Emmanuel Fournier

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Emmanuel Fournier
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Emmanuel Fournier en 2014.
Nom de naissance Fournier
Naissance (60 ans)
Albi (France)
Activité principale
Distinctions
Prix Maurice Rapin 2008, Prix du livre insulaire 2015
Auteur
Langue d’écriture Infinitif, français et dessin
Genres
Essais philosophiques, littéraires et artistiques, poésie
Adjectifs dérivés fournié(e), fourniant(e)

Œuvres principales

  • Croire devoir penser (1992) et L'infinitif des pensées (1999)
  • 36 morceaux et Mer à faire (diptyque, 2005)
  • Philosophie infinitive (en 4 livres, 2012-13) : Penser à être, Penser à croire, Penser à penser, Penser à vivre

Emmanuel Fournier est un philosophe et dessinateur français, né le à Albi.

Ses essais explorent les possibilités de prendre des libertés avec les conditions d'existence. Il est l'inventeur de la philosophie infinitive, une façon radicale d'aborder la vie et de penser, en se confiant aux verbes infinitifs et à leurs opérations, sans prédéterminer de noms et sans préjuger des choses[1].

Biographie[modifier | modifier le code]

Emmanuel Fournier vient terminer ses études secondaires à Paris en 1973. Il s’oriente en 1975 vers l'étude de la philosophie (université Paris I-Sorbonne, EHESS) et du dessin (ateliers de la Ville de Paris, académie de la Grande Chaumière). À Paris I, il suit notamment les cours de Jacques Bouveresse sur Wittgenstein; et à l’EHESS, ceux de Pierre Jacob et de François Recanati sur la philosophie du langage. Une part de son apprentissage se fait dans des traductions d'œuvres philosophiques en français et des transcriptions au trait d'œuvres picturales.

Il approfondit l'étude de la logique et entreprend des formations complémentaires en médecine (faculté de médecine Pitié-Salpêtrière), mais aussi en mathématiques, électronique, informatique et neurosciences (université Paris VI), « afin d'apprendre à interroger de diverses manières – et pas seulement dans les livres – ce que sont le corps et l'humain d'une part, les relations de la pensée à la matière et au cerveau d'autre part »[2]. Il s’intéresse en particulier aux cours de neurophysiologie de Jean Scherrer, ainsi qu'aux enseignements de Louis Gougerot sur les modélisations comparées et les transformations. Il démissionne de l’internat des hôpitaux de Paris, aussitôt reçu au concours (1981), et se détourne des carrières de chercheur en sciences et d’ingénieur, après achèvement des cursus universitaires (1984), pour se consacrer aux recherches entamées en philosophie et en dessin[3].

Ses premiers travaux personnels se font en photographie (1983-86) et en dessin à partir de 1986, sous forme de livres et d'expositions. Il fonde en 1989 les éditions Corduriès où ces livres de dessin sont publiés. Les essais menés simultanément en philosophie durant les années 1980 se heurtent à des difficultés de positionnement. Avec l'élaboration de l'écriture infinitive en 1992, débute une série d’approches visant à « surmonter les obstacles inhérents au principe même d’une écriture en philosophie, toujours exposée à s’enfermer dans ce qu'elle dit et à se mettre ainsi en contradiction avec son projet originel (dire, penser, faire penser, libérer...) ». Les œuvres qui en résultent sont publiées depuis 1996 par les éditions de l’Éclat, les éditions Éric Pesty et les éditions Contrat maint. Il écrit et dessine à Paris, à Roscoff et à Ouessant où ont été signés plusieurs de ses ouvrages.

Parallèlement, il prend des métiers dans les domaines connexes où il a suivi des formations complémentaires. Il commence à enseigner la logique de 1981 à 1986, d'abord comme attaché d’enseignement à l'université Paris VI (1981-83), puis il prend dans la même université des postes d'assistant (1983-86), de maître de conférences (1986-2009) et de professeur (depuis 2009) en physiologie et en éthique, qu'il enseigne comme des applications de la philosophie et comme des moyens de se distancier. Les livres accompagnant ces travaux sont publiés par les éditions Les Belles Lettres et les PUF. Il est responsable des enseignements d'éthique de l'université depuis 1993[4].

Outre l’enseignement, il s'implique dans un domaine marginal de la médecine, l’électromyographie, qui fait appel à des techniques d’électricité pour dépister les atteintes des nerfs et des muscles. En sont issus aux éditions Lavoisier des livres qui redéfinissent la place de ces techniques, subordonnant leur point de vue à ceux des patients et à leurs demandes.

Travaux[modifier | modifier le code]

Emmanuel Fournier a publié des ouvrages dans plusieurs domaines (philosophie, dessin, mais aussi sciences et médecine), où il étudie avec humour et poésie les moyens de surmonter les conditions formelles et matérielles de la pensée (grammaticales, sociales, cérébrales...), de les alléger ou de les retourner à notre avantage. L'hypothèse partagée par ces ouvrages est que les contraintes régissant l’existence et le réel doivent une part non négligeable de leur pouvoir aux idées qui les modèlent (même si l'on prend soin de ne pas confondre ces contraintes avec leurs représentations, ou les choses avec les noms).

« Faut-il s'encombrer de déterminations qui limitent ou enferment plus qu'elles n'ouvrent, et qui ne sauraient représenter la seule possibilité de s'engager et de se libérer ? D'un autre côté, faut-il s'en priver dès lors qu'on peut ou bien s'en affranchir, ou bien les transformer, ou encore les aviver, par une confrontation en douceur des unes aux autres qui souligne la valeur et les qualités propres de chacune ? »

Sur la lecture, 1989, éd. Corduriès, 2007


Le travail s'appuie sur des méthodes de déplacement développées de front (infinitif, domino, transcription, transposition). Leur point commun est d'expérimenter diverses façons de faire – en se confiant à elles sans distance –, et de les rapprocher. L'attention portée du dedans aux matériaux, aux formes, aux styles et à leurs codes de lecture permet d'appréhender les particularités et les possibilités des différentes manières de voir, d'explorer les perspectives ouvertes entre elles et, ce faisant, de se donner de l'air et du champ. L’œuvre explore et développe une esthétique de « circulation ».

« Nos représentations universelles, nos constructions éternelles, nos affirmations définitives peuvent être d’autant plus joyeuses et confiantes que nous savons échapper de l’une par l’autre, circuler de l’une à l’autre, nous attacher à l'une et à l'autre, savourer chacune. Le mystère – on peut penser qu'il y en a – se trouvera bien une place dans les entre-deux. »

Les ouvrages sur la mer (36 morceaux, Mer à faire) et sur l'idée d'île (Se confier à l'île) peuvent constituer des portes de côté pour entrer dans l'œuvre. En chacun se répondent des manières différentes d'interroger un même motif, entre lesquelles le lecteur peut trouver de l’espace[5].

Méthode et philosophie infinitives[modifier | modifier le code]

La philosophie infinitive est une tentative d'alléger le réel et la vie en jouant sur leurs modes d'expression. La méthode consiste à les formuler en verbes non conjugués, sans les particulariser par les noms, pronoms et qualificatifs qui les prédéterminent habituellement, dès les prémisses des analyses et tout au long de celles-ci. La langue ainsi esquissée, toute en verbes et en conjonctions, est mise en œuvre par Emmanuel Fournier pour explorer ce que les questionnements existentiels et métaphysiques doivent aux opérations des verbes entre eux, mais aussi pour déjouer, dans une ironie radicale, les préjugés, les stéréotypes et les dogmatismes qui fondent leurs certitudes sur des substantifs[6]. Elle permet à la fois d’étudier les règles de composition des verbes à l’origine des questionnements philosophiques, et d’expérimenter les possibilités de « non prédétermination » ou d’inconsistance des existences.

« Sembler ne pas pouvoir douter d’être, ne pas nécessiter d’y penser. Pourtant se croire appelé à être, se sentir tenu à y veiller, ou bien s’y laisser appeler. (...) N’étant peut-être rien encore ? N’y ayant peut-être rien eu ? N’y ayant jamais rien peut-être ? N’y ayant jamais rien à être ? »

La langue infinitive a été inaugurée en 1992 dans Croire devoir penser, et parachevée en 2012 dans les quatre livres de méditation rassemblés sous le titre Philosophie infinitive. Elle relève à l'origine d'une révolte contre les déterminations et les préjugés, que l'usage inscrit dans les noms. Il s'agit au fond de désamorcer ces idées préconçues, en s'en prenant à leurs moyens d'inscription dans la langue, pour aller voir ce qui se passe au-delà, dans l'algèbre et la vie des infinitifs. En demandant de s'en remettre aux verbes, la formulation à l'infinitif conduit à s'affranchir des assises habituelles, notamment des sujets et des objets, mais aussi des croyances, illusions ou superstitions que les substantifs entretiennent. En se passant des noms qui véhiculent de « trop belles assurances », en se dépouillant des conjugaisons qui restreignent les interrogations, elle déplace l'être, la pensée et les questions de vie du côté des verbes et d'une éthique en acte, « à faire » et à refaire, à composer verbe contre verbe : penser, être, vivre, s'y engager sans s'arrêter à des représentations qui en parlent comme d'objets trop définis et qui figent les postures[7].

« S’abstenir de nommer, et déjà penser, sans plus se soucier de préciser quoi. Étreindre et embrasser, sans se limiter. Et tout raviver, et tout vivifier ! Pouvoir enfin penser sans saisir ! Penser sans avoir à posséder ! Et poursuivre sans jamais atteindre ! S’alléger ! Aller courir penser ! »

Mis en œuvre de façon réflexive et interrogative, l’infinitif devient un outil de distanciation vis-à-vis des modes de pensée usuels et un lieu d’expérimentation de modes inconnus, s’appuyant sur l’algèbre générale des verbes pour relier des domaines et des questions que l'habitude de nomination sépare ou occulte. L'abstraction effectuée ne cherche pas à couper les questions de vie et de philosophie des personnes qui se les posent et du réel particulier où elles prennent sol, mais au contraire à révéler leur généralité et leur extension en montrant qu'elles impliquent et embrassent des contextes d'emblée plus vastes. Le déplacement opéré amène à envisager d'une façon résolument différente les manières d'être, de donner sens à vivre et de faire place à autrui[8].

« Comment parler de, sans le faire être ? Et comment dire sans imposer ? En nommant, s’empêcher parfois d’être. Et déjà aussi se séparer, morceler, diviser, cloisonner. »

L’une des caractéristiques principales de la langue infinitive est de former les questions d’une façon qui ne pose pas d’emblée les êtres, les personnes et les choses (qui ne les enferme pas, qui ne les empêche pas d'être) et qui n’installe pas tout de suite la réflexion dans une solution arrêtée. L'entreprise constitue un approfondissement des critiques philosophiques et littéraires du sujet, notamment des critiques de la grammaire et de la métaphysique inaugurées par Nietzsche et Wittgenstein ou tout autrement par Beckett ou Barthes. On peut y voir aussi une radicalisation des efforts de Heidegger et de Levinas pour accéder à la question d’« être » (au verbe), efforts embarrassés par l’usage des substantifs qui conduisent invariablement à réduire « l'être » (le nom) en « étant », en sujet, en substance ou en principe[9].

« Commencer par nommer, sans y penser, en parlant et sans s’en apercevoir, sans se méfier, juste pour s’aider à voir, à percevoir, à concevoir, ou même à interroger et douter. Mais aussitôt se laisser entraîner. Et déjà trop dire, préjuger déjà, disposer déjà, admettre déjà. Nommer, et se laisser faire déjà. Déjà supposer, ou plutôt poser, s’abandonner à hypostasier. »

Dans son principe, le passage par les verbes ne vise pas une réduction ontologique radicale ou une suppression de l'Être, des choses et de leur langage, mais à porter sur eux un regard dégagé des routines de lecture ordinaires et à les remettre en mouvement. Plutôt que d'essayer de saisir dans les noms ce qui est ou ce qu'il faut faire, il s'agit en se plaçant du côté des verbes de laisser venir (ou échapper) ce qui le peut. Au lieu de parler de l’être ou de la vie, les infinitifs « être » et « vivre », directement mis à l’œuvre, appellent à être, à vivre. La langue des verbes sollicite ainsi une pensée en acte : le jugement n'est pas suspendu dans une sorte d'épochè, mais engagé à se mettre sans cesse en action, dans une vigilance constante[10].

« Comment pouvoir être sans y participer ? Comment accepter de se laisser conduire ? et de se laisser peut-être déterminer ! S’inquiéter de vivre sans s’y investir. Se tourmenter d’être sans en avoir été, sans avoir rien eu à faire ou à penser. »

Le remaniement infinitif conduit à repenser les principales questions de nos vies en laissant une place à l’incertitude, à l’indétermination (au non-défini) ou à l’inachèvement (au non-fini), mais aussi à l'illimité (à l'in-fini) et à l'inconsistance (au non-être). Penser à l’infinitif, sans nommer, n'élimine ni la diversité du réel (à identifier, à différencier) ni notre finitude (à dépasser, dont jouir), mais y renvoie avec une autre délicatesse que celle des noms, un autre respect[11]. Poésie ? ou encore et plus que jamais philosophie ? Cette exploration (qui se refuse aux savoirs arrêtés et où il reste toujours à faire, à chercher, à essayer) se revendique du désir commun de la philosophie et de la poésie de déchiffrer, de questionner, de résister aux réponses toutes faites, d'expérimenter les possibilités de s'échapper, de se dépasser ou de se déplacer[12]. La « vita infinitiva » avance donc vers une « terra incognita » plutôt que sur une « tabula rasa ».

« Trop aimer pour réduire en nommant. (...) Pour avoir voulu s'épanouir, n'avoir pas voulu se limiter. Pour avoir refusé d’obéir, n’avoir pas voulu s’endoctriner. Vouloir vivre, mais pas pour brider. (...) Penser pour trouver jusqu'où aimer. Pourquoi penser devoir s'arrêter ? »

Si la méthode infinitive est issue d’une critique radicale de la philosophie, elle représente avant tout une manière autre de philosopher, contrepoint aux philosophies qui procèdent par concepts et théories pour dire ce qui est. Elle ouvre une interrogation sur les rôles prêtés aux mots et sur la peur qu’il n’y ait rien sans eux (« Ne rien être et ne rien atteindre (qui se nomme). »).

« D’abord, comment se passer de nommer ? Car devoir tout de même témoigner ! Être ! Voir être ! Devoir le marquer ! — Pas question de s'enfermer après s'être libéré. Si l'infinitif constitue une critique radicale salutaire, il faut en même temps se donner la possibilité de s'en distancier. Le garder d'un dogmatisme. Rire de notre jeu de verbes devant le grand mystère présumé de ce qui est et de ce que nous sommes. Il faut une comédie des noms qui se moque de la comédie des verbes. Qu'elles se comprennent comme alliées. »

Le livre La Comédie des noms, écrit tout en noms, sans verbes, se présente comme une mise en abîme ou une parodie du projet infinitif, mais en constitue plus profondément un prolongement, permettant aux verbes de se comprendre du dehors, par les noms, et réciproquement, dans un dépouillement et une surabondance où les uns et les autres dialoguent et s'éclairent mutuellement, par contraste. Il apparaît que les noms peuvent s’affranchir des fonctions de réification qu’on leur assigne d’ordinaire, et se prêter, comme les verbes, à un travail de « désessentialisation » : mettre en mouvement ce qui paraît défini, libérer des possibilités d’interrogation, rendre à chacun cette liberté en lui donnant une place non assignée.

« Boiterie d’hypostases, borgnerie de théories, turpitude de morales, surditude de dogmatismes, clopinade d’ontologies, estropiade de conceptures… Tout un appareillage de cannes, béquilles, attelles et prothèses au service de mes évasions. Et gabegie de néologismes, et gaspillage de raisonnades ! Foin des plus belles philosophies sans ma licence et ma fantaisie ! »

Les investigations menées à l'infinitif alternent dans la bibliographie avec des études « en français » qui tablent sur les jeux des langues les unes contre les autres pour explorer et aviver dans chacune les ressources de l'autre : études critiques sur l'infinitif (L'infinitif des pensées, L'infinitif complément, Se confier à l'île), transpositions (L’infinitif des pensées, Les verbes de la désolation et de la consolation), transcriptions à l'infinitif de pages de journal (Mer à faire) ou de textes de Descartes, Nietzsche, Wittgenstein, Heidegger, Beckett, Celan.

« Être sans l’avoir su. En s’entre-regardant. En regardant et en se laissant regarder. Sans avoir eu alors à se demander d’être. Ni même songé à réclamer être encore. S’estompant, s’effaçant, là où avoir été. Regardant s’unir et ne plus se séparer. (Transcription de Paul Celan) »

Ces recherches s'étendent du côté de la musique par un travail sur la métrique des propositions infinitives et d'autre part sur la voix susceptible de leur donner chair. Des concerts et des enregistrements en ont résulté.

Transcriptions en dessin[modifier | modifier le code]

La même chose n°15, 1993, éd. Corduriès, 2007

L'utilisation du dessin au trait comme moyen d'interrogation obéit à des préoccupations semblables : alléger les langages de questionnement, dépouiller les manières, procéder par ébauches et esquisses non achevées, ouvrir des écarts entre les modes de représentation, réenvisager ce qui semble aller de soi. Les travaux d’Emmanuel Fournier sur la grammaire des traits et les langages du dessin ont précédé ceux qu'il a menés sur l'algèbre des verbes, de sorte qu’on peut considérer les seconds comme une transposition en écriture et une extension des premiers. Les recherches au trait ont donné lieu à des expositions et à une série de livres écrits en dessin (Sur la lecture, La même chose, 36 morceaux...)[13] qui utilisent la variété des manières de dire pour interroger ce qui est (« Questionner le qui, le quoi et le pourquoi à travers le comment. »)[14].

« Nous tentons de cerner les choses par la variété des regards que nous portons sur elles, mais cette variété les rend toujours autres et les fait échapper, en même temps qu’elle nous détache de nous-mêmes. Peut-être même, les choses ne sont-elles rien d’autre que ces espoirs opposés qui nous tiennent en activité. »

La méthode de transcription, développée à partir de 1986, est parue dans Sur la lecture en 1989. Elle consiste à mettre en regard des dessins des mêmes choses pour explorer conjointement ces « choses » (leur « être » ?) et les manières de les approcher ou de les fabriquer. Chacune se découvre par l’autre, dans la confrontation avec cette autre : « la même chose » pour un regard qui veut rassembler, « autre chose » pour qui veut explorer la diversité. Dans les premières œuvres, l'exploration ne se fait pas, comme à l’infinitif, en éludant le sujet, mais en le surjouant ou, du moins, en le jouant, en le répétant (pour interroger le sujet dessiné) et en en variant le style (pour interroger le sujet dessinant).

Catalogue de mers, exposition CIPM, Marseille, juin 2007 et éd. Corduriès, 2007

La question des rapports d'une chose à son être et à ses représentations s’aiguise lorsque le motif se fait plus insaisissable. Les livres suivants (36 morceaux, Catalogue de mers) tentent de relever les lignes à la surface de la mer avec divers instruments de trait (plume, crayon, compas, pinceau...). La « chose », la chose réelle, est-elle alors dans sa partition ? dans ses interprétations ? Les tentatives d’approcher le fluide par ces transcriptions pour plusieurs instruments rapprochent le travail du « dessineur » de celui du musicien et rejoignent les tentatives pour saisir le questionnement philosophique avec des moyens aussi légers que possible[15]. D'un motif à l'autre, d’un mode à l’autre, dessins et écrits placent la pensée dans une entreprise de déchiffrage actif où elle peut en même temps œuvrer et se voir œuvrer[16].

Dans cette perspective, dessiner au trait (notamment à la plume et à l'encre de Chine sur papier), c'est se confier à des éléments simples (les traits, les matières, les formes, les rythmes) ne pouvant porter l'illusion que tout est déjà donné, et demandant, par leur nature non déterminée, non encore chargée de signification, d'y mettre de soi, d'être là, de s'impliquer, tant dans la lecture que dans l'écriture. Le principe d'entrer dans les procédés de fabrication avec peu de moyens et de se mettre à distance des styles, des déterminations et des représentations incite à une réappropriation du monde et de la vie (ou plutôt d'être et de vivre) en se plaçant à leur égard dans un rapport d’ouverture et d’implication.

Transpositions cerveau-pensée[modifier | modifier le code]

Se voir voir, 1990, In Creuser la cervelle, 2012

Les travaux sur le langage neuroscientifique et sur le rôle donné au cerveau prolongent l’étude des conditions grammaticales de la pensée du côté de ses conditions cérébrales. Ils constituent une critique de notre propension actuelle à nous « encerveler » et à penser nos vies en termes cérébraux[17]. Le souci de ces travaux est de ne pas laisser « l'organe de la pensée » penser, s'émouvoir, douter, aimer… à notre place (de même que la langue infinitive vise à ne pas laisser les mots parler à notre place). Ils s’interrogent avec une douce ironie sur la solidité des fondements et des repères que nous cherchons dans les replis du cerveau (Creuser la cervelle, 2012)[18] et, avec une ironie plus incisive, sur la croyance que nous devrions laisser les neurosciences nous déterminer à leur idée et nous dire comment nous comporter (Insouciances du cerveau, 2018)[19].

« Si le cerveau abrite toutes nos pensées, s’il faut lui reconnaître la capacité d’avoir engendré toutes sortes d’idées, les plus folles comme les plus sages, il faut le tenir pour responsable de toutes nos théories et idéologies, de toutes nos obéissances et impertinences. Mais alors, qu’on n’aille pas chercher dans son étude des preuves qu’une manière de penser vaut mieux qu’une autre. »

Il ne faut donc pas attendre des neurosciences qu'elles nous apprennent ce que nous sommes ou ce que nous aurions à faire, mais plus modestement qu'elles révèlent les conditions cérébrales nécessaires à cela. Dès lors, le cerveau apparaît d'une part comme un mode d’accès matériel à nous-mêmes, via les possibilités techniques de nous modifier et de nous traiter, dont il donne l'espoir, mais aussi et surtout comme un moyen symbolique de nous représenter, via les images que nous fabriquons de lui – notamment par les techniques d’IRM cérébrale fonctionnelle. L’analyse montre que nous nous servons du cerveau avant tout comme d'un double de nous-mêmes, pour une part imaginaire, un prête-nom derrière lequel nous nous cachons, à la fois excuse, alibi et tremplin de nos pensées, allégué comme responsable de nos actes, que ce soit pour justifier nos soumissions ou pour dynamiser nos vies[20].

« Le cerveau, comme les noms, vaut s’il nous libère et nous grandit – ou s’il nous fait rire de nos illusions –, pas s’il nous rapetisse et nous referme sur une représentation arbitraire et étriquée de nous-mêmes ; pas s’il n’est pour nous qu’une nouvelle occasion de nous asservir et de nous tenir captifs de nos savoirs, myopes ou irréfléchis. »

L'écriture critique des livres sur le cerveau d’Emmanuel Fournier consiste à révéler la « neurolangue » qui s’insinue en nous, en lui opposant d'autres manières de dire et de représenter, et en jouant sur des transpositions[21].

« Les langues sont des sortes de lieux qui nous font sortir de notre lieu ordinaire et qui nous font penser autrement. Nous sommes en quête de celles qui sauront nous dédoubler (…). La langue neuroscientifique est un de ces lieux possibles pour nous, entre d’autres lieux et d’autres langues. »

Partant d’une insouciance « écervelée », qui consisterait à s’en remettre innocemment au nouvel ordre cérébral et aux neurodiscours qui structurent celui-ci, le travail sur les langages porte à une toute autre insouciance, qui en appelle à explorer les libertés ou les distances à prendre avec l’idée de cerveau, à côté des libertés à gagner grâce à elle[22].

Prolongements en médecine et en sciences[modifier | modifier le code]

Les travaux sur les relations de la technique à ce qu’elle révèle se sont traduits en médecine par des recherches sur les méthodes d'étude électrophysiologique du système nerveux, notamment d'examen électromyographique, et sur les façons d'accorder leur point de vue à ceux des patients. Comment mettre en forme des signes « artificiels » qui fassent voir et comprendre la réalité ? Comment rendre une technique à la fois plus parlante, plus légère et indolore ? Comment l'adapter à un patient particulier et la lui rendre éclairante ? Comment en faire une occasion de rencontre et de dialogue avec celui-ci ? Les recherches d'Emmanuel Fournier sur ces questions sont à l'origine de méthodes nouvelles dans le domaine, et ont constitué une occasion de mettre en question et en forme un champ de savoir livré jusque-là aux querelles d'écoles et aux recettes empiriques[23].

Greffe de visage Duchenne-Vinci, E Fournier, collage d'images, 2009, In La fabrique du visage, 2010

La mise en perspective systématique des troubles ressentis par les patients et des représentations physiopathologiques qui peuvent en être données a permis de donner des fondements aux techniques, de les conceptualiser, mais aussi d’en mettre les principes à l'épreuve et d’en améliorer les conditions de réalisation pratique. Ces travaux ont été publiés dans des livres qui effectuent un travail de rationalisation et de simplification des pratiques, et en même temps de redéfinition de la place de la technique comme moyen d'échange et de rapport humain, dont les personnes constituent le lieu de sens.

D'un autre côté, la pensée de l'indéterminé et de l'inachevé et les interrogations sur la transcription se sont poursuivies par des travaux sur les questions d'identité posées par les greffes (médicales, végétales ou littéraires : « Qui sommes-nous ? Quelle sorte d'identité ont les êtres et les choses pour accepter de se greffer ? ») et d'autre part sur les questions de dénomination dans les situations de fin de vie[24]. La confrontation de paroles de malades mourants (Dire mourir) à celles de médecins de soins palliatifs (Les mots des derniers soins) a conduit à réviser la place donnée à « l’autre » et à proposer la notion de « médecine de l'incurable » afin de repenser la mission de soin de la médecine à l'égard de ceux qui sont atteints de maladies chroniques, inguérissables ou inachevables[25].

Méthode et espace domino[modifier | modifier le code]

Les explorations conduites à travers les différents livres se retrouvent dans la forme de l'œuvre elle-même, à la recherche de marges de manœuvre dans les entre-deux, les dédoublements, les déplacements et les rapprochements. Elle expérimente la « méthode domino », une nouvelle méthode d'appréhension de l'espace, proposée en 1990 (Diptyc'Domino, L'Espace Domino), où chaque ouvrage en appelle à d'autres qui le doublent, le complètent, le contredisent, le varient, le relient. Principe de variation et de progression plutôt que d'unification, la méthode permet de prendre en compte différentes perspectives et de remettre sans cesse en mouvement ce qui est fait. Fragments à assembler, les ouvrages successifs s'associent en dominos qui se confrontent (livres en diptyques, en deux volumes, en deux langues ou à deux voix) et les dominos se répondent ou s'opposent dans une bibliographie mobile qui se compose et se recompose en cherchant des espaces de circulation et en interrogeant la question de son inachèvement[26].

Exposition Diptyc'Domino, chez Françoise Acat, Paris, juin 1990

Complémentaire de la méthode infinitive et des transpositions-transcriptions, la méthode domino est aussi une manière d'appréhender la vie (et notamment de sortir d'une position exclusive, en y intégrant d'autres positions possibles et en faisant travailler les tensions entre elles, sans chercher à les résorber ou à les estomper). Elle peut servir de mode de compréhension et de déploiement des diverses ressources personnelles et sociales de chacun.

« Accueillir par des dédoublements et des appariements les accidents qui nous surprennent et les élans qui nous traversent; s'en saisir, les varier, les distribuer, les opposer, leur donner des sens pluriels et non arrêtés, les rendre actifs, vivants, féconds. »

Œuvres[modifier | modifier le code]

Expositions[modifier | modifier le code]

Exposition La même chose, Salon Découvertes, Paris, mars 1994
  • Diptyc’Domino, chez Françoise Acat, Paris, 1990
  • La charogne, FIAC, Paris, 1993
  • La même chose, salon Découvertes, Paris, 1994
  • Le dessineur luttant contre le dragon, FIAC, Paris, 1994
  • 36 morceaux (transcriptions pour trois instruments), Galerie Pierre Colt, Nice, 1995
  • Catalogue de mers, cipM (Centre international de poésie Marseille), Marseille, 2007

Livres de dessin ou sur le dessin[modifier | modifier le code]

  • Journal de la Grande Chaumière, en 4 livres, 1986-1988
  • Incarnations et repentirs, 1989

Questions de traits :

  • Dessins d'identité, Éditions Corduriès, 1re éd. 1992, Éditions Sauramps, 2e éd. 2007
  • La même chose, Éditions Corduriès, 1re éd. 1993, 2e éd. 2007

Dénuer Dessiner Désirer :

  • 36 morceaux (Livre I, 1995), Éditions Éric Pesty, 2005

La méthode domino :

Livres de philosophie[modifier | modifier le code]

Essais et travaux préliminaires :

  • Introduction à la logique, Université Paris VI, 1981
  • Le Double (Livre I, 1981, avec Pierre Rieucau, sous le pseudonyme commun Pierre Ajonc), Éditions Contrat maint, 2008
  • Double deux (Livre II, 1981, avec Pierre Rieucau, sous le pseudonyme commun Pierre Ajonc), Éditions Contrat maint, 2016
  • Lettre/Lettre (avec Pierre Rieucau), Éditions Contrat maint, 2016

Vita infinitiva I :

Théorie des verbes :

  • Les verbes de la désolation, collage de morceaux préparés Bachelard-Rallier du Baty (Livre I, 2003), Éditions Contrat maint, 2012
  • Les verbes de la consolation, collage de morceaux préparés Beckett-Dieudonné (Livre II, 2006), Éditions Contrat maint, 2012
  • Les verbes de la jubilation, collage de morceaux préparés Nietzsche-Barthes (Livre III, 2016), à paraître

S'encerveler, s'écerveler :

Philosophie infinitive (ou La Comédie des verbes) en 4 livres :

  • Penser à être, 2012, Éditions de l'Éclat, 2014, 2018
  • Penser à croire, 2012, Éditions de l'Éclat, 2014, 2018
  • Penser à penser, 2013, Éditions de l'Éclat, 2014, 2018
  • Penser à vivre, 2013, Éditions de l'Éclat, 2014, 2018

Vita infinitiva II suite :

  • La Comédie des noms, Un carnet de Venise, 2014, Éditions Éric Pesty, 2016
  • Être à être, à paraître

Œuvres à deux voix[modifier | modifier le code]

  • Parler d’aimer, chants d'Ouessant, textes : Emmanuel Fournier, 2004 :
    • 1re interprétation : Marianne Arzel et sa chorale, sur des airs gallois traditionnels, CD Gallois2/1, 2005
    • 2e interprétation et musique : Malik Richeux, 2015
  • Se confier à l'île (Livre à deux voix avec Françoise Péron), 2013, Éditions Locus Solus, 2015, Prix du livre insulaire

Contributions à des ouvrages[modifier | modifier le code]

Comptes rendus d'exposition en dessin :

  • Picasso et les choses ou Le trait et l’objet, In : Saxifrage vol. 1, 1992
  • Yves Klein, Monet, Fragonard ou Le trait et le regard, In : Saxifrage vol. 2, 1993
  • Copier Créer. De Turner à Picasso ou Le trait et l'expression, In : Saxifrage vol. 3, 1993
  • De Cézanne à Matisse ou Le trait et la forme, In : Saxifrage vol. 3, 1994
  • Mondrian, Sol LeWitt, Rembrandt ou Le trait et la lumière, In : Saxifrage vol. 4, 1994
  • Nicolas Poussin ou Le trait et la couleur, In : Saxifrage vol. 5, 1995

Études de philosophie :

  • Croire devoir penser (extraits). In : Saxifrage vol. 4, 1994
  • Chercher-à-vériter, en un seul verbe. In : Poésie & Philosophie, Éditions du cipM et Éditions Farrago, 2000
  • L’infinitif complément. In : Mélanges pour Jacques Roubaud, Éditions Langues’O (INALCO), 2001
  • Greffes d’idées, greffes de rien ? In : Transplanter (dir. F. Delaporte, B. Devauchelle et E. Fournier), Éditions Hermann, 2015
  • Fatiguer. In : Dictionnaire de la fatigue (dir. Ph. Zawieja), Éditions Droz, 2016

Études sur le cerveau :

Directions d'ouvrages collectifs[modifier | modifier le code]

Textes de médecine et de sciences[modifier | modifier le code]

Éthique médicale :

  • Introduction à l'éthique médicale, Université Paris VI, 1993, 2015
  • Le visage appartient à celui qui le reçoit, L’Humanité, 20 octobre 2007
  • Les mots des derniers soins (Livre à deux voix avec Jean-Christophe Mino) incluant Dire mourir, Éditions Les Belles Lettres, 2008, Prix d'Éthique médicale Maurice Rapin
  • Pour une médecine de l’incurable (avec J.-C. Mino et M.-O. Frattini), Le Monde, 26 juillet 2012
  • Nietzsche ou Savoir se garder de compatir. In : Le soin. Approches contemporaines (dir. C. Lefève, J.-C. Mino, N. Zaccaï-Reyners), PUF, 2016

Physiologie :

  • Introduction à l'étude du corps, Université Paris VI, 1995
  • La pathologie revisitée par les canaux, Conférence à l’Académie de Médecine le 4 février 2014, Bulletin de l’Académie nationale de Médecine, 2014, 198, n°2, 225-242

Électromyographie : 1re et 2e éd. en deux livres Examen électromyographique et Atlas d’électromyographie (Éditions E.M.Inter-Lavoisier), 3e éd. en 4 livres :

  • L’électromyographie sans douleur, Éditions Lavoisier, 1998, 2008, 2014
  • Sémiologie électromyographique élémentaire, Éditions Lavoisier, 1998, 2008, 2013
  • Atlas d’électromyographie, Éditions Lavoisier, 2000, 2013
  • Syndromes électromyographiques, Éditions Lavoisier, 1998, 2008, 2013

Préfaces, hommages :

Références[modifier | modifier le code]

  1. Robert Maggiori, « Penser à l'infinitif », sur Libération,
  2. Presses Universitaires de France, « Emmanuel Fournier », sur puf.com
  3. Université Paris VI, « Emmanuel Fournier », sur upmc.fr
  4. Université Paris VI, « Département d'éthique », sur upmc.fr
  5. François Delaporte, « L’île, une tâche d’incertitude », L'Humanité,‎ (lire en ligne).
  6. Alain Veinstein, « Philosophie infinitive », sur franceculture.fr,
  7. Anne Malaprade, « Philosophie infinitive d'Emmanuel Fournier », sur Sitaudis,
  8. Dominique Dussidour, « L’infinitif complément d’Emmanuel Fournier », sur remue.net
  9. Dominique Janicaud, « L'infinitif des pensées », Philosophie, no 69,‎
  10. Anne Malaprade, « Se confier à l'île d'Emmanuel Fournier », sur Sitaudis,
  11. Anne Malaprade, « La poésie jusqu’à l’infini », Action poétique, n° 197,‎ , p. 95-96
  12. Emmanuel Fournier, « Philosophie infinitive, Mode d'emploi », sur eclat.net
  13. Harry Bellet, « De merveilleux moutons », Le Monde,‎
  14. Dominique Dussidour, « Dénuer Dessiner Désirer. Un diptyque d’Emmanuel Fournier », sur remue.net
  15. Ixchel Delaporte, « Une mer phrasée », L’Humanité,‎ (lire en ligne)
  16. Philippe Coubetergues, « Au moindre trait », Le Cahier du Refuge, no 157,‎ , p. 11 (lire en ligne)
  17. Cairn.info, « Encerveler », sur cairn.info
  18. Jean-Paul Thomas, « Que faire d’un cerveau ? », Le Monde, suppl. Le Monde des livres,‎ (lire en ligne)
  19. Jean-Paul Thomas, « Par-delà la matière grise », Le Monde, suppl. Le Monde des livres,‎ (lire en ligne)
  20. Patrick Dupouey, « L'objet cerveau sous toutes les coutures », L’Humanité,‎ (lire en ligne)
  21. Pascal Poyet, « Insouciances du cerveau d'Emmanuel Fournier », sur Sitaudis,
  22. Emmanuel Fournier, « Insouciances, mode d'emploi », sur éclat.net,
  23. Knoops P., « Emmanuel Fournier, Examen électromyographique », Neurophysiol. Clin., no 29,‎ , p. 292-293
  24. Dany Stive, « Un portrait d’homme mourant, réflexion sur la médecine palliative », L'Humanité,‎
  25. François Delaporte, « Soins palliatifs : un concept philosophique », La Revue du praticien, no 58,‎
  26. Éric Pesty, « Le philosophe et le dessineur », Le Cahier du Refuge, no 157,‎ , p. 15-17 (lire en ligne)

Liens externes[modifier | modifier le code]