Les décodeurs

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Logo de Les décodeurs

Adresse lemonde.fr/les-decodeurs
Slogan « Venons-en aux faits »
Propriétaire Le Monde
Lancement

Les décodeurs est une rubrique du site Web du quotidien français Le Monde créée le [1] et dont l'objet est de vérifier des informations données sur des thématiques variées. Cette rubrique s'appuie sur le travail d'une équipe d'une dizaine de personnes incluant des journalistes, des datajournalistes, des infographistes et des spécialistes de réseaux sociaux[2]. Les rédacteurs sont tenus de suivre une charte qu'ils ont eux-mêmes définie au lancement de la rubrique et qui reprend les principes fondamentaux du journalisme[3].

Certaines critiques reprochent les « partis pris idéologiques », les « biais de sélection » que contiendrait parfois cette rubrique du Monde.

Historique[modifier | modifier le code]

À l'automne 2009, Nabil Wakim alors responsable de la rubrique politique du site Web du Monde émet l'idée d'un blog collaboratif s'inspirant du mouvement du fact checking aux États-Unis. Son objet est de décortiquer les propos des politiques et de les soumettre à la vérification. En un peu plus de quatre ans, près de 200 articles ont été écrit sur ce blog qui ne se limite plus seulement à la politique[4]. Les journalistes affinent progressivement leurs analyses et abandonnent les mentions de « vrai » ou de « faux » qui ne permettent pas les nuances et s'avèrent imprécises[5].

Le , le Monde intègre pleinement Les décodeurs à son site, qui bénéficie désormais d'une équipe dédiée pluridisciplinaire d'une dizaine de personnes[1].

Plusieurs journalistes des décodeurs ont été impliqués dans les révélations sur les Panama Papers, travaillant sur la base de quelque 11,5 millions de documents de Mossac Fonseca transmis par une source anonyme à la Süddeutsche Zeitung et partagée au consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ)[6].

Décodex[modifier | modifier le code]

Le , Les décodeurs créent le Décodex, un moteur de recherche accessible depuis leur site internet ou depuis une extension au navigateur Web et présenté comme « un outil de vérification de l'information à destination des enseignants (et des autres) ». Selon les journalistes, « il ne s’agit donc pas d’un jugement de valeur pour distinguer des « bons » et des « mauvais » sites, mais d’une aide de lecture »[7].

Les journalistes utilisent cinq catégories pour classifier les sites répertoriés[7] :

  • « Ce site est en principe plutôt fiable. N’hésitez pas à confirmer l’information en cherchant d’autres sources fiables ou en remontant à son origine. » (plus haut niveau de fiabilité)
  • « Ce site peut être régulièrement imprécis, ne précisant pas ses sources et reprenant des informations sans vérification. Soyez prudent et cherchez d’autres sources. Si possible, remontez à l’origine de l’information. » (sites militants ou imprécis sur certains sujets)
  • « Ce site diffuse régulièrement de fausses informations ou des articles trompeurs. Restez vigilant et cherchez d’autres sources plus fiables. Si possible, remontez à l’origine de l’information. » (sites relayant des fausses informations comme les sites conspirationnistes)
  • « Attention, il s'agit d'un site satirique ou parodique qui n'a pas vocation à diffuser de vraies informations. A lire au second degré. » (pour les sites parodiques)
  • « Attention, ce site n’est pas une source à proprement parler ou sa fiabilité est trop variable pour entrer dans nos critères. Pour en savoir plus, cherchez d’autres sources et remontez à l’origine de l’information. » (sites inclassables comme les réseaux sociaux ou Wikipédia)

Le projet a été financé par Google à travers le Fonds pour l’innovation numérique de la presse[8].

Le 10 mars 2017, Jérôme Fenoglio et Luc Bronner annoncent une deuxième version du Décodex qui tient compte des « remarques et [des] critiques autour de cette première version, qui était loin d’être parfaite. » Cette version renonce à labelliser toutes les sources d’information existantes pour se concentrer « sur les sites diffusant régulièrement de fausses informations »[9].

Le 16 mars 2017, la nouvelle version de l'extension est mise en ligne. À cette occasion, Les Décodeurs répondent aux critiques et question récurrentes sur le projet Décodex dans un article[10]. Un autre article décrit, dans le détail, les méthodes utilisées par ce qui est qualifié d'« industrie de la désinformation[11] » : « avancer masqué », « usurper l'identité des autres », « manipuler les faits et les images », « noyer la propagande au milieu d'articles anodins », « cacher ses erreurs » et « échapper aux poursuites ».

Samuel Laurent, le responsable des Décodeurs, publie également un article défendant l'idée de « se battre pour les faits » : « On peut critiquer la vérification factuelle, en pointer les limites, réelles, comme on peut le faire du journalisme en général. Faut-il pour autant estimer que tout se vaut ? Que tout n’est que point de vue, que croyance, et que partant de là il n’y a pas de faits plus valides que d’autres ? Qu’un blog militant diffusant sans les vérifier des informations plus ou moins sourcées vaut le travail d’enquête, de recoupement, de vérification qui opèrent au quotidien des professionnels ? Non.[12] »

Les questionnements[modifier | modifier le code]

Sur la neutralité et la précision de la rubrique[modifier | modifier le code]

Selon Hadrien Gournay, du journal libéral Contrepoints, les sujets traités par Le Monde présentent un « biais de sélection ». Ils « portent tous sur des thèses énoncées à droite ou à l’extrême-droite ». Inversement, « le manque de rigueur dans les énoncés de gauche ne semble pas faire l'objet de la même attention de la part des décodeurs que celui dont la droite est responsable. » Selon l'analyse d'Hadrien Gournay, les articles de réfutation des décodeurs sont davantage des argumentaires représentant un point de vue que de strictes réfutations factuelles[13]. Pour Vincent Le Biez, membre des Républicains, « l'objectivité supposée des Décodeurs [...] masque souvent de réels partis pris idéologiques »[14].

Maître Eolas, avocat français au barreau de Paris et auteur d'un blog juridique, se dit également « effaré » de la lecture d'un article (ensuite retiré) des « Décodeurs » du Monde qu'il juge être un « ramassis d’approximations quand ce ne sont pas des erreurs flagrantes et des confusions grossières »[15]. Il trouve « désespérant » de trouver « dans une rubrique se voulant de vérification et de pédagogie » de telles inexactitudes[15].

À l'inverse, Daniel Schneidermann défend la pratique du fact-checking et l'utilité du travail des Décodeurs, même s'il reconnaît des limites : "Quand les Décodeurs du Monde, face à un Fillon affirmant froidement que Thatcher a ressuscité l’économie britannique, dégainent quelques heures plus tard la hausse du chômage et du taux de pauvreté des années Thatcher [16], Lordon dira-t-il que ce genre de rectification est inutile ? Inefficace, insuffisante, tardive, peut-être. Mais inutile ?" [17].

Le 17 mars 2016, l'association classée à gauche, Acrimed, range la rubrique des Décodeurs et son équivalent Désintox de Libération dans sa liste de « sites utiles pour les enseignant-e-s », « pour une éducation critique aux médias »[18].

Concernant Décodex[modifier | modifier le code]

Sur d'éventuels conflits d'intérêts[modifier | modifier le code]

Elisabeth Levy de Causeur voit un conflit d'intérêts pour Le Monde, à la fois diffuseur d'informations et vérificateur de leur fiabilité, et redoute un « filtre idéologique ». D'après elle, un site comme Fdesouche est classé « orange » en raison du caractère orienté de sa sélection alors qu'elle juge que Fdesouche ne fait que rediffuser des informations parues sur d'autres sites classés « verts ». Elle estime aussi que d'autres sites très orientés mais idéologiquement plus proche du Monde sont classés « verts »[19]. Dans Libération, Daniel Schneidermann estime également que Le Monde « est purement et simplement en conflit d’intérêts »[20], tandis que le journaliste Vincent Glad pose la question : « Qui décodexera le Décodex ? ». Le Décodex octroie par exemple une pastille « orange » au journal indépendant Fakir, motivée ainsi : « une ligne éditoriale militante et un parti pris clairement revendiqué ». Jugée à la même aune, Vincent Glad estime que l'« on pourrait placer sous pastille orange tous les articles du Monde parlant d’Europe, le journal pouvant être jugé trop pro-européen pour avoir un avis qualifié et mesuré». Pour lui, Le Monde publie également à l’occasion de fausses informations. Il avance que le quotidien est difficilement crédible dans ce rôle d'arbitre « impartial et transparent », car, selon lui, le « journal de référence » « ne l’est plus vraiment » et fait face de même manière que les autres médias traditionnels « à une immense défiance des citoyens »[21].

Fakir, journal de gauche, ironise au sujet du « orange » que lui décerne Décodex : « Tout le monde sait que les ouvriers, les employés, les syndicalistes, les économistes hétérodoxes, les chômeurs, les agriculteurs sont des sources « peu fiables » avec lesquelles il faut être « prudent ». Un bon lobbyiste à Bruxelles, hein, c’est toujours plus sérieux ! ».

De même, Charlotte d'Ornellas, du site Aleteia de la Fondation pour l'évangélisation par les médias, s'interroge sur la légitimité du Monde et note que « Russia Today est affublé d’une pastille orange quand Al Jazeera se présente en vert »[22].

Arrêt sur images relaye que le site Doctissimo est reclassé de la couleur orange au vert, alors qu'il conclut un accord d'association avec le groupe Le Monde, Olivier Berruyer y voyant un conflit d'intérêts[23]. Les auteurs du Decodex, dans un article du , reconnaissent « des problèmes de classification [...] et quelques erreurs et imprécisions » et indiquent que l'outil va évoluer[24]. Ils précisent également : « Notre but n’est certainement pas d’établir une hiérarchie ou de décréter ce qu’il faut lire ou non [...]. Notre critère est, et restera, celui de la fiabilité des informations proposées [...]. »

Blog d'Olivier Berruyer[modifier | modifier le code]

L'économiste Olivier Berruyer, dont le blog les-crises.fr est marqué d'une étiquette rouge, estime que ce Décodex est une « liste maccarthyste »[25] qu'il compare à l’Index librorum prohibitorum (tout comme Jacques Sapir[26]), « la liste établie par l’Église des ouvrages que les catholiques n'avaient pas le droit de lire »[27]. D'après Arrêt sur Images, le blog les-crises.fr a été classé « pas fiable » et « conspirationiste » sur la base d'une fausse information[28]. Après des protestations publiques, dont celle d'Emmanuel Todd[29], son site est finalement classé en catégorie orange[24],[30],[28].

Sur le projet en lui-même et sur son mode opératoire[modifier | modifier le code]

RTBF juge l'idée du Décodex méritoire[31], de même que Le Figaro pour qui « à première vue, l'idée de séparer le bon grain de l'ivraie journalistique peut paraître louable »[27]. Et pour Arrêt sur Images, permettre aux internautes de repérer les fausses informations, très présentes à notre époque, est « plus que nécessaire »[32]. Le site Radio-Londres note que le Décodex "reste un outil utile pour une part non-négligeable d’indécis qui se laissent parfois avoir par une intox" et "appelle lui-même ses utilisateurs à faire un travail critique" [33]. Julien Lecomte, agrégé en information et communication, note qu'il y a "de nombreuses critiques constructives et légitimes sur le Décodex", mais juge que "c'est une bonne initiative, et ce principalement pour le volet pédagogique de l'outil." [34]

Samuel Laurent, responsable des Décodeurs, affirme que le classement des sites est indépendant de leur idéologie, le seul critère observé étant la déontologie journalistique, « croisement des sources, vérification, etc »[35].

Frédéric Lordon juge ce projet absurde et dénie toute légitimité à la démarche des journalistes du Monde. Il moque l'évaluation à l'aide d'un code couleur comparable à celle, sur Internet, « [des] chauffeurs de VTC ou [des] appartements en location »[36].

Emmanuel Todd juge que « le Decodex est un scandale » et que « le fait de s'ériger pour un journal en juge d'autres moyens d'expression publique est en soi-même une insulte à la notion de liberté d'expression et de pluralisme »[37].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b « Le Monde lance les décodeurs, un site dédié au fact-checking », sur journalismesinfo.fr, (consulté le 23 mai 2018)
  2. « Pour les Décodeurs du journal Le Monde, "l'objectif c'est de trouver la source" », sur rtbf.be, (consulté le 23 mai 2018)
  3. « La charte des « Décodeurs » », sur lemonde.fr, (consulté le 23 mai 2018)
  4. « Les « Décodeurs » vont disparaître : info ou intox ? », sur Les décodeurs, (consulté le 3 février 2017)
  5. Alice Antheaume, « Les Décodeurs sont morts, vive Les Décodeurs », sur blog.slate.fr, (consulté le 23 mai 2018)
  6. Maxime Vaudano et Jérémie Baruch, « « Panama papers » : comment « Le Monde » a travaillé sur plus de 11 millions de fichiers », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne)
  7. a et b « Décodex : des extensions pour vérifier l’info directement dans votre navigateur Internet », sur lemonde.fr, (consulté le 3 février 2017)
  8. Controverse Décodex : et si on pensait la qualité de l’information comme un Commun ?
  9. A nos lecteurs : « S’adapter à un monde qui bascule », lemonde.fr,
  10. Les Décodeurs, « Le Décodex évolue, dix questions pour comprendre notre démarche », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne)
  11. Adrien Sénécat, « Les mille et une ruses de l’industrie de la désinformation », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne)
  12. Samuel Laurent, « Décodex : à l’heure de la « postvérité », se battre pour les faits », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne)
  13. Critique médias : que valent les « décodeurs » ?, Hadrien Gournay, contrepoints.org, 15 avril 2015
  14. Et si on fact-checkait les fact-checkeurs ?, Vincent Le Biez, lefigaro.fr, 8 juillet 2015
  15. a et b Les déconneurs du Monde, maitre-eolas.fr, 31 juillet 2016
  16. Adrien Sénécat, « François Fillon repeint en rose les années Thatcher », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne)
  17. « Le fact-checking, impuissant mais nécessaire », Libération.fr,‎ (lire en ligne)
  18. « Pour une éducation critique aux médias », Acrimed | Action Critique Médias,‎ (lire en ligne)
  19. Au Monde, on décode à pleins tubes!, [1], causeur.fr, 2 février 2017
  20. Decodex décodé, Daniel Schneidermann, liberation.fr, 5 février 2017
  21. Qui décodexera le Décodex? De la difficulté de labelliser l'information de qualité, Vincent Glad, liberation.fr, 3 février 2017
  22. Décodex : Quand Le Monde ressuscite Big Brother
  23. Décodex : la miraculeuse guérison de Doctissimo, arretsurimages.net, 22 février 2017
  24. a et b Samuel Laurent, « Décodex, notre outil de vérification de la fiabilité des sources, évolue », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne)
  25. « Decodex - Sous le capot », La liste des blogs mis à l'index par Le Monde, publiée par un blog belge que Le Monde dit « n'avoir pas encore étudié » (http://www.levilainpetitcanard.be), 2 février 2017.
  26. Jacques Sapir, Déconnant Decodex, 9 février 2017, russeurope.hypotheses.org
  27. a et b « "Qui fact-checkera les fact-checkeurs ?" : le Decodex du Monde suscite des critiques », Le Figaro, 9 février 2017.
  28. a et b "Fausses infos" ? Berruyer répond au Decodex du Monde
  29. olivier-berruyer-les-crises, « Soutien d'Emmanuel Todd à Olivier Berruyer et les-crises.fr (10 02 2017) », (consulté le 26 février 2017)
  30. « Les Crises est-il une source d’information fiable? | Le Monde.fr », archive.is,‎ (lire en ligne)
  31. « Décodex : tout noir ou tout blanc », RTBF Culture,‎ (lire en ligne)
  32. « Decodex : "on s'engage dans une guerre contre les fake news" », @rrêt sur images,‎ (lire en ligne)
  33. « Décodex : comment vérifier l'information ? - », radio Londres,‎ (lire en ligne)
  34. « Le Decodex, un outil pertinent face à la désinformation et aux mensonges sur le web ? | Philosophie, médias et société », Philosophie, médias et société,‎ (lire en ligne)
  35. « Decodex : quand Le Monde distribue les bons et mauvais points... et se fait épingler », RT en Français,‎ (lire en ligne)
  36. Frédéric Lordon, « Charlot ministre de la vérité », sur Le Monde Diplomatique, (consulté le 22 février 2017)
  37. [vidéo] Entretien d'Emmanuel Todd avec Aude Lancelin pour Le Média, janvier 2018, 23'28 - 23'47.

Liens externes[modifier | modifier le code]