Joël Pommerat

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Joël Pommerat est né en 1963 à Roanne. Il est auteur-metteur en scène mais préfère se définir comme "auteur de spectacle". Il ne monte que ses propres textes.

Il découvre sa passion pour le théâtre au collège grâce à son enseignante de français, puis, après avoir quitté le système scolaire de façon précoce, lorsqu'il assiste pour la première fois au Festival d'Avignon[1]. Renonçant à devenir enseignant comme le souhaitait son père, il s'installe à Paris pour devenir comédien. A 19 ans, il est engagé par la compagnie Théâtre de la Mascara dans l'Aisne. Mais la place de l'acteur lui semble ingrate et à 23 ans, il décide de se consacrer à l'écriture[2].

Joël Pommerat fonde la Compagnie Louis-Brouillard en 1990 (après coup, il explique ce nom comme une référence au prénom de son père et un clin d’œil aux frères Lumières ainsi qu'au Théâtre du Soleil). Il crée ses premiers spectacles au Théâtre de la Main d'Or à Paris.

Au bout de dix ans de travail, renonçant au cinéma auquel il a consacré trois années à travers l'écriture d'un scénario et la réalisation de courts-métrages[3], il décide de rassembler un groupe d'acteurs avec lesquels s'engager dans la durée pour faire des spectacles. En 2003, le jour de ses quarante ans, il propose à Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Pierre-Yves Chapalain, Lionel Codino, Philippe Lehembre, Ruth Olaïzola et Marie Piemontese de monter avec eux une pièce par an pendant 40 ans.

A partir de 1997, Joël Pommerat est accompagné et soutenu par le Théâtre Brétigny et le Théâtre Paris-Villette.

A partir de 2001, la compagnie Louis Brouillard présente ses spectacles en tournée.

Au monde et Le Petit Chaperon rouge en 2004 marquent un tournant dans la reconnaissance du travail de Joël Pommerat, du côté du public comme de la critique.

De 2005 à 2008, Joël Pommerat est en résidence à l’Espace Malraux, scène nationale de Chambéry et de la Savoie.

En 2007, Joël Pommerat revient sur sa démarche artistique dans l’essai Théâtres en présence[4].

À l’invitation de Peter Brook, Joël Pommerat est en résidence au Théâtre des Bouffes du Nord de 2007 à 2010.

De septembre 2010 à juin 2013, Joël Pommerat est artiste associé à l'Odéon-Théâtre de l'Europe. Il est également artiste associé au Théâtre national de Bruxelles jusqu'en 2015.

La Compagnie Louis Brouillard est conventionnée et reçoit le soutien du ministère de la Culture /DRAC Ile-de-France et de la Région Ile-de-France.

Œuvre[modifier | modifier le code]

Les pièces de Joël Pommerat sont profondément ancrées dans le monde contemporain. Leurs personnages représentent un condensé de la société, depuis les cercles du pouvoir économique et politique en passant par l'aristocratie ou les ordres religieux jusqu'à différentes composantes de la classe moyenne, des cadres aux travailleurs indépendants ou précaires. A travers la représentation de divers microcosmes, Joël Pommerat aborde les grandes questions du travail, de la famille, du pouvoir, de l'amour ou de l'idéal en interrogeant ce qui donne aux individus le "sentiment d'exister" (François Flahault)[5].

Le théâtre est pour lui "un lieu possible d'interrogation et d'expérience de l'humain"[6]. C'est aussi un lieu où l'on peut recomposer la réalité dans ses multiples aspects, concrets et imaginaires. Ses pièces révèlent en effet que notre rapport au réel comporte une part d'imagination et de croyance[7]. Dans cette écriture, la représentation du réel (objectif ou subjectif, intime ou collectif) est en conséquence toujours liée à un travail sur la perception[8], perception des personnages et perception du spectateur.

Les spectacles de Joël Pommerat sont à la fois intimes et spectaculaires. Ils sont riches en images et en sensations pour les spectateurs. Avec son scénographe et éclairagiste Eric Soyer, Joël Pommerat crée des espaces sculptés par la lumière qui mettent en valeur la présence des acteurs. La musique et le son sont omniprésents. Les atmosphères ainsi crées oscillent entre rêve et réalité, proximité et étrangeté. Ce théâtre aspire à "rouvrir des sensations, des sensibilités, rouvrir la perception"[9]. Les dispositifs circulaires de Cercles/Fictions (2010) et de Ma chambre froide (2011) de même que l'espace bifrontal de La Réunification des deux Corées (2013) témoignent de ce désir de Joël Pommerat d'instaurer un rapport particulier entre la scène et la salle. L'auteur-metteur en scène dit par exemple vouloir scéniquement créer le même effet que celui que l'on ressent à la lecture d'un livre lorsqu'on imagine les personnages[10]. Le regard et l'imagination du spectateur sont particulièrement stimulés par la pénombre des éclairages et l'enchaînement des scènes selon un jeu d'apparition et de disparition dans un noir profond. Le playback est un autre procédé scénique récurrent utilisé pour introduire du trouble dans la réception. Le travail sur l'image et son cadre, l'usage du noir ainsi que la richesse de l'environnement sonore et la sonorisation des voix des acteurs à l'aide de micros HF rapprochent par certains aspects le théâtre de Joël Pommerat d'une expérience cinématographique[11], même si le cinéma n'est pas un modèle qu'il revendique.

Dans Pôles, Mon ami (2001) et Grâce à mes yeux (2002), Joël Pommerat met en scène des personnages ordinaires confrontés à la réalisation de soi et à la création artistique comme mode possible d'existence. L'alternance entre passé et présent, entre rêve et réalité et le trouble des personnages face au monde qui les entoure laissent sentir l'étrangeté du réel. Ces "dispositifs lynchéens"[12], qui évoquent aussi l'inquiétante étrangeté freudienne, sont développés dans la trilogie Au monde, D'une seule main, Les Marchand (2004-2006) avec laquelle Joël Pommerat a souhaité lier intime et politique. Dans les deux premières pièces, il s'intéresse au monde des puissants, à l'intrication des relations familiales et du pouvoir, aux écarts de perception et d'interprétation d'une même réalité. Dans Les Marchands, un procédé de dissociation entre le récit en voix off et les images du plateau révèle la place centrale et aliénante qu'occupe le travail dans la vie d'une ouvrière et de son amie sans emploi. Le travail est aussi au centre de La Grande et Fabuleuse Histoire du commerce (2011) qui représente des vendeurs à domicile, la théâtralité de leur métier et ses abus de confiance.

Dans une esthétique plus spectaculaire, jouant avec les codes du cabaret, Je tremble (1 et 2) (2008) présente une série de spécimens de l'humanité et la complexité de leurs existences. Dans la deuxième partie du spectacle, le Présentateur qui les accueille entreprend une "cure de désembellissement" pour reconquérir la femme qu'il aime, la retrouver telle qu'elle est et non telle qu'il l'imagine. De même que Cet enfant (2006) autour du thème de la parentalité, Cercles/Fictions qui entremêle huit histoires aux époques et aux enjeux différents et La Réunification des deux Corées qui propose une mosaïque d'une vingtaine de fragments amoureux, la forme séquencée de Je tremble (1 et 2) permet un jeu d'échos et de contrepoints qui ouvre le sens pour le spectateur[13].

Ma chambre froide, de la même manière, suspend le jugement en mettant en scène Estelle, une femme de ménage qui se dédouble en un frère violent pour forcer ses collègues à répéter une pièce de théâtre en l'honneur du patron qui leur a cédé ses entreprises : Estelle est-elle une bonne personne ou aime-t-elle le mal ? Les employés devenus patrons, dépassés par la gestion de leurs nouveaux biens, sont-ils victimes des circonstances économiques ou le pouvoir les a-t-il corrompus ? Cette pièce qui emprunte en partie à La Bonne âme de Setchouan de Brecht montre à quel point le travail du montage et l'étrangeté du théâtre de Joël Pommerat diffèrent de la distanciation brechtienne sans être pour autant dénués d'une portée critique[14].

Joël Pommerat a également réécrit des contes populaires : Le Petit Chaperon rouge, Pinocchio (2008) et Cendrillon (2011). Tout public, ces adaptations sont emblématiques de son goût pour le palimpseste et pour le développement d'histoires qui permettent d'éprouver ce qui dans la vie nous terrasserait (initiation à la peur, au désir)[15]. Dans les contes comme dans certaines autres pièces, un personnage de narrateur/présentateur guide et brouille tout à la fois l'expérience proposée au spectateur.

Processus de création[modifier | modifier le code]

Joël Pommerat se définit comme un "écrivain de spectacle". Son processus de création remet en cause la tradition du théâtre de texte en accordant une importante place au corps, au son, à la lumière et à l'espace[16]. Il développe un "théâtre total" dans lequel textes, lumières, sons, musiques et costumes s’élaborent quasiment dans le même temps, pendant les répétitions, en collaboration avec l'équipe artistique[17]. A partir d'un espace le plus souvent vide, Joël Pommerat travaille à donner forme aux images qu'il a en tête : il propose conjointement des indications d'écriture scénique et textuelle.

Au centre de cette recherche, l'acteur doit se défaire de ses habitudes pour trouver l'authenticité de sa présence concrète et personnelle en scène. C'est instant par instant, influencé par ces présences en mouvement dans l'espace et la lumière, que Joël Pommerat conçoit ses spectacles. Ainsi, l'acteur n’est pas qu'un simple interprète mais fait partie du poème[18].

Ce processus de création nécessite du temps : selon les spectacles, les répétitions s’étendent sur des périodes de 3 à 6 mois[19].

Créations[modifier | modifier le code]

Prix et nominations[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]

  1. Anne Sennhauser, "Une fiction théâtrale n'est pas raisonnable - Rencontre avec Joël Pommerat", revue en ligne L'intermède, mars 2011.
  2. Dialogue entre Claudine Galea et Joël Pommerat, revue Ubu, n° 37-38, 2006, p. 54
  3. Voir Marion Boudier, « “Je ne pense pas cinéma quand je fais du théâtre” : influences et effets cinématographiques chez Joël Pommerat », in Marguerite Chabrol, Tiphaine Karsenti, Théâtre et cinéma : le croisement des imaginaires, PUR, col. Le Spectaculaire, septembre 2013.
  4. Joël Pommerat, Théâtres en présence, Arles, Actes Sud Papiers, coll. Apprendre, 2007
  5. Joël Pommerat, Joël Pommerat, troubles, Arles, Actes Sud, 2009, p. 53
  6. Joël Pommerat, Théâtres en présence, op. cit., p. 27.
  7. Joël Pommerat, Joël Pommerat, troubles, op. cit., p. 48 : "Pour toucher à la réalité humaine il ne faut pas choisir entre le dedans et le dehors mais admettre l’entremêlement des deux"
  8. Voir Christophe Triau, "Le réalisme fantôme de Joël Pommerat. Questions de perception dans la trilogie Au monde, D'une seule main, Les Marchands", revue Alternatives théâtrales, n° 100, 2009
  9. Joël Pommerat, Joël Pommerat, troubles, op. cit., p. 48.
  10. Joël Pommerat, Théâtres en présence, op. cit., p. 32
  11. Marion Boudier, "Comme au cinéma ?", revue électronique Agôn, oct. 2013
  12. Marion Boudier et Guillermo Pisani, "Joël Pommerat, une démarche qui fait oeuvre", revue Cahier de théâtre JEU, Montréal, 2008, pp. 150-157
  13. Voir Marion Boudier, "Des dramaturges “ignorants” : théorie et poétique de l’émancipation du spectateur chez M. Vinaver, O. Hirata et J. Pommerat », revue Théâtre / Public, Gennevilliers, n° 208, pp. 43-48
  14. Christophe Triau, "Fictions/Fictions", revue Théâtre /Public, Gennevilliers, n° 203, 2012, p. 86. Voir aussi, dans une perspective contraire, Bérénice Hamidi-Kim, « La Mauvaise âme de Ma Chambre froide », revue Frictions n°19, 2012, p. 60-64.
  15. Marion Boudier, "La place du conte dans l'oeuvre de Joël Pommerat", in postface à Cendrillon, Actes Sud, coll. Babel, 2013, pp. 117-127
  16. Joël Pommerat, Joël Pommerat, troubles, op. cit., p. 19-21.
  17. Voir "Comment travaillons-nous", Joël Pommerat, troubles, op. cit., pp. 89-106
  18. Joël Pommerat, Théâtres en présence, op. cit, p. 8
  19. Grégoire Biseau, "Neuf mois derrière le rideau", journal Libération, 5 mars 2011.

Publications[modifier | modifier le code]

Aux Éditions Actes Sud.
  • Pôles suivi de Grâce à mes yeux, Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers »,‎ 2003, 136 p. (ISBN 978-2-7427-4507-4)
  • Au monde suivi de Mon ami, Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers »,‎ 2004, 112 p. (ISBN 978-2-7427-4915-7)
  • D'une seule main suivi de Cet enfant, Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers »,‎ 2005, 112 p. (ISBN 978-2-7427-5557-8)
  • avec Marlolaine Leray (illustratrice), Le Petit Chaperon rouge, Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers / Heyoka jeunesse »,‎ 2005, 48 p. (ISBN 978-2-7427-5656-8)
  • Les Marchands, Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers »,‎ 2006, 56 p. (ISBN 978-2-7427-6152-4)
  • Théâtres en présence, Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers / Apprendre »,‎ 2007, 56 p. (ISBN 978-2-7427-6656-7)
  • Je tremble (1), Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers »,‎ 2007, 40 p. (ISBN 978-2-7427-6993-3)
  • avec Olivier Besson (illustrateur), Pinocchio, Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers / Heyoka jeunesse »,‎ 2008, 96 p. (ISBN 978-2-7427-7587-3)
  • Je tremble (1) et (2), Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers »,‎ 2009, 72 p. (ISBN 978-2-7427-7573-6)
  • Cercles/fictions, Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers »,‎ 2010, 108 p. (ISBN 978-2-7427-9099-9)
  • Cet enfant (nouvelle édition), Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers »,‎ 2010, 48 p. (ISBN 978-2-7427-9439-3)
  • Ma chambre froide, Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers »,‎ 2011, 101 p. (ISBN 978-2-330-00021-9)
  • Cendrillon, Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers »,‎ 2012, 96 p. (ISBN 978-2-330-00555-9)
  • La grande et fabuleuse histoire du commerce, Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers »,‎ 2012, 80 p. (ISBN 978-2-330-01251-9)
  • Cendrillon, Arles, Actes Sud, coll. "Babel", 2013
  • La Réunification des deux Corées, Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers »,‎ 2013, 64 p. (ISBN 978-2-330-01947-1)
  • Au monde, Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers »,‎ 2013, 72 p. (ISBN 978-2-330-02579-3)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Marion Boudier et Guillermo Pisani, « Joël Pommerat : une démarche qui fait œuvre », revue Cahiers de théâtre JEU, Montréal, n°127, 2008 : http://id.erudit.org/culture/jeu1060667/jeu1114969/23855ac.pdf
  • Joëlle Gayot et Joël Pommerat, Joël Pommerat, troubles, Arles, Actes Sud, coll. « Actes Sud Papiers »,‎ 2009, 128 p. (ISBN 978-2-7427-8491-2)
  • Joël Pommerat, Théâtres en présence, Arles, Actes Sud Papiers, coll. Apprendre, 2007
  • Christophe Triau, « Fictions / Fictions. Remarques sur le théâtre de Joël Pommerat », revue Théâtre/Public, Gennevilliers, n° 203, 2012

Liens externes[modifier | modifier le code]