Exactions commises dans l'État indépendant du Congo

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Victimes à la main coupée, symbole des atrocités perpétrées dans l'État indépendant du Congo.

Les exactions commises dans l'État indépendant du Congo désignent les mauvaises gestions, maltraitances et crimes aux conséquences parfois atroces, qui ont dévasté une partie de la population de cette ancienne colonie (aujourd'hui la République démocratique du Congo) placée sous la tutelle personnelle du roi des Belges Léopold II entre 1885 et 1908. Elles étaient particulièrement associées aux méthodes de travail utilisées pour collecter le caoutchouc naturel pour l'exportation. S'ajoutant à des maladies épidémiques, à la famine et à la baisse du taux de natalité provoquée par ces perturbations, les exactions ont contribué à un fort dépeuplement dont l'ampleur au cours de la période est encore aujourd'hui très discutée en raison du manque de données démographiques : on pense que l'État indépendant a perdu entre un et quinze millions d'habitants.

À la conférence de Berlin de 1884-1885, les puissances européennes ont attribué la région du bassin du Congo à une organisation caritative privée dirigée par Léopold II, qui avait depuis longtemps des ambitions d'expansion coloniale. Le territoire sous le contrôle de Léopold dépassait 2 600 000 km2 et était dirigé par un petit groupe d'administrateurs originaires de plusieurs pays européens. Dès le départ, la colonie s'est avérée non rentable, l'État étant toujours proche de la faillite. La montée rapide de la demande de caoutchouc naturel, qui était abondant sur le territoire, a créé un changement radical dans les années 1890. Pour faciliter l'extraction et l'exportation du caoutchouc, toutes les terres « inhabitées » du Congo ont été nationalisées, la majorité étant distribuée à des entreprises privées sous forme de concessions. Une partie du terrain a été gardée par l'État. Entre 1891 et 1906, les entreprises ont été autorisées à faire ce qu'elles voulaient, pratiquement sans ingérence judiciaire, le résultat étant que le travail forcé et la coercition violente étaient utilisés pour collecter le caoutchouc à moindre coût et maximiser les profits. Une armée indigène, la Force publique, a également été créée pour appliquer les politiques du travail. Des travailleurs qui refusaient de participer à la collecte du caoutchouc pouvaient être tués et des villages entiers rayés de la carte.

La principale cause du déclin de la population était la maladie, exacerbée par les bouleversements sociaux dans l'État indépendant. Un certain nombre d'épidémies, notamment la maladie du sommeil, la variole, la grippe porcine et l'amœbose, ont ravagé les populations autochtones. Rien qu'en 1901, on estimait que 500 000 Congolais étaient morts de la maladie du sommeil. La maladie, la faim et la violence ont fait chuter le taux de natalité, tandis que le taux de surmortalité a augmenté.

Le fait de couper les mains des travailleurs a acquis une notoriété internationale particulière. Celles-ci étaient parfois coupées par des soldats de la Force publique qui devaient rendre compte de chaque coup de feu tiré en ramenant les mains de leurs victimes. Ces détails ont été enregistrés par des missionnaires chrétiens travaillant au Congo et ont provoqué l'indignation du public lorsqu'ils ont été révélés au Royaume-Uni, en Belgique, aux États-Unis et ailleurs. Une campagne internationale contre l'État indépendant du Congo a commencé en 1890 et a atteint son apogée après 1900 sous la direction du militant britannique Edmund Dene Morel : elle entraîna la rédaction en 1904 du rapport de Roger Casement, dans lequel il dénonce les atrocités perpétrées sur l'ensemble de la population congolaise. En 1908, sous la pression internationale, le gouvernement belge a annexé l'État indépendant du Congo pour former le Congo belge, et a mis fin à de nombreux systèmes responsables des abus. L'ampleur du déclin de la population au cours de la période fait l'objet d'un vaste débat historiographique et il y a un débat ouvert sur la question de savoir si les atrocités constituent un génocide. En 2020, le roi Philippe a exprimé ses regrets au gouvernement congolais pour les « actes de violence et de cruauté » infligés pendant le régime de l'État indépendant du Congo, sans mentionner explicitement le rôle de Léopold. Certains militants l'ont accusé de ne pas avoir présenté des excuses complètes.

Contexte[modifier | modifier le code]

Création de l'État indépendant du Congo[modifier | modifier le code]

Le roi Léopold II des Belges, souverain de l'État indépendant.

Même avant son accession au trône de Belgique en 1865, le futur roi Léopold II a tenté d'intéresser les principaux politiciens belges à la création d'un empire colonial en Extrême-Orient ou en Afrique, qui étendrait et rehausserait le prestige belge[1]. Politiquement, cependant, la colonisation était impopulaire en Belgique car elle était perçue comme un pari risqué et coûteux sans bénéfice évident pour le pays et ses nombreuses tentatives de persuader les politiciens ont rencontré peu de succès[1].

Déterminé à rechercher une colonie pour lui-même et inspiré par des rapports récents d'Afrique centrale, Léopold a commencé à fréquenter un certain nombre d'explorateurs de premier plan, dont Henry Morton Stanley[1]. Léopold a créé l'Association internationale africaine, une organisation « caritative » pour superviser l'exploration et l'arpentage d'un territoire basé autour du fleuve Congo, avec l'objectif d'apporter de l'aide humanitaire et la « civilisation » aux indigènes. Lors de la Conférence de Berlin de 1884-1885, les dirigeants européens ont officiellement reconnu le contrôle de Léopold sur les 2,35 millions de km2 de l'État indépendant du Congo, théoriquement indépendant, au motif qu'il serait une zone de libre-échange et un État tampon entre les sphères d'influence britannique et française[1]. Dans l'État indépendant, Léopold exerçait un contrôle personnel total sans grande délégation aux subordonnés[2]. Les chefs africains ont joué un rôle important dans l'administration en mettant en œuvre les ordres du gouvernement au sein de leurs communautés[3]. Pendant la majeure partie de son existence, cependant, la présence de l'État indépendant sur le territoire qu'il prétendait[pas clair] était inégale, avec ses quelques fonctionnaires concentrés dans un certain nombre de « stations » petites et largement dispersées qui ne contrôlaient que de petits territoires de l'arrière-pays[4]. En 1900, il n'y avait que 3000 blancs au Congo, dont seulement la moitié étaient Belges[5]. La colonie manquait constamment de personnel administratif et de fonctionnaires, qui étaient au nombre de 700 à 1 500 au cours de la période[6].

Dans les premières années de la colonie, une grande partie de l'attention de l'administration a été concentrée sur la consolidation de son contrôle en combattant les peuples africains à la périphérie de la colonie qui ont résisté au régime colonial. Il s'agissait notamment des tribus autour de la rivière Kwango, au sud-ouest, et de l'Uélé au nord-est[7]. Une partie de la violence de la période peut être attribuée à des groupes africains utilisant le soutien colonial pour régler des comptes ou à des administrateurs blancs agissant sans l'approbation de l'État[8].

Situation économique et administrative[modifier | modifier le code]

Carte de l'État indépendant du Congo en 1892.

L'État indépendant devait avant tout être rentable pour ses investisseurs et pour Léopold en particulier[9]. Ses finances étaient souvent précaires. La dépendance précoce à l'égard des exportations d'ivoire ne rapportait pas autant d'argent qu'on l'espérait et l'administration coloniale était souvent endettée et presque en faillite à plusieurs reprises[10]. La montée rapide de la demande de caoutchouc naturel dans les années 1890 a cependant mis fin à ces problèmes car l'État colonial a pu forcer les hommes congolais à travailler pour collecter du caoutchouc sauvage qui pourrait ensuite être exporté vers l'Europe et l'Amérique du Nord[10]. Le boom du caoutchouc a conduit à des bénéfices importants[11]. Les exportations sont passées de 580 à 3 740 tonnes entre 1895 et 1900[12].

Afin de faciliter l'exploitation économique dans la colonie, les terres ont été divisées sous un pseudo régime domanial en 1891[13],[14]. Toutes les terres vacantes, y compris les forêts et les zones non cultivées, ont été décrétées inhabitées et donc possession de l'État, laissant de nombreuses ressources du Congo, en particulier le caoutchouc et l'ivoire, sous la propriété coloniale directe[13],[15]. Des concessions ont été attribuées à des entreprises privées. Dans le nord, la Société Anversoise a reçu 160 000 km2, tandis que la société Anglo-Belgian India Rubber Company (ABIR) s'est vu attribuer un territoire comparable dans le sud[16]. La Compagnie du Katanga et la Compagnie des Grands Lacs ont reçu de plus petites concessions dans le sud et l'est. Léopold a gardé une grande partie du territoire sous règne personnel, connue sous le nom de Domaine de la Couronne, de 250 000 km2, qui a été ajouté au territoire qu'il contrôlait déjà sous le régime du Domaine privé[16],[12]. Ainsi, la majeure partie de l'exploitation économique de l'intérieur congolais a été entreprise par Léopold et les principaux concessionnaires[16]. Le système était extrêmement rentable et ABIR a réalisé un chiffre d'affaires équivalent de plus de 100 % de sa participation initiale en une seule année[17]. Le roi a fait 70 millions de francs belges de profit entre 1896 et 1905[14]. Le système de concessions de l'État indépendant a été bientôt copié par d'autres régimes coloniaux, notamment celui du Congo français voisin[18].

Exactions[modifier | modifier le code]

Système de caoutchouc rouge et travail forcé[modifier | modifier le code]

Des ouvriers congolais exploitent du caoutchouc près de Lusambo au Kasaï.

La majorité des revenus de l'État indépendant provenaient de l'exportation de caoutchouc. Pour cela une politique du travail - connue par les critiques sous le nom de « système du caoutchouc rouge » - a été créée pour maximiser l'extraction de caoutchouc. Le travail était exigé par l'administration comme impôt. Cela a créé une « société esclavagiste », les entreprises devenant de plus en plus dépendantes de la mobilisation forcée de la main-d'œuvre congolaise pour leur collecte de caoutchouc[19]. L'État a recruté un certain nombre de fonctionnaires noirs, appelés capitas, pour organiser le travail local[19]. Cependant, le désir de maximiser la collecte du caoutchouc, et donc les bénéfices de l'État, signifiait que les demandes, qui étaient imposées de manière centralisée, étaient souvent fixées arbitrairement sans tenir compte du nombre ou du bien-être des travailleurs[20]. Dans les territoires concessionnaires, les entreprises privées qui avaient acheté une concession à l'administration de l'État indépendant ont pu utiliser pratiquement toutes les mesures qu'elles souhaitaient pour augmenter la production et les bénéfices sans ingérence de l'État[10]. L'absence d'une bureaucratie développée pour superviser les méthodes commerciales a produit une atmosphère d'« informalité » dans tout l'État en ce qui concerne le fonctionnement des entreprises, ce qui a facilité les abus[21]. Le traitement des travailleurs (en particulier la durée du service) n'était pas réglementé par la loi et était plutôt laissé à la discrétion des fonctionnaires sur le terrain[20]. ABIR et l'Anversoise étaient particulièrement connus pour la dureté avec laquelle les fonctionnaires traitaient les travailleurs congolais. L'historien Jean Stengers a qualifié les régions contrôlées par ces deux sociétés de « véritables enfers sur terre »[22]. Les moissonneurs de caoutchouc étaient généralement rémunérés pour leur travail avec des articles bon marché, comme un tissu, des perles, une portion de sel ou un couteau. À une occasion, un chef coutumier qui a ordonné à ses sujets de ramasser du caoutchouc a été récompensé par des esclaves[23].

Des soldats de la Force publique photographiés en 1900.

Les travailleurs qui refusaient de travailler ont été contraints « à la répression ». Des dissidents ont été battus ou fouettés avec la chicotte, des otages ont été pris pour assurer une collecte rapide et des expéditions punitives ont été envoyées pour détruire les villages qui avaient refusé[20]. Cette politique a entraîné un effondrement de la vie économique et culturelle congolaise, ainsi que l'agriculture dans certaines régions[24]. Une grande partie de l'application de la production de caoutchouc était la responsabilité de la Force publique, l'armée coloniale. La Force avait été initialement créée en 1885, avec des officiers et sous-officiers blancs et des soldats noirs, et a recruté aussi loin que Zanzibar, le Nigeria et le Liberia[11]. Au Congo, il y avait des recrutement à partir de données démographiques ethniques et sociales spécifiques[6]. Ceux-ci incluaient le Bangala, ce qui a contribué à la diffusion de la langue lingala à travers le pays et libéré des esclaves de l'est du Congo[11]. Les soi-disants Zappo Zaps (de l'ethnie Songye) étaient les plus redoutés. Apparemment cannibales, les Zappo-Zaps ont fréquemment abusé de leurs positions officielles pour attaquer la campagne pour obtenir des esclaves[25]. En 1900, la Force publique comptait 19 000 hommes[26]. En plus de l'armée, les compagnies de caoutchouc ont employé leurs propres milices, qui ont souvent travaillé en tandem avec la Force publique pour faire respecter leur règle[27].

Le « système de caoutchouc rouge » est apparu avec la création du régime de concession en 1891[28] et a duré jusqu'en 1906 lorsque le système de concession a été restreint[22]. À son apogée, il était fortement localisé dans les régions de l'Équateur, du Bandundu et du Kasaï[29].

Mutilation et brutalité[modifier | modifier le code]

Un colon montre le moignon d'un villageois congolais amputé d'une main.

Selon notamment Rosa Amelia Plumelle-Uribe, l’administration de l’État indépendant du Congo a organisé la torture et la mutilation des indigènes qui cherchaient à se soustraire au travail forcé ou qui n'étaient pas jugés suffisamment productifs[30]. Afin d'éviter que les exécuteurs, munis d'armes à feu, ne se révoltent contre leurs maîtres[30] ou utilisent leurs cartouches pour du braconnage, on exigea qu'ils justifient chaque cartouche utilisée en présentant la main droite de la personne tuée. Cette technique a conduit à de nombreuses exactions et atrocités. Les exécuteurs et bourreaux, après avoir utilisé les balles pour braconner ou pour d'autres desseins, prélevaient des mains droites sur des vivants pour les justifier[31].

Le non-respect des quotas de collecte du caoutchouc était donc passible de la peine de mort. Pendant ce temps, la Force publique était tenue de fournir la main de leurs victimes comme preuve lorsqu'elles avaient tiré et tué quelqu'un, car on pensait qu'elles utiliseraient autrement les munitions (importées d'Europe à un coût considérable) pour la chasse ou pour les stocker pour mutinerie. En conséquence, les quotas de caoutchouc ont été en partie payés en mains coupées. Tantôt les mains étaient ramassées par les soldats de la Force publique, tantôt par les villages eux-mêmes. Il y a même eu de petites guerres où des villages ont attaqué des villages voisins pour rassembler des mains, car leurs quotas de caoutchouc étaient trop irréalistes pour être remplis[32]. Un prêtre catholique cite un homme, Tswambe, parlant du fonctionnaire de l'État détesté Léon Fiévez, qui dirigeait un quartier le long de la rivière à 500 km au nord de Stanley Pool :

« Tous les noirs ont vu cet homme comme le diable de l'équateur... De tous les corps tués sur le terrain, tu devais couper les mains. Il voulait voir le nombre de mains coupées par chaque soldat, qui devait les apporter dans des paniers... Un village qui refusait de fournir du caoutchouc serait complètement nettoyé. Comme jeune homme, j'ai vu le soldat [de Fiévez] Molili, qui gardait alors le village de Boyeka, prendre un filet, y mettre dix indigènes arrêtés, y attacher de grosses pierres et le faire tomber dans la rivière... Le caoutchouc provoque ces tourments ; c'est pourquoi nous ne voulons plus entendre son nom prononcé. Les soldats ont fait tuer ou violer leurs propres mères et sœurs par de jeunes hommes[33]. »

Un officier subalterne a décrit un raid pour punir un village qui avait protesté. L'officier en commande « nous a ordonné de couper la tête des hommes et de les accrocher sur les palissades du village... et de pendre les femmes et les enfants sur la palissade en forme de croix »[34]. Après avoir vu un Congolais tué pour la première fois, un missionnaire danois a écrit : Le soldat a dit : « Ne vous inquiétez pas tellement. Ils nous tuent si nous n'apportons pas le caoutchouc. Le commissaire nous a promis que si nous avions beaucoup de mains, il raccourcirait notre service[35]. » Dans les mots de Forbath :

Les paniers de mains coupées, posés aux pieds des commandants européens, sont devenus le symbole de l'État indépendant du Congo... La collecte des mains est devenue un objectif en soi. Les soldats de la Force publique les ont amenés aux postes à la place du caoutchouc ; ils sont même sortis pour les récolter au lieu du caoutchouc... Ils sont devenus une sorte de monnaie. Ils ont été utilisés pour compenser les déficits de quotas de caoutchouc, pour remplacer ... les gens qui ont été appelés à être des travailleurs forcés ; et les soldats de la Force publique ont reçu leurs primes en fonction du nombre de mains qu'ils ont collectées.

En théorie, chaque main droite devait prouver un meurtre. Dans la pratique, pour épargner des munitions, les soldats ont parfois « triché » en coupant simplement la main et en laissant la victime vivre ou mourir. Plusieurs survivants ont déclaré plus tard qu'ils avaient survécu à un massacre en faisant semblant d'être morts, ne bougeant pas même lorsque leur main était coupée, et attendant que les soldats partent avant de chercher de l'aide. Dans certains cas, un soldat pouvait raccourcir sa durée de service en apportant plus de mains que les autres soldats, ce qui a provoqué de nombreuses mutilations[36]. Léopold II aurait désapprouvé le coupage des mains parce que cela nuisait à ses intérêts économiques. Il aurait déclaré : « Couper les mains – c'est idiot. Je couperais tout le reste chez eux, mais pas les mains. C'est la seule chose dont j'ai besoin au Congo[37]. »

Prisons et prise d'otages[modifier | modifier le code]

Des prisonniers congolais à Basoko reliés par de grandes chaînes de cou.

Une pratique utilisée pour forcer les travailleurs à collecter du caoutchouc consistait à prendre des femmes et des membres de leur famille en otage[36]. Léopold ne l'a jamais proclamée comme politique officielle et les autorités de l'État indépendant à Bruxelles ont catégoriquement nié son usage. Néanmoins, l'administration a fourni, à chaque station au Congo, un manuel qui comprenait un guide sur la façon de prendre des otages pour contraindre les chefs locaux[38]. Les otages pourraient être des hommes, des femmes, des enfants, des anciens ou même les chefs eux-mêmes. Chaque station d'État ou de compagnie a maintenu une prison militaire pour emprisonner des otages[39]. Des agents d'ABIR emprisonneraient le chef de chaque village en retard sur son quota ; en juillet 1902, un poste a enregistré qu'il détenait 44 chefs de prison. Ces prisons étaient en mauvais état et les postes de Bongandanga et Mompono ont chacun enregistré des taux de mortalité de trois à dix prisonniers par jour en 1899[40]. Des personnes ayant des antécédents de résistance à l'ABIR ont été expulsées vers des camps de travaux forcés. Il y avait au moins trois camps de ce type : un à Lireko, un sur la rivière Maringa supérieure et un sur la rivière Lopori supérieure.

Guerres et rébellions[modifier | modifier le code]

Outre la collecte de caoutchouc, la violence dans l'État indépendant s'est principalement produite en raison des guerres et des rébellions. Des États autochtones, notamment le Royaume Yeke de M'Siri, la Fédération Zande et le territoire de langue swahili dans l'est du Congo sous Tippu Tip, ont refusé de reconnaître l'autorité coloniale et ont été vaincus par la Force publique avec une grande brutalité, pendant la guerre arabe au Congo[41]. En 1895, une mutinerie militaire a éclaté parmi les Batetela au Kasaï, conduisant à une insurrection de quatre ans. Le conflit a été particulièrement brutal et a fait un grand nombre de victimes[42].

Famine[modifier | modifier le code]

La présence d'entreprises de caoutchouc comme ABIR a exacerbé les effets des catastrophes naturelles telles que la famine et les maladies. Le système de collecte des impôts d'ABIR a forcé les hommes à quitter les villages pour collecter du caoutchouc, ce qui signifie qu'il n'y avait pas de main-d'œuvre disponible pour planter de nouveaux champs. En retour, cela a obligé les femmes à continuer de planter des champs épuisés, ce qui a entraîné une baisse des rendements, un problème aggravé par les sentinelles de l'entreprise qui volaient les récoltes et les animaux de ferme[40]. Le poste de Bonginda a connu une famine en 1899 et en 1900, les missionnaires ont enregistré une « terrible famine » dans toute la concession d'ABIR.

Colonies d'enfants[modifier | modifier le code]

Léopold a donné la permission officielle à la création de « colonies d'enfants » dans lesquelles des orphelins Congolais seraient kidnappés et envoyés aux écoles gérées par des missionnaires catholiques où ils apprendraient à travailler ou à être soldats ; c'étaient les seules écoles financées par l'État. Plus de 50 % des enfants envoyés dans ces écoles mouraient de maladie et des milliers d'autres mouraient lors des marches forcées vers les colonies. Au cours d'une de ces marches, 108 garçons ont été envoyés dans une école de la mission et seulement 62 ont survécu, dont huit sont décédés une semaine plus tard[43].

La main d'œuvre des non-congolais[modifier | modifier le code]

Les Congolais autochtones n'étaient pas les seuls à être mis au travail par l'État indépendant. 540 ouvriers chinois ont été importés pour travailler sur les chemins de fer au Congo, mais 300 d'entre eux mouraient ou quittaient leur poste. Des peuples des Caraïbes et des peuples d'autres pays africains ont également été importés pour travailler sur le chemin de fer dans lequel 3600 personnes mouraient, au cours des deux premières années de construction, à la suite d'accidents de chemin de fer, d'un manque d'abris, de la flagellation, de la faim et des maladies[44].

Déclin de la population[modifier | modifier le code]

Les causes[modifier | modifier le code]

Les historiens conviennent généralement qu'une réduction spectaculaire de la taille globale de la population congolaise s'est produite au cours des deux décennies de la règne de l'État indépendant au Congo[45]. On fait valoir que cette réduction au Congo était atypique et peut être attribuée aux effets directs et indirects du régime colonial, notamment la maladie et la baisse du taux de natalité[12].

L'historien Adam Hochschild a soutenu que la chute spectaculaire de la population de l'État indépendant était le résultat d'une combinaison de « meurtre », « famine, épuisement et exposition », « maladie » et un « taux de natalité en chute libre »[46]. La maladie du sommeil était également une cause majeure de décès à l'époque. Les opposants au règne de Léopold ont cependant déclaré que l'administration elle-même devait être considérée comme responsable de la propagation de l'épidémie[47]. Bien qu'il soit impossible d'en être sûr en l'absence de dossiers, la violence et le meurtre ne représentaient qu'une partie du total. Dans une étude locale sur les peuples Kuba et Kete, l'historien Jan Vansina a estimé que la violence était responsable de la mort de moins de 5 % de la population[48].

Les maladies importées par les commerçants arabes, les colons européens et les porteurs africains ont ravagé la population congolaise et « largement dépassé » le nombre de victimes de violences[49]. La variole, la maladie du sommeil, la dysenterie amibienne, les maladies vénériennes (en particulier la syphilis et la gonorrhée) et la grippe porcine étaient particulièrement graves[50]. L'avocat Raphael Lemkin a attribué la propagation rapide de la maladie au Congo aux soldats indigènes employés par les Belges, qui se sont déplacés à travers le pays et ont eu des relations sexuelles avec des femmes dans de nombreux endroits différents, propageant ainsi des épidémies localisées sur une plus grande zone[51]. La maladie du sommeil, en particulier, était une « épidémie dans de grandes régions » du Congo et avait un taux de mortalité élevé[52]. En 1901 seulement, on estime que jusqu'à 500 000 Congolais sont morts de la maladie du sommeil[53]. Vansina a estimé que cinq pour cent de la population congolaise a péri de la grippe porcine[54]. Dans les régions où la dysenterie est devenue endémique, entre 30 et 60% de la population pouvait mourir[55]. Vansina a également souligné les effets de la malnutrition et des pénuries alimentaires sur la réduction de l'immunité contre les nouvelles maladies[48]. La perturbation des populations rurales africaines a peut-être contribué à propager davantage les maladies[56]. Néanmoins, l'historien Roger Anstey a écrit qu'« un fort brin de tradition orale locale considère que la politique du caoutchouc a été une cause de décès et de dépopulation plus importante que la maladie du sommeil ou les ravages périodiques de la variole »[45].

Il est également largement admis que les taux de natalité ont également diminué au cours de la période, ce qui signifie que le taux de croissance de la population a diminué par rapport au taux de mortalité naturelle. Vansina, cependant, note que les sociétés précoloniales avaient des taux de natalité et de mortalité élevés, conduisant à de grandes fluctuations naturelles de la population au fil du temps[57]. Chez les Kuba, la période de 1880 à 1900 était en fait une période d'expansion démographique[49].

Estimations[modifier | modifier le code]

Une réduction de la population du Congo est notée par plusieurs chercheurs qui ont comparé le pays au début du contrôle de Léopold avec le début de la régime de l'État belge en 1908, mais les estimations du nombre de morts varient considérablement. Les estimations de certains observateurs contemporains suggèrent que la population a diminué de moitié au cours de cette période. Selon Edmund D. Morel, l'État indépendant du Congo comptait « 20 millions d'âmes »[58]. D'autres estimations de l'ampleur du déclin global de la population (ou surmortalité) varient entre 2 et 13 millions. Ascherson cite une estimation de Roger Casement d'une chute de la population de trois millions, bien qu'il note qu'il « s'agit presque certainement d'une sous-estimation »[59]. Peter Forbath a donné un chiffre d'au moins 5 millions de morts[60], tandis que John Gunther soutient également un chiffre de 5 millions comme estimation de décès minimum et pose 8 millions comme maximum. Lemkin a postulé que 75% de la population a été tuée[51].

En l'absence d'un recensement fournissant même une première idée de la population de la région au début de l'État indépendant du Congo (le premier a été mené en 1924)[61] il est impossible de quantifier les changements démographiques au cours de la période[62]. Malgré cela, Forbath a déclaré plus récemment que la perte était d'au moins cinq millions[63]. Adam Hochschild et Jan Vansina utilisent le nombre 10 millions. Hochschild cite plusieurs lignes d'enquête indépendantes récentes, par l'anthropologue Jan Vansina et d'autres, qui examinent les sources locales (casiers judiciaires, registres religieux, traditions orales, généalogies, journaux personnels), qui sont généralement d'accord avec l'évaluation de la commission du gouvernement belge de 1919 : à peu près la moitié de la population mourait pendant la période de l'État indépendant. Depuis le premier recensement officiel effectué par les autorités belges en 1924, la population était d'environ 10 millions, ces différentes approches suggèrent une estimation approximative d'un total de 10 millions de morts[64]. Jan Vansina est revenu sur la question de la quantification du déclin total de la population et a révisé sa position antérieure : il a conclu que la population Kuba (l'une des nombreuses populations congolaises) augmentait au cours des deux premières décennies de la domination de Léopold II, et a diminué de 25 % de 1900 à 1919, principalement en raison d'une maladie[65],[66]. D'autres ont affirmé une baisse de 20% au cours des quarante premières années de la régime coloniale (jusqu'au recensement de 1924)[67]. Selon l'historien Isidore Ndaywel è Nziem, 13 millions mouraient[68]. Cependant, aucun enregistrement vérifiable n'existe. Louis et Stengers déclarent que les chiffres de la population au début du contrôle de Léopold ne sont que des « suppositions sauvages », tout en appelant la tentative d'E.D. Morel et d'autres à arriver à un chiffre pour les pertes de population « juste des produits de l'imagination »[69]. Cependant, les auteurs qui soulignent le manque de données démographiques fiables sont interrogés par d'autres qui les appellent minimalistes et agnosticistes[70].

Enquête et sensibilisation internationale[modifier | modifier le code]

Caricature de 1906 d'Edward Linley Sambourne publiée dans le magazine satirique britannique Punch montrant un travailleur congolais, empêtré par un serpent en caoutchouc avec la tête de Léopold II.

Finalement, des recherches de plus en plus critiques sur le régime Léopold ont conduit à un mouvement de campagne populaire, centré au Royaume-Uni et aux États-Unis, pour forcer Léopold à renoncer à sa propriété du Congo. Dans de nombreux cas, les campagnes ont basé leurs informations sur des rapports de missionnaires britanniques et suédois travaillant au Congo[71]. Ainsi d'Alice Seeley Harris, missionnaire qui a pris des photos de mains coupées avant de les projeter en Europe[72].

La première manifestation internationale a eu lieu en 1890 lorsque George Washington Williams, un Américain, a publié une lettre ouverte à Léopold au sujet des abus dont il avait été témoin[73]. Dans une lettre adressée au secrétaire d'État des États-Unis, il a décrit les conditions au Congo comme des « crimes contre l'humanité »[32], inventant ainsi la phrase, qui devient plus tard un concept clé du droit international[74]. L'intérêt du public pour les abus dans l'État indépendant du Congo a fortement augmenté à partir de 1895, lorsque l'affaire Stokes et les rapports de mutilations ont atteint le public européen et américain qui a commencé à discuter de la « question du Congo »[75]. Pour apaiser l'opinion publique, Léopold a lancé une « Commission pour la protection des indigènes », composée de missionnaires étrangers, mais n'a fait que peu d'efforts sérieux pour une réforme de fond[76].

Au Royaume-Uni, la campagne a été dirigé par le militant et pamphlétaire E.D. Morel après 1900, dont le livre Red Rubber (1906) a atteint un large public. Les membres notables de la campagne comprenaient les romanciers Mark Twain, Joseph Conrad et Arthur Conan Doyle ainsi que des socialistes belges tels qu'Émile Vandervelde[77]. En mai 1903, un débat à la Chambre des communes britannique a conduit à l'adoption d'une résolution condamnant l'État indépendant du Congo. Quelques jours plus tard, le consul britannique dans la ville de Boma, Roger Casement, a commencé à visiter le Congo pour enquêter sur la véritable ampleur des abus. Il a remis son rapport en décembre et une version révisée a été transmise aux autorités de l'État indépendant en février 1904[78]. Dans une tentative de préserver la main-d'œuvre congolaise et d'étouffer les critiques britanniques, Léopold a encouragé les tentatives de lutte contre les maladies pour donner l'impression qu'il se souciait du bien-être des Congolais et invitait des experts de la Liverpool School of Tropical Medicine à apporter leur aide[79]. Les représentants de l'État indépendant se sont également défendus contre les allégations selon lesquelles des politiques d'exploitation entraînaient un grave déclin de la population au Congo en attribuant les pertes à la variole et à la maladie du sommeil[80]. Des groupes militants tels que la Congo Reform Association ne se sont pas opposés au colonialisme et ont plutôt cherché à mettre fin aux excès de l'État indépendant en encourageant la Belgique à annexer officiellement la colonie. Cela éviterait de nuire au fragile équilibre des pouvoirs entre la France et la Grande-Bretagne sur le continent. Alors que les partisans du régime de l'État indépendant tentaient de plaider contre les allégations d'atrocités, une Commission d’enquête, nommée par le régime en 1904, a confirmé les histoires d'atrocités et les pressions sur le gouvernement belge ont augmenté[81]. La Commission d'enquête était créée afin de « rechercher si, dans certaines parties du territoire, des actes de mauvais traitement étaient commis à l'égard des indigènes, soit par des particuliers, soit par des agents de l'État [et] de signaler éventuellement les améliorations utiles »[82]. Contrairement aux historiens contemporains, cette Commission avait conclu, à la page 71 du rapport, que : « Hors ces deux cas, il paraît donc que les mutilations (par les mains coupées ou les pieds coupés) n'ont jamais eu le caractère de tortures infligées volontairement et sciemment. Quoi qu'il en soit, un point est hors de doute : jamais le blanc n'a infligé ou fait infliger, à titre de châtiment, pour manquement dans les prestations ou pour toute autre cause, pareilles mutilations à des indigènes vivants. Des faits de ce genre ne nous ont été signalés par aucun témoin, et, malgré toutes nos investigations, nous n'en avons point découvert ».

En 1908, comme conséquence directe de la campagne internationale, la Belgique annexe formellement le territoire, créant le Congo belge[1]. Les conditions de vie de la population indigène se sont considérablement améliorées avec la suppression partielle du travail forcé, bien que de nombreux fonctionnaires qui avaient auparavant travaillé pour l'État indépendant aient été maintenus à leur poste longtemps après l'annexion[83]. Au lieu de mandater directement la main-d'œuvre pour les entreprises coloniales, l'administration belge a utilisé une taxe coercitive qui a délibérément fait pression sur les Congolais pour qu'ils trouvent du travail auprès des employeurs européens afin de se procurer les fonds nécessaires pour effectuer les paiements. Quelque temps après la fin de l'État indépendant, les Congolais ont également été tenus de fournir un certain nombre de jours de service par an pour les projets d'infrastructure[84].

Historiographie et terme « génocide »[modifier | modifier le code]

Le nombre important de morts sous le régime de l'État indépendant a conduit certains chercheurs à relier les atrocités à des génocides ultérieurs. Cependant, d'autres ont contesté la comparaison pour la raison que des pertes subies sous la régime de l'administration coloniale étaient le résultat d'une exploitation économique dure plutôt que d'une politique d'extermination délibérée[85]. Il y a donc un débat ouvert pour savoir si les atrocités constituent un génocide[86]. Selon la définition des Nations Unies de 1948 du terme « génocide », un génocide doit être « des actes commis avec l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux »[87]. Le sociologue Rhoda Howard-Hassmann a déclaré que parce que les Congolais n'ont pas été tués de manière systématique selon ce critère : « techniquement parlant, ce n'était pas un génocide même dans un sens légalement rétroactif »[88]. Hochschild et le politologue Georges Nzongola-Ntalaja ont rejeté les allégations de génocide dans l'État indépendant parce qu'il n'y avait aucune preuve d'une politique d'extermination délibérée ou du désir d'éliminer des groupes de population spécifiques[89],[28] bien que ce dernier ait ajouté qu'il y avait néanmoins « un bilan des morts aux proportions de l'Holocauste »[88].

Il est généralement admis par les historiens que l'extermination n'a jamais été la politique de l'État indépendant. Selon l'historien David Van Reybrouck, « il serait absurde ... pour parler d'un acte de "génocide" ou d'un "holocauste" ; le génocide implique l'annihilation consciente et planifiée d'une population spécifique, et cela n'a jamais été l'intention ici, ni le résultat (..) Mais c'était définitivement une hécatombe, un massacre à une échelle stupéfiante qui n'était pas intentionnel, mais aurait pu être reconnu bien plus tôt comme le dommage collatéral d'une politique d'exploitation perfide et rapace »[90]. L'historienne Barbara Emerson a déclaré : « Léopold n'a pas déclenché de génocide. Il était avide d'argent et a choisi de ne pas s'intéresser lorsque les choses devenaient incontrôlables ».[91]. Selon Hochschild, « bien qu'il ne s'agisse pas d'un génocide au sens strict », les atrocités au Congo étaient « l'un des massacres les plus effroyables connus pour avoir été provoqués par l'action humaine »[59].

Photo des « Congolais tenant des mains coupées » prise par Alice Seeley Harris à Baringa, mai 1904.

Les historiens ont fait valoir que les comparaisons tirées dans la presse par certains entre le nombre de morts des atrocités de l'État indépendant et l'Holocauste pendant la Seconde Guerre mondiale ont été responsables de la confusion indue sur la question de la terminologie[92],[62]. Dans un incident[pas clair], le journal japonais Yomiuri Shimbun a utilisé le mot « génocide » dans le titre d'un article de 2005 de Hochschild. Hochschild lui-même a critiqué le titre comme « trompeur » et a déclaré qu'il avait été choisi « à mon insu ». L'historien Jean-Luc Vellut s'est fait l'écho de critiques similaires[92],[90].

Les allégations de génocide dans l'État indépendant sont devenues courantes au fil du temps[93]. Le politologue Martin Ewans a écrit : « Le régime africain de Léopold est devenu synonyme d'exploitation et de génocide »[94]. Selon l'historien Timothy J. Stapleton, « Ceux qui appliquent facilement le terme de génocide au régime de Léopold semblent le faire uniquement sur la base de son horreur évidente et du nombre massif de personnes qui ont peut-être péri »[93]. Robert Weisbord a fait valoir qu'il n'était pas nécessaire d'avoir l'intention d'exterminer tous les membres d'une population lors d'un génocide[62]. Il a postulé qu'« une tentative d'éliminer une partie d'un peuple serait qualifié de génocide » selon les normes de l'ONU et a affirmé que l'État indépendant en faisait autant[88]. Jeanne Haskin, Yaa-Lengi Meema Ngemi et David Olusoga ont également qualifié les atrocités de génocide[88][95]. En 2005, une motion déposée tôt le matin devant la Chambre des communes britannique, présentée par Andrew Dismore, appelait à la reconnaissance des atrocités commises par l'État indépendant du Congo comme un « génocide colonial » et appelait le gouvernement belge à présenter des excuses officielles. Il était soutenu par 48 députés[96].

En 1999, Hochschild a publié Les Fantômes du roi Léopold, un livre détaillant les atrocités commises pendant l'existence de l'État indépendant. Le livre est devenu un best-seller en Belgique, mais a suscité des critiques de la part d'anciens colonialistes belges et de certains universitaires comme exagérant l'ampleur des atrocités et du déclin de la population[91]. Autour du 50e anniversaire de l'indépendance du Congo de la Belgique en 2010, de nombreux écrivains belges ont publié du contenu sur le Congo. L'historien Idesbald Goddeeris a critiqué ces travaux - y compris le Congo de Van Reybrouk : une histoire - pour avoir adopté une position adoucie sur les atrocités commises dans l'État indépendant du Congo, en disant : « Ils reconnaissent la période sombre de l'État indépendant du Congo, mais .. ils soulignent que le nombre de victimes était inconnu et la terreur était concentrée dans certaines régions »[97].

Le terme « génocide congolais » est souvent utilisé dans un sens non apparenté pour désigner les meurtres et les viols massifs commis dans l'est du Congo au lendemain du génocide rwandais (et de la deuxième guerre du Congo qui a suivi) entre 1998 et 2003[98],[99].

Postérité[modifier | modifier le code]

Monument érigé en 1951 à la mémoire de Léopold II à Arlon portant l'inscription « J'ai entrepris l’œuvre du Congo dans l'intérêt de la civilisation et pour le bien de la Belgique[100]. ».

L'héritage du déclin démographique du règne de Léopold a laissé le gouvernement colonial avec une grave pénurie de main-d'œuvre et ce dernier a souvent dû recourir à des migrations massives pour fournir des travailleurs aux entreprises émergentes[84].

Les atrocités de l'époque ont suscité un débat public sur Léopold, son rôle spécifique et son héritage. Des foules belges ont hué à ses funérailles en 1909 pour exprimer leur mécontentement à l'égard de son règne au Congo. L'attention envers les atrocités s'est apaisée dans les années suivantes et des statues de lui ont été érigées dans les années 1930 à l'initiative d'Albert Ier, tandis que le gouvernement belge célébrait ses réalisations en Belgique. La sortie du Roi Léopold Ghost de Hochschild en 1999 a brièvement relancé le débat en Belgique, qui a refait surface périodiquement au cours des vingt années suivantes[101]. Les statues de Léopold au Congo, devenues indépendant en 1960, ont été transférées au musée national[102]. En 2020, à la suite du décès de George Floyd aux États-Unis et des manifestations qui ont suivi dans le monde entier pour protester contre la discrimination raciale, de nombreuses statues de Léopold II en Belgique ont été vandalisées pour critiquer les atrocités de son règne au Congo[102],[103].

Ni la monarchie belge, ni l'État belge ne se sont excusés des atrocités[104] avant que, le 30 juin 2020, à l'occasion du 60e anniversaire de l'indépendance congolaise, le roi Philippe n'envoie une lettre au président congolais Félix Tshisekedi, exprimant son « plus profond regret » pour les « actes de violence et de cruauté » commis pendant l'existence de l'État indépendant et les autres transgressions qui se sont produites pendant la période coloniale, mais il ne mentionne pas explicitement le rôle de Léopold dans les atrocités. Certains militants l'ont accusé de ne pas avoir présenté d'excuses complètes[105].

Références[modifier | modifier le code]

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Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Liens externes[modifier | modifier le code]