Bilan économique de la colonisation en Afrique

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Le bilan économique de la colonisation en Afrique étudie les conséquences économiques de la colonisation du continent, qui s'étend de la fin du XIXe siècle à la deuxième moitié du XXe siècle. En l'espace d'une trentaine d'années de 1880 à 1914, le continent africain connaît des changements rapides et importants, consécutifs à la conquête de son territoire et à l'établissement subséquent des colons. La stabilisation des colonies se poursuit ensuite.

L’impact de la colonisation sur l’Afrique est un sujet très controversé. Quoi qu'il est difficile d'imputer toutes les évolutions intervenues pendant cette période à la colonisation, l'Afrique est indéniablement transformée par ce phénomène.

Conséquences démographiques et sociales[modifier | modifier le code]

La transition démographique[modifier | modifier le code]

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La colonisation contribue directement à la transition démographique du continent, causant un flux de population qui va déterminer les futures structures de l’Afrique post-coloniale. En 1880 la population africaine était estimée à 120 millions. Jusqu'en 1935, la progression démographique est estimée à 37,5 %, pour aboutir à une population de 165 millions de personnes.

Le régime colonial contribue en effet à réduire le taux de mortalité en important et appliquant des techniques modernes de lutte contre les épidémies, mais aussi en créant un réseau de transports moderne qui permet d’acheminer les vivres jusqu’aux zones de famine. Il amorce également l'urbanisation de la population autour de centres de commerces, ce qui permet de gérer une population plus nombreuse. En 1960, la France fait par exemple bâtir 2 000 dispensaires en état de fonctionnement, 600 maternités et 40 hôpitaux en Afrique subsaharienne et à Madagascar.

Ainsi se forment les bases qui vont permettre le doublement de la population au cours des années 1930 à 1960. En 1935, l’Afrique était sur le point de franchir le cap de l’accroissement démographique rapide. La population globale passe à 200 millions à la fin des années 1940 ; ce chiffre atteint 300 millions vers le milieu des années 1960, puis 400 millions au milieu des années 1970[1].

Une grande partie de cette évolution se sans doute produite même en l’absence de régimes coloniaux: il n'existe aucune indication qu'une Afrique indépendante n'aurait pas développé elle-même des centres de commerce, des écoles de médecine et des hospices pour soigner ses élites. Mais la colonisation semble avoir joué le rôle de catalyseur[1].

Walter Rodney estiment que l'aventure coloniale fut l'une des sources du développement capitaliste européen et de la déchéance économique de l'Afrique[2]. Une des principales raisons du sous-développement de l’Afrique serait l’explosion démographique générée par l’arrivée brutale de la médecine occidentale : alors que le phénomène de transition démographique s’est effectué de manière progressive dans les pays occidentaux, l’Afrique a connu une chute brutale de la mortalité infantile.

Les guerres mondiales[modifier | modifier le code]

Les deux guerres mondiales ont eu des effets importants sur le continent africain. Lors de la Première Guerre mondiale, plus d’un million de soldats africains participent aux campagnes ou aux opérations militaires en Europe ; tous les pays africains sont impliqués. Des affrontements interviennent aussi sur le sol africain. Si l'Afrique dispose de peu de soldats de formation au début des hostilités, commence alors ce que le gouverneur français Angoulvant appelle une "véritable chasse à l’homme"[3], aussi qualifiée de nouvelle traite des Noirs[4].

Nombreux sont les hommes, femmes et enfants, recrutés, souvent de force, pour servir de porteurs et suppléer aux moyens dont dispose traditionnellement l’intendance pour ravitailler les armées, comme la route, le rail ou les animaux de charge. Plus de 150 000 soldats et porteurs perdent la vie au cours du premier conflit. Le nombre des blessés et mutilés est encore plus élevé. Le rapatriement des soldats est accompagné en 1918-1919 par une épidémie de grippe qui touche tout le continent.

La guerre ouvrit de nouveaux horizons à de nombreux Africains, en particulier aux membres de l’élite cultivée. Pour M. Perham, il est « difficile de surestimer l’effet produit sur les Africains, qui avaient été dans une grande mesure enfermés dans une relation bilatérale avec leurs maîtres européens, par le spectacle du dehors et la constatation qu’ils faisaient partie d’un continent et d’un monde »[5]. Dans nombre de régions d’Afrique, la guerre favorise sinon toujours l’éveil d’un mouvement nationaliste, du moins le développement d’une attitude plus critique de l’élite cultivée à l’égard du pouvoir colonial, et donc le développement d'une élite qui sera plus tard appelée à gouverner.

Nouvelles structures administratives[modifier | modifier le code]

Les systèmes de gouvernement indigènes furent affaiblis, au profit de systèmes imposés artificiellement aux populations locales. Presque tous les États africains ont en effet été créés après des conquêtes, ainsi qu’après la déposition ou l’exil des dirigeants indigènes[6].

En revanche, la colonisation a laissé à de nombreux pays africains un appareil administratif plutôt efficace, atteignant les villages les plus reculés. De nouveaux systèmes judiciaires, de nouvelles bureaucratie furent introduites. Dans presque tous les États indépendants d’Afrique (excepté ceux qui sont musulmans), les hautes cours de justice introduites par les autorités coloniales ont été maintenues et, dans les anciennes colonies britanniques, elles l’ont été non seulement dans leurs formes (les perruques et les robes ont même parfois été conservées, malgré le climat), mais aussi dans leur contenu et leur éthique.

La colonisation a contribué à créer, au niveau géopolitique, des États indépendants et modernes. Partition et conquête coloniales ont refaçonné le visage politique de l’Afrique. À la place des centaines de clans, de groupes de lignage, d’États-cités, de royaumes et d’empires, sans frontières nettement délimitées, existaient maintenant près de cinquante nouveaux États aux tracés généralement fixes[7]. Les frontières des États telles qu’elles ont été établies pendant la période coloniale n’ont pas été beaucoup modifiées depuis l’indépendance.

En revanche, il est aussi possible de dire que le découpage des frontières après le départ des colons a été un facteur d'instabilité institutionnelle interne pour nombres de pays africains où cohabitent différentes ethnies, en particulier dans des pays où l'administration coloniales s'appuyait sur (et favorisait) certaines ethnies pour gouverner.

Infrastructures éducatives[modifier | modifier le code]

Vers 1960, on comptait 2 millions d'enfants scolarisés en Afrique subsaharienne française et à Madagascar. Dans la seule Afrique subsaharienne, 16 000 écoles primaires et 350 établissements secondaires, collèges et lycées, fonctionnaient. 96 % des instituteurs étaient africains au moment de l'indépendance.

Cependant, la quantité des infrastructures éducatives ne renseigne pas sur leur qualité.

D'après Denis Cogneau[8], les colonies britanniques affichaient une performance éducative supérieure aux autres colonies, dans le primaire et le secondaire. Le système français, malgré (ou de par) sa gratuité, ne permettait qu'à une élite de passer au secondaire. Le système britannique était basé sur un partenariat entre les missionnaires et le gouvernement, alors que les Belges et les Portugais comptaient seulement sur les missionnaires.

Infrastructures de transport et communication[modifier | modifier le code]

Pour les Africains, les premières manifestations de l’économie coloniales se présentèrent sous forme de routes, de chemins de fer et de lignes télégraphiques. La construction de réseaux de transport et de communication préludait à la conquête : ils constituaient les moyens logistiques permettant de nouvelles agressions à partir des bases formées par les zones occupées: les infrastructures sont à la fois un vecteur et une manifestation de la colonisation.

En 1960, la France a déjà construit 18 000 kilomètres de voies ferrées, 215 000 kilomètres de pistes principales utilisables en toutes saisons, plus de 50 000 kilomètres de routes bitumées. Ces chantiers ont eu un coût humain terrible tant les conditions de travail étaient dures. Elle laisse également 63 ports équipés et 196 aérodromes[9].

Une fois les institutions coloniales établies, les infrastructures de transport sont consacrées au transport de matières premières hors d'Afrique. De même, le chemin de fer Abidjan-Niger avait été construit afin de transporter la main d'œuvre agricole depuis la Haute-Volta vers les plantations coloniales de la Côte d'Ivoire, et d'acheminer le minerai d'uranium prélevé au Niger vers le port d'Abidjan ; puis de là vers la France.

« La construction de réseaux de transport et de communication préludait à la conquête : ils constituaient les moyens logistiques permettant de nouvelles agressions à partir des bases formées par les zones occupées. Toutefois, rares étaient les routes et les chemins de fer dont l'intérêt était exclusivement militaire ; les voies ferrées qui facilitaient la conquête servaient aussi à l'exploitation des arachides, du coton, etc. »[10] Henry Morton Stanley affirmait également, en faisant allusion au commerce possible, que « sans le chemin de fer, le Congo ne vaut pas un penny ».

Ce sont les populations autochtones qui fournissent la main d’œuvre:

« Les routes, les ports, les voies ferrées, par absence de matériel (on limitait au maximum l'achat de machines), ont été construits à la main par des hommes et des femmes. Celles-ci passaient des semaines et des mois à damer les routes comme le plancher de leur case. Nul ne peut compter le nombre d'heures de travail ainsi systématiquement extorquées. Le chemin de fer Congo-Océan et celui de Thiès-Kayes sont d'ailleurs jalonnés de cimetières. À défaut de prestataires, parfois en fuite, on mettait la main sur leurs femmes et leurs enfants, qui, en Afrique équatoriale, étaient entassés comme otages dans des camps de la mort, car les otages n'étaient pas nourris[11]. »

Importance des industries extractives exportatrices[modifier | modifier le code]

La colonisation a accentué la spécialisation de l'Afrique dans les industries extractives tournées vers l'exportation, laquelle persiste encore aujourd'hui. Elle a pratiquement mis un terme au commerce interafricain, car l'activité économique et commerciales de chaque entité administrative était tournée vers la métropole.

La croissance économique des colonies était basée sur les ressources naturelles de chaque région, ce qui signifie que les zones dépourvues de ces ressources étaient totalement négligées.

L’économie coloniale néglige, voire décourage, l’industrialisation, la transformation des matières premières et des produits agricoles. Comme l’a souligné D.K Fieldhouse, « il est probable qu’aucun gouvernement colonial n’avait de département de l’industrie avant 1945 »[12]. Des produits aussi simples et aussi essentiels que les allumettes, les bougies, les cigarettes, l’huile de cuisine et même le jus d’orange et de limette, qui auraient tous pu être fabriqués facilement en Afrique, étaient importés. Conformément aux pratiques de l’économie coloniale capitaliste, tous les États africains s’étaient transformés en marchés de consommation des produits manufacturés des métropoles et en producteurs de matières premières destinées à l’exportation.

Non seulement l’industrialisation fut négligée, mais les industries et les activités artisanales telles qu’elles ont existé en Afrique à l’époque précoloniale furent détruites. L'Afrique post-coloniale est donc naturellement assujettie à la problématique des termes de l'échange.

Pour les économistes Acemoglu, Johnson et Robinson, les colonisateurs européens ont mis en place les industries extractives les moins propices au développement locales dans les pays les moins hospitaliers[13], c'est-à-dire dans les endroits où les taux de mortalité des colons était plus élevés.

Débats[modifier | modifier le code]

Un enrichissement des pays colonisateurs ?[modifier | modifier le code]

La question de savoir dans quelle mesure la colonisation a bénéficié aux pays colonisateurs fait débat.

La colonisation conduit à l’apparition d’un nombre croissant de compagnies bancaires, commerciales et maritimes étrangères, toujours en existence aujourd'hui. Les Africains et entreprises locales furent ainsi éliminées des activités économiques les plus profitables. Pour les commandes d'infrastructures, des sociétés comme Colas étaient engagées, tandis que les subventions aux productions agricoles enrichissaient la CFSO (Compagnie forestière Sanga-Oubangui), la CFAO (Compagnie financière de l'Afrique occidentale), la CICA (compagnie industrielle et commerciale africaine) ou encore la SCOA (Société commerciale de l'Ouest africain).

Des auteurs comme Jacques Marseille et Bernard Lugan considèrent que la colonisation de l'Afrique a coûté aux pays colonisateurs beaucoup plus qu'elle ne leur a rapporté. Marseille chiffre à 70 milliards de francs-or (valeur 1913) le déficit global de la colonisation en Afrique, soit l'équivalent de trois fois le montant de l'aide Marshall pour la France[14].

Raymond Aron pense que la question est indécidable car les dépenses et revenus retirés de la colonisation sont trop imbriqués. Pour lui, les "[...] mêmes investissements [...] opérés dans le territoire métropolitain ou dans des territoires qui ne sont pas sous la souveraineté française [...] pourraient avoir des rendements égaux ou supérieurs"[15]. L'avantage principale que la métropole a retiré des colonies est le soutien à leur zone monétaire (livre sterling pour les Anglais et franc-or pour les Français).

«  La [...] difficulté quand on veut établir un bilan objectif est que dans la mesure où les colonies les ex-colonies les territoires de la Communauté sont imbriqués dans le système économique français il devient presque impossible établir une discrimination entre avantage et le coût le rendement et la charge. Dès l'instant où les territoires sont intégrés au système économique français simultanément ils représentent pour l’État un certain nombre de milliards de dépenses inscrites au budget pour des entreprises et des personnes privées un certain nombre de milliards un montant assez analogue ailleurs de revenus ou de commandes. »

— Raymond Aron, Les conséquences économiques de l'évolution politique, Revue française de science politique, 9e année, n°3, 1959. pp. 610-628.

Le bilan global pour les colonisés[modifier | modifier le code]

La question de savoir si la colonisation a eu des effets globalement positifs ou négatifs sur l'économie africaine est aussi un des sujets les plus débattus.

Certains économistes et historiens ont défendu le bilan économique de la colonisation. Pour P.C. Lloyd, "Les exportations de matières premières ont apporté une richesse considérable aux peuples d’Afrique occidentale". Pour Gann et Duignan, "le système impérial est l’un des plus puissants agents de diffusion culturelle de l’histoire de l’Afrique ; le crédit, ici, l’emporte de loin sur le débit". D. K. Fieldhouse est arrivé la même conclusion suivante (1981) : « II apparaît donc que le colonialisme ne mérite ni les louanges, ni les blâmes qu’on lui a souvent décernés ; s’il a fait relativement peu pour surmonter les causes de la pauvreté dans les colonies, ce n’est pas lui qui a créé cette pauvreté. L’empire a eu de très importants effets économiques, certains bons, d’autres mauvais…"

Certains théoriciens du développement ont eux soutenu que l’effet positif du colonialisme en Afrique était pratiquement nul.

Histoire alternative (uchronie)[modifier | modifier le code]

Ces débats renvoient in fine à une autre question: celle de savoir si les transformations (positives ou négatives) connues par l'Afrique pendant les années de colonisation auraient été réalisés par une Afrique indépendante.

Cheikh Anta Diop montre ainsi qu'avant sa colonisation par l'Europe, l'Afrique subsaharienne développait déjà ses propres institutions et pratiques scientifiques et techniques. Cela se retrouve dans les témoignages des voyageurs arabes de l'époque précoloniale ; de même que les récits des premiers arrivants européens en Afrique. Si la différence la plus décisive en faveur des Européens fut d'ordre maritime et surtout militaire, rien ne dit qu'une Afrique indépendante n'aurait pas rattrapé les pays occidentaux.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Histoire générale de l'Afrique, vol. VII - L'Afrique sous domination coloniale, Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture,‎ (ISBN 92-3-201713-X)
  2. Rodney, Walter. "How europe underdeveloped africa." Beyond borders: Thinking critically about global issues (1972): 107-125.
  3. Archives du Sénégal, Dakar, série D, dossier 4D45, lieutenant-gouverneur de la Côte d’Ivoire au gouverneur général de l’Afrique-Occidentale française,‎
  4. J. Osuntokun, «West African armed revolts during the First World War», Tarikh, vol. V. nº 3, p.6-17, 1977.
  5. Margery Perham, The Colonial Reckoning, 1961, Londres, Collins.
  6. S. Abubakar, 1980. «The northern provinces under colonial rule», dans O. Ikime (dir. publ.), Groundwork of Nigerian history, p.447-481
  7. Adiele Eberechukuwu Afigbo, 1987, "Les répercussions sociales de la domination coloniale: les nouvelles structures sociales", dans Histoire générale de l'Afrique (vol. VII) - L'Afrique sous domination coloniale, 1880-1935. dir. Professeur A.A. Boahen
  8. Cogneau, Denis. "Colonisation, school and development in Africa. An empirical analysis." (2003).
  9. Jean Sévillia, Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique, Perrin, 2003 (Grand Prix catholique de littérature 2004) (ISBN 978-2262017729 et ISBN 978-2262024970; Bernard Lugan, "God bless Africa: contre la mort programmée du continent noir", 2003.
  10. Histoire Générale de l'Afrique, tome VII, "L'Afrique sous domination coloniale", éd Présence Africaine/EDICEF/UNESCO, 1989, chap. 14
  11. Joseph Ki-Zerbo, "Histoire de l'Afrique Noire", éd. Hatier, 1978, pp.433-434
  12. D. K. Fieldhouse (1981), Colonialism 1870-1945 : an introduction, Londres, Weidenfeld & Nicolson.
  13. (en) Daron Acemoglu, Simon Johnson et James A. Robinson, The Colonial Origins of Comparative Development: An Empirical Investigation,‎ (lire en ligne)
  14. Thèse de doctorat du professeur Jacques Marseille, directeur de l'Institut d'Histoire économique à la Sorbonne, "Empire colonial et capitalisme français, histoire d'un divorce", 1984)
  15. Raymond Aron, « Les conséquences économiques de l'évolution politique », Revue française de science politique, no 3,‎ , p. 610-628 (DOI 10.3406, lire en ligne)