Zanguebar

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
(Redirigé depuis Zenj)
Aller à : navigation, rechercher
Arabic albayancalligraphy.svg Cette page contient des caractères arabes. Testez votre navigateur afin de vérifier qu'ils s'affichent correctement. En cas de problème, consultez la page d'aide à l'affichage des caractères Unicode.
Zanguebar
La côte de Zanguebar.
La côte de Zanguebar.
Pays Drapeau de la Somalie Somalie
Drapeau du Kenya Kenya
Drapeau de la Tanzanie Tanzanie
Drapeau des Comores Comores
Drapeau du Mozambique Mozambique
Aires protégées Plusieurs
Étendue d'eau Océan Indien
Extrémités Chébéli (nord)
Mozambique (sud)
Nature des rivages Récifs de corail, Plages, mangroves
Cours d'eau Chébéli, Rufiji, Ruvuma
Îles Archipel de Kilwa, archipel de Lamu, îles Quirimbas, Zanzibar, Archipel des Comores
Ports Dar es Salam, Mombasa, Mtwara, Nacala, Pemba, Tanga, Zanzibar
Origine du nom زنگبار (persan Zangi-bar, « côte des Noirs »)

Le Zanguebar ou Zanj, voire Zingium ou côte swahilie, sont des anciennes appellations de la même partie de la côte de l'Afrique orientale qui se trouve répartie aujourd'hui entre le Mozambique, la Tanzanie, le Kenya et la Somalie. Elle comporte aussi les îles côtières (archipel de Zanzibar, Comores...), et on y inclut parfois également la côte musulmane (nord-ouest) de Madagascar.

Origine du terme[modifier | modifier le code]

Le Gingembre, épice très répandue dans la gastronomie swahilie, tire son nom français de cette région (Zingiber officinale en latin, zenzero en italien).

Le terme Zanj, Zandj, Zenj, ou Zendj, voire Zinj selon la translittération, vient du persan zang et de l'arabe Zanj (زنج), signifiant « nègre ». L'expression persane زنگبار Zangi-bar signifie depuis l'Antiquité la « Côte des Noirs » (on retrouve la même racine dans « Malabar », côte occidentale de l'Inde). Ce terme était utilisé par les musulmans pour désigner les peuples bantous[1] du sud-est de l'Afrique en particulier ceux de l'aire territoriale sur laquelle s'étend la culture swahilie, qui au XVIIIe siècle se superpose avec celle du sultanat de Zanzibar.

L'expression a été adoptée au XVIIIe siècle en français sous la graphie « Zanguebar » (empruntée via le Portugais). Le mot Zingium, d'utilisation plus ancienne que le précédent, est la latinisation du terme arabe. Le terme de Zanguebar a fini par désigner la zone contrôlée par le sultanat de Zanzibar, avant de tomber en désuétude à la fin de celui-ci.

En est aussi issu, par une autre déformation, le nom du gingembre, dont le nom scientifique est encore Zingiber officinale (de l'Arabe : zanjabīl, زنجبيل, « gingembre ») : les marchands arabes allaient la chercher dans l'île de Zanzibar.

On appelle aussi parfois « mer de Zenj » la mer à l'ouest de l'océan Indien (notamment chez les auteurs arabes du Moyen Âge), y intégrant même les Mascareignes. Cette zone est aujourd'hui plus communément appelée « Océan Indien occidental » (Western Indian Ocean en Anglais)[2].

Délimitation[modifier | modifier le code]

La zone appelée zanguebar s'étendait le long de l'océan Indien entre la côte d'Ajan au nord et le Mozambique au sud, autrement dit approximativement de l'équateur au 13e degré de latitude Sud.

Dans une acception large, on peut la faire aller du Baloutchistan au Mozambique en incluant le nord-ouest de Madagascar (sakalave swahilophone) ainsi que les Seychelles et Mascareignes, qui ont tous en commun cette culture maritime entre Afrique, Moyen-Orient et Inde. Mais si on utilise comme base l'extension de la langue swahilie la région s'étendrait plutôt du sud de la Somalie aux Comores - l'extension de l'Islam donne approximativement la même carte. L'extension maximale du Sultanat d'Oman au XIXe siècle peut aussi être utilisée pour donner une idée de l'extension géographique de cette aire (cf. carte), qui n'a jamais réellement constitué un « pays ».

Les géographes de la fin du Moyen âge divisaient la côte Est de l'Afrique en plusieurs régions en fonction de leurs habitants :

  • L'Ethiopie (ainsi que l'Erythrée) (al-Habash ou Abyssinie[3]) était habitée par les Habash ou Abyssins qui sont les ancêtres des Habeshas actuels (amharas, tigrés ...)[4]
  • La Somalie (ainsi que Djibouti) était habitée par les Baribah (ou berbères) qui sont les ancêtres des Somalis actuels. Les géographes Arabes et Grecs et barbares désignaient cette région côtière nord-est de la Somalie Barbara, ou Bilad al-Barbar (Pays des Berbères), pays des Baribah de l'Est ou Barbaroi[5],[6],[7].
  • La région situé au sud de la Somalie et des hauts-plateaux de l’Éthiopie était habité par ces peuples bantous surnomées Zanj, Zenj ou Zinj[5],[8],[9]. Ce terme va par extension, désigner les personnes emmenés en esclavage, formant des populations plus ou moins importantes parfois jusque dans des régions très éloignées. La rébellion des Zanj fut par exemple un soulèvement contre le pouvoir des Abbassides entre 869 et 883 dans la région de Bassorah (actuel Irak) ; le vizir Al-Mouaffak eut beaucoup de mal à la réprimer. L'histoire de Java fait également état de la présence d'esclaves jenggi, c'est-à-dire zenji, à Java ou offerts à la cour de Chine aux IXe et Xe siècles.

Le zanguebar : une unité culturelle sans unité politique[modifier | modifier le code]

Porte sculptée à Zanzibar (héritage culturel indien).
Article détaillé : Culture swahilie.

Cette côte orientale de l'Afrique est le foyer de la culture swahilie. On y distinguait à la fin du Moyen âge les États de Magadoxo (aujourd'hui Mogadiscio, en Somalie), Mélinde (Malindi, au Kenya), Zanzibar, Kilwa, etc. Parmi les grandes cités de cet ensemble culturel, on trouve aussi les cités-états de Lamu, Mombasa et Gede, au Kenya. Reliés par la mer, ces petits territoires forment une unité culturelle assez marquée en dépit de leur morcellement, et leur position géographique stratégique en a tôt fait un ensemble relativement prospère et urbain. Une diaspora persane Shirazie s’installe dans la région au XIe siècle[10], et fonde des sultanats jusqu'aux Comores mais surtout à Kilwa, qui devient le centre de commerce le plus florissant de la région au XIe et surtout au XIVe siècle : ils importent avec eux un islam sunnite chaféite qui restera typique de la région[11]. Kilwa est décrite à cette période comme étant une des villes les plus élégamment bâties du monde ; les habitants de la côte sont considérés comme étant bien nourris de mets riches et exotiques, habillés somptueusement[12].

La région a subi de nombreuses influences de grands empires lointains : d'abord la Perse et l'Inde dès l'antiquité[10], puis des arabes, des portugais, et enfin les omanais. Depuis l'Antiquité, de nombreux navigateurs avaient parcouru et souvent décrit ou évoqué la région : les grecs Diogène (Voyage en Afrique orientale) et Ptolémée (Traité de géographie) au Ier siècle, le codex anonyme Le Périple de la mer Érythrée au Xe siècle, le géographe arabe Al Idrissi au XIIe siècle (Tabula Rogeriana), le marocain Ibn Battûta au XIVe siècle, et surtout au XVe siècle l'explorateur chinois Zheng He et sa « flotte des trésors »[13]. Ce n'est qu'à la Renaissance que les premiers navires européens aborderont ces côtes, notamment l'explorateur portugais Vasco de Gama vers 1498.

Au XVIe siècle, les portugais prennent progressivement le contrôle de plusieurs villes portuaires (dont l'île de Zanzibar) dans le but d'installer un réseau de comptoirs sur leur route vers les Indes, mais ils se heurtent aux ambitions symétriques des Omanais, qui ont le double avantage de la proximité géographique et de l'islam, religion majeure du zanguebar. Après près de deux siècles de rivalité, les omanais prennent le contrôle du comptoir portugais de Zanzibar en 1698 et installent un vaste empire très prospère sur toute la région (mais qui ne contrôle en réalité qu'une mosaïque de cités portuaires, qui demeurent relativement autonomes). Les portugais sont définitivement refoulés vers le Mozambique en 1729, mais obtiennent le droit de faire circuler leurs bateaux, moyennant une taxe.

En 1751, l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert définit ainsi le zanguebar :

« contrée d’Afrique, dans la Cafrerie, le long de la mer des Indes. On prétend que c’est la contrée que Ptolomée nomme Agisimba. Elle s’étend depuis la riviere de Jubo, jusqu’au royaume de Moruca, & comprend plusieurs royaumes, dont les principaux sont Mozambique, Mongale, Quiloa, Monbaze, & Métinde. Voyez la carte de M. Damville. C’est un pays bas rempli de lacs, de marais, & de rivières. Il vient dans quelques endroits un peu de blé, de millet, des orangers, des citrons, &c. Les poules qu’on y nourrit sont bonnes, mais la chair en est noire ; les habitants sont des Nègres, au poil court & frisé ; leur richesse consiste dans les mines d’or, & dans l’ivoire ; ils sont tous idolâtres ou mahométans ; leur nourriture principale est la chair des bêtes sauvages, & le lait de leurs troupeaux[14]. »

Article détaillé : Histoire d'Oman.

Au début du XIXe siècle, Zanzibar devient progressivement plus puissante que Mascate, alors capitale du sultanat d'Oman : le sultan y fait alors transférer la capitale de son empire, en 1840, d'où la culture swahilie rayonnera désormais sur toute la région. L'économie du sultanat prospère notamment grâce aux épices comme le clou de girofle et le gingembre, mais aussi le poivre et bien d'autres produits exotiques de grande valeur comme l'indigotier, l'ébène et le bois de santal. Zanzibar est aussi une étape dans le commerce de l'or (en provenance des mines de Sofala, dans l’actuel Mozambique), de l'ivoire, des perles et de bien d'autres richesses africaines, qui transitent par les villes portuaires comme Mombasa. Le commerce d'esclaves prospère également jusqu'à ce que les restrictions anglaises et françaises y mettent progressivement fin.

Article détaillé : Zanzibar (sultanat).

En 1856, les Britanniques persuadent Majid ben Saïd, fils cadet du sultan défunt, de faire sécession d'avec l'Oman pour fonder un Sultanat de Zanzibar indépendant, coupant ainsi l'Oman de son vaste empire. A la mort de Majid ben Saïd, le sultanat périclite progressivement et l'île de Zanzibar devient possession britannique, amorçant son déclin à tous les niveaux.

En 1885, la conférence de Berlin achève de démanteler l'empire omanais : le Kenya devient anglais (avec le puissant port de Mombasa), tout comme les Seychelles ; la Tanzanie côtière sera colonie allemande jusqu'à la première guerre mondiale (alors que l'archipel de Zanzibar qui lui fait face demeure anglais), le Mozambique reste portugais, les Comores, et bientôt Madagascar passent sous contrôle français. A l'exception de la Somalie, qui ne fut jamais vraiment colonisée, tous ces territoires accèdent à l'indépendance après la seconde guerre mondiale entre les années 1940 et 1970, le dernier territoire européen du zanguebar au XXIe siècle étant l'île française de Mayotte, demeurée telle sur la base d'un referendum populaire. Toutes les anciennes cités-États appartiennent depuis lors à de vastes pays continentaux (sauf les Comores), ce qui a pour effet de les marginaliser et de les africaniser au sein de ces grands ensembles multiculturels et multiethniques. L'unité du zanguebar n'est dès lors plus qu'historique, et partiellement linguistique.

Au début du XXIe siècle, une nouvelle forme de coopération régionale recommence à émerger à travers la mer, avec des institutions transnationales comme le Western Indian Ocean Marine Sciences Association (WIOMSA)[15] ou le South West Indian Ocean Fisheries Governance and Shared Growth Program (SWIOFish)[16].


Voir aussi[modifier | modifier le code]

Source[modifier | modifier le code]

Marie-Nicolas Bouillet et Alexis Chassang (dir.), « Zanguebar » dans Dictionnaire universel d’histoire et de géographie, (Wikisource)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Françoise Le Guennec-Coppens (dir.) et Pat Caplan (dir.), Les Swahili entre Afrique et Arabie, Karthala, , 214 p.
  • Djibril Tamsir Niane (dir.), Histoire générale de l'Afrique, vol. 4 : L’Afrique du XIIe au XVIe siècle, UNESCO,
  • Françoise Le Guennec-Coppens et Sophie Mery, « Les Swahili : une singularité anthropologique en Afrique de l'Est », Journal des africanistes, t. 72, no 2,‎ , p. 55-70 (lire en ligne)
  • Thomas Vernet, Françoise Le Guennec-Coppens et Sophie Mery, « Les cités-États swahili et la puissance omanaise, 1650-1720 », Journal des africanistes, t. 72, no 2,‎ , p. 89-110 (DOI 10.3406/jafr.2002.1308)
  • Xavier Luffin, « Nos ancêtres les Arabes... », Civilisations, no 53,‎ , p. 177-209 (DOI 10.4000/civilisations.613, lire en ligne)
  • Pascal Bacuez, « Djinns et sorcellerie dans la société swahili », Journal des africanistes, t. 77, no 1,‎ (lire en ligne)
  • François Bart, « Les paradoxes du littoral Swahili », EchoGéo, no 7,‎ (DOI 10.4000/echogeo.8623, lire en ligne)
  • Stéphane Pradines, « Commerce maritime et islamisation dans l’océan Indien : les premières mosquées swahilies (XIe et XIIIe siècles) », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, no 130,‎ (lire en ligne)
  • David P. B. Massamba, Histoire de la langue swahili. De 50 à 1500 après J.-C., Karthala, (présentation en ligne)
  • (en) Lyndon Harries, « The Arabs and Swahili Culture », Africa, vol. 34, no 3,‎ , p. 224-229 (lire en ligne)
  • (en) Matthew D. Richmond, A guide to the seashores of Eastern Africa : and the Western Indian Ocean islands, Sida (SAREC), , 448 p. (ISBN 91-630-4594-X).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. F. R. C. Bagley et al., The Last Great Muslim Empires (Brill: 1997), p. 174.
  2. On trouve par exemple cette expression dans le WIOMSA, Western Indian Ocean Marine Sciences Association.
  3. Sven Rubenson, The Survival of Ethiopian Independence (Tsehai, 2003), p. 30.
  4. Jonah Blank, Mullahs on the mainframe: Islam and modernity among the Daudi Bohras (University of Chicago Press, 2001), p. 163.
  5. a et b F. R. C. Bagley et al., The Last Great Muslim Empires (Brill: 1997), p. 174.
  6. Mohamed Diriye Abdullahi, Culture and Customs of Somalia, (Greenwood Press: 2001), p. 13.
  7. James Hastings, Encyclopedia of Religion and Ethics Part 12: V. 12 (Kessinger Publishing, LLC: 2003), p. 490.
  8. (en) Walter Raunig, Afrikas Horn: Akten der Ersten Internationalen Littmann-Konferenz 2. bis 5. Mai 2002 in München, Otto Harrassowitz Verlag, , 130 p. (ISBN 3-447-05175-2, lire en ligne). Extrait : « ancient Arabic geography had quite a fixed pattern in listing the countries from the Red Sea to the Indian Ocean: These are al-Misr (Egypt) -- al-Muqurra (or other designations for Nubian kingdoms) -- al-Habasha (Abyssinia) -- Barbara (Berber, i.e. the Somali coast) -- Zanj (Azania, i.e. the country of the "blacks"). Correspondingly almost all these terms (or as I believe: all of them!) also appear in ancient and medieval Chinese geography ».
  9. Bethwell A. Ogot, Zamani: A Survey of East African History (East African Publishing House: 1974), p. 104.
  10. a et b « Le swahili », L'aménagement linguistique dans le monde, Université Laval, Québec
  11. Ornella Lamberti, « L'île aux parfums : mémoires d'une indépendante », dans Glitter – hors-série spécial nouveaux arrivants, Mayotte, .
  12. Ibn Battûta visite la côte en 1331, jusqu'à Kilwa, ce qu'il relate dans son Rihla (« Les Voyages »).
  13. n.c., « Chronologie des voyages maritimes de Zheng He », Le Quotidien du Peuple, Pékin, Comité central du Parti communiste chinois,‎ (lire en ligne [[html]])
  14. L’Encyclopédie (supervisée par Diderot et d'Alembert), 1re édition, 1751, article « Zanguebar » par Louis de Jaucourt (Tome 17, p. 691). lire en ligne.
  15. (en) « Western Indian Ocean Marine Sciences Association », sur www.wiomsa.org.
  16. (en) « South West Indian Ocean Fisheries Governance and Shared Growth Program », sur www.swiofishznz.go.tz.