre d’Etat » », L'Humanité,‎ (lire en ligne, consulté le 14 octobre 2017)
  2. « Guadeloupe, mai 1967 : un massacre aux zones encore troubles », sur Outre-mer la 1ère (consulté le 17 juin 2020)
  3. a et b Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves : Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, Paris, Éditions La Découverte, , 995 p. (ISBN 9782355220883), chap. 17 (« Le moment 68 »), p. 785
  4. Félix-Hilaire Fortuné, La France et l'Outre-Mer antillais, L'Harmattan, , p. 303
  5. « Les émeutes de mai 1967: 7 ou 87 morts ? »(ArchiveWikiwixArchive.isGoogleQue faire ?), sur Voges matin
  6. « En Guadeloupe, la tragédie de "Mé 67" refoulée », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le 14 juillet 2020)
  7. a b c d et e Gama 2011.
  8. « Quand, pour la dernière fois, les forces de l'ordre ont-elles tiré sur une foule en France ? », sur www.liberation.fr,
  9. « Emeutes du 25-26-27 mai 1967 en Guadeloupe » (version du 10 juin 2007 sur l'Internet Archive), sur atout-guadeloupe.com,
  10. a et b « http://www.bakchich.info/La-Guadeloupe-n-a-pas-oublie-les.html »(ArchiveWikiwixArchive.isGoogleQue faire ?), sur bakchich.info
  11. « Mai 1967 en Guadeloupe : des commémorations pour briser l'omerta », sur domactu.com
  12. a et b « [UGTG.org] Les massacres des 26 & 27 mai 1967 à Pointe à Pitre », sur ugtg.org (consulté le 14 juillet 2020)
  13. « Quarante ans de silence et toujours pas de bilan authentifié », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le 14 juillet 2020)
  14. « https://www.dailymotion.com/video/x8fqmk_parlons-net-recoit-christiane-taubi_news »(ArchiveWikiwixArchive.isGoogleQue faire ?), sur dailymotion.com
  15. « Mai 1967 : émeutes et massacre à Pointe-à-Pitre » (version du 21 mars 2009 sur l'Internet Archive), sur radiofrance.fr,
  16. « Jean-Pierre SAINTON » (version du 27 février 2009 sur l'Internet Archive), sur uag-histoire.com
  17. a et b Jean-Pierre Sainton et Raymond Gama, Mé 67; mémoire d'un événement, Soged, (lire en ligne)
  18. « http://info.france2.fr/complement-denquete/emissions/51821396-fr.php »(ArchiveWikiwixArchive.isGoogleQue faire ?), sur info.france2.fr
  19. a et b « Mai 1967 en Guadeloupe : des commémorations pour briser l'omerta », sur tahiti-infos.com,
  20. Un royaume antillais page 201
  21. « Hommage aux victimes de mai 1967 - Pointe-à-Pitre », sur fr.guadeloupe-tourisme.com (consulté le 14 juillet 2020)
  22. « Mai 1967 : émeutes et massacre à Pointe-à-Pitre du 07 mars 2009 - France Inter », sur www.franceinter.fr (consulté le 14 juillet 2020)
  23. « « Lorsque les nègres auront faim, ils reprendront le travail » Guadeloupe, Mai 67, la répression sanglante du 28 avril 2016 - France Inter », sur www.franceinter.fr (consulté le 14 juillet 2020)
  24. Jean-Pierre Anselme, « Guadeloupe, mai 1967, la répression sanglante », sur Club de Mediapart (consulté le 17 juin 2020)
  25. Diable Positif, « Le massacre de mai 1967 »
  26. Emeline Amétis, « Il y a 50 ans, les manifestations guadeloupéennes s’étaient terminées en massacre », sur Slate.fr, (consulté le 17 juin 2020)
  27. Mathieu Rigouste, « Des massacres oubliés de mai 1967 en Guadeloupe aux prémices de l'ordre sécuritaire moderne dans les quartiers », sur Basta ! (consulté le 17 juin 2020)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]