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Sujet (philosophie)

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Le penseur de Rodin (1880)

Le sujet est, en logique pure, la partie de la proposition à laquelle est attribuée un prédicat. En métaphysique (occidentale actuelle) et ses dissertations, le sujet est l'« être réel » doté de qualités psychiques et qui produit des actes selon sa psychologie. Le sujet est à la fois ce qui est objet de la pensée et de la connaissance et le support de certaines autres réalités (actes, conscience, perception, droit, etc.). Cet article étudie l'évolution du concept de ce qu'est un « sujet » dans l'Histoire de la philosophie en Occident.

Les attributs constituant « un » sujet

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En suivant l'histoire de ce que l'on dénomme sujet, on peut distinguer des différences de regard et de compréhension dans les courants de pensée spécifiques à la civilisation occidentale[1],[2], parmi l'ensemble des philosophies à travers le monde qui théorisent toutes sur la pensée[3].

D'une part, l'idée de sujet en tant que telle renvoie à une réalité (la « nature » pour les philosophes) dont on peut dire qu’on lui attribue certaines qualités (corporelles, psychiques, morales, juridiques, linguistiques etc.) : le Sujet est une personne dont on parle et que l'on décrit[4]. Cette personne existe dans le temps et l'espace comme un objet alors que certaines de ses qualités demeurent absolument invisibles, intestables et profondément temporelles. C'est pour les autres personnes que soi, un « autrui », dont on peut se demander qui il est intrinsèquement, en plus de « pour moi » (c.à.d. en ma présence) et « vis-à-vis de moi » (c.à.d. envers moi, à mon égard[5]) à l'instant présent. On attribue également au Sujet des qualités morales et des défauts, ainsi que des droits dont il est porteur (droit de vivre, de penser, de se déplacer, etc.), impliquant également la notion de personne, de reconnaissance d'exister[6] de façon toute légale,—ce qui amène avec l'émergence de l'intelligence artificielle à être représenté ou confronté à une personne virtuelle[7]. On attribue au Sujet des devoirs : le Sujet peut être soumis à une hiérarchie politique[8] (par exemple, le Sujet doit obéissance à son souverain, là où il lui est conféré la qualité de citoyen ou citoyenne) ou à une loi morale[note 1]. C’est-à-dire que le Sujet a un « devoir être » (ce qui implique la responsabilité et la liberté du sujet), à la fois soumis et intégré à une structure normative[9]. Dans ce cas, le fait d'être (c.à.d vivre sans la « liberté » au sens de Rousseau) n'est pas suffisant pour constituer un Sujet : il doit être (contingent ou bien il doit être vu (considéré) comme devant respecter la nécessité), pour « être ». Un Sujet peut aussi être vu sous l'angle psychologique et individuel (moi, esprit, conscience) ou vu encore sous l'angle groupal, sociétal, national[10] et donc être étudié dans ce qu'on appelle de nos jours concernant « la science de la connaissance en général », l' épistémique.

D'autre part, le Sujet renvoie à une réalité dont on peut dire qu’elle a la faculté de parler « à la première personne », c’est-à-dire de se désigner elle-même comme référence de son discours[11]. La personne qui se considère en tant que Sujet rapporte à elle-même certains actes, des pensées, des perceptions, des sentiments, des désirs, etc. Ce qui introduit l'idée du « je », du « mien », « de ce qui m'est propre ». De la question de « ce qui est propre à un sujet » découle la question constitutive du Sujet quant à savoir par quoi ou pour qui le propre est dit « propre », autrement dit « particulier »[note 2],[12].

En synthèse, le « réel, symbolique et imaginaire Sujet » est une réalité tout à la fois métaphysique, existentielle, morale, politique et juridique[note 3]. Mais son sens fondamental est métaphysique. En tant que tel, le Sujet est la notion fondatrice de l'humanisme, de la modernité et de l'ensemble des valeurs occidentales. Sans Sujet que l'on puisse dénommer (même en tant que groupe dont on a constitué la reconnaissance par l'attribut d'un qualificatif qui le type), il n'y a - entre autres exemples, ni science, ni valeur morale, ni démocratie.

Les thèses philosophiques qui nient la validité de la notion de Sujet sont bien souvent qualifiées d'antihumanisme. Cette négation et ce qui en résulte seront vues plus loin.

Le sujet logique Aristotélicien

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L'idée de sujet est discernée par Aristote dans son ouvrage Catégories[13]. Il s’agit du premier livre de l’Organon, traité majeur de logique d’Aristote. Le langage comprend, en effet, tout un ensemble de catégories grammaticales différentes : les noms, les verbes, les adjectifs, les adverbes, etc. Aristote s’aperçoit que ces différentes catégories du langage en dehors du prédicat linguistique répondent à une organisation de l’être : les noms correspondent aux choses, les adjectifs aux qualités, etc. L'objet de ce traité sera par conséquent d’examiner une à une ces catégories de l’être auxquelles correspondent autant de catégories grammaticales. Or, la catégorie grammaticale la plus intéressante est la catégorie du sujet. Selon Aristote, toute phrase peut, en effet, être décomposée selon le schéma sujet-prédicat, c'est-à-dire qu'une phrase consiste toujours dans le fait d'attribuer une caractéristique ou une action à un terme (un mot de la langue[14]) donné. Le sujet, d'un point de vue grammatical, est donc le terme auquel on associe cet attribut ou ce verbe. C'est cette définition grammaticale de la notion de sujet qui nous conduit directement à la conception ontologique du sujet et selon les critiques conception métaphysique par apport de la théologie[13],[15]. En effet, ce qui, dans l'ordre de l'être, correspond à la catégorie grammaticale du sujet, c'est tout simplement la substance. De même que, dans l'ordre grammatical, il faut un sujet auquel tous les prédicats seront attribués, de même, dans l'ordre de l'être, il faut une substance ou un substrat auquel toutes les qualités et tous les accidents seront attribués. C'est pourquoi la catégorie grammaticale du sujet est la catégorie grammaticale par excellence, de même que, dans le domaine proprement métaphysique, la catégorie de la substance est la catégorie ontologique par excellence, celle qui se confond avec l'« être en tant qu' être ».

La notion et ses problèmes

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Une conception générale

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L'une des conceptions les plus influentes de la philosophie occidentale moderne est que le sujet procède à une identification à l'identique de la conscience d'une personne à travers le temps et dans la saisie immédiate de « soi » par « soi  » en tant qu'étant. Cette problématique concerne deux thèses  :

-Premier regroupement concernant l'identité du sujet :

  • quant à savoir si l'on peut « penser » (avoir l'image mémorisée d') un sujet qui ne soit pas identique puisque c'est la même substance qui est unique dans son identité,
  • quant à savoir si la non-identité est ou n'est pas la négation de l'idée de sujet,
  • quant à savoir si dans le temps le sujet peut en définitive exister : on trouve ce problème de la durée de l'individu illustrée par les demeures des Pharaons dans l'Au-delà et des empereurs romains qui mettent leurs tombes au regard des vivants pour continuer à exister en bordure des allées du Mont Palatin et de l'usage des sceaux qui personnifient le notable qui l'utilise[16];

-Deuxième regroupement concernant la conscience de « soi » :

  • on peut se demander si cette conscience veut dire que nous nous connaissons en tant que « sujets », et si l'idée de sujet n'est que l'objet d'une croyance, un objet mental.

La conscience fait la synthèse entre le sujet en tant qu'entité « propre » (moi-même en personne par le fait que j'existe) et sujet de la connaissance (sujet qui connaît, qui se représente, personnalité et âme, ce que je suis). Le sujet, chez Descartes par exemple, est « ce pour quoi ou pour qui il y a une représentation », et donc également « ce pour quoi » et « pour qui » il y a connaissance, y compris connaissance de « soi-même ». C'est là la racine de l'idéalisme façon moderne : le sujet est pensant, connaissant et, se sachant est connaissant (identité du je), il existe dans la certitude de ce savoir : le sujet est la raison et se confond avec le « je ». Dans une autre langue que le français, on dirait que le sujet, c'est l'universel, ou plus exactement, pour le cas de Descartes, qu'il tend à l'universel.

De cette conception, on peut dégager au moins deux grands courants de pensée :

-Un courant prend le « je » pour élément fondateur, le fondement ultime, indépassable : absorption de l'absolu dans le « je ». Le particulier, l'individuel est valorisé.

-Un autre courant prend le sujet pour absolu seul, en particulier sujet de l'histoire : absorption de l'individuel dans l'absolu de la Transcendance. Cette conception tend vers le panthéisme : l'individu n'est pas le sujet de la pensée qu'il perçoit comme sienne, mais c'est l'idée, Dieu ou la nature. Cette dernière conception montre que l'on ne doit pas associer par habitude le sujet et l'individu, car il est possible de nier à ce dernier cette qualité : je ne suis pas un sujet, mais une certaine variation accidentelle dans ce qui existe. À l'inverse, si l'on conçoit l'individu comme sujet, cet individu doit présenter les caractéristiques d'une réalité consistante et peut-être même nécessaire. Cette conception du sujet n'est pas apparue complètement dans les premières œuvres philosophiques de Descartes[17]. Elle n'a vraiment été développée que dans les méditations métaphysiques, parues en 1641, sous la forme de ce que l'on peut qualifier de « doute hyperbolique » : la philosophie première d'Aristote, l'ontologie, est reformulée au XIIIe siècle dans le cadre de la métaphysique. Elle a été sérieusement remise en cause par Descartes, dans le sens que la cause première d'Aristote, est remplacée par un principe premier, le « sujet pensant », selon la célèbre formule « cogito, ergo sum ».

Difficultés et questionnement de la conception

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L'imprimerie produit des livres à grande diffusion en usage courant[18] et sert la littérature de tout domaine ; la pensée et la connaissance résident maintenant dans le livre qui devient alors le transmetteur de la connaissance pour les lettrés[19]. Et fin XVIIe siècle, l'Académie des sciences est créée par Colbert.

Juste après Descartes, Pascal (1623-1662), le mathématicien, trouve la théorie cartésienne uniquement —donc inutilement— dogmatique[20].

Au XIXe siècle, la réunion dite « scientifique-rationaliste » (cartésienne) dans l'Être-Sujet de la conscience et de la pensée, est révisée au moment où la philosophie se sert de la science de la psychologie[note 4]. Celle-ci détermine ce qu'est la volition[21]. La vision de Descartes a été dénoncée par plusieurs philosophes dont Kant, Hegel, Arthur Schopenhauer, Leibniz pour eux « La Conscience est une activité »[22].

Cette conception cartésienne du sujet a également été critiquée par Thomas Hobbes et Baruch Spinoza, pour qui la conscience n'est pas uniquement accessible par la raison, comme le pensait Descartes, mais aussi par l'expérience et les sens, même si les perceptions qui nous viennent des sens sont quelquefois trompeuses, comme le dit si bien Descartes.

L'économiste Karl Marx (1818-1883), philosophe allemand qui prend en compte le méta-individu « ouvrier », avec Friedrich Engels développe « une théorie matérialiste de l’histoire et de la société, ainsi qu’une critique du capitalisme et une vision communiste de l’avenir[23] ».

Le naturaliste Charles Darwin fait évoluer non seulement la connaissance sur la biologie des animaux mais aussi la pensée philosophique[24] sur le « hasard » non Aristotélicien et la « contrainte », la relation entre le « possible » et le « réel »[25].

Enfin, la psychanalyse moderne, à travers la notion d'inconscient, déjà identifiée par Leibniz, tend à dissocier la pensée et la conscience. La conception cartésienne du sujet, qui tend à définir le sujet par son rapport à un objet (dissertation, problème scientifique ou technique à résoudre, loi à élaborer...), tend à sous-estimer le facteur humain dans les relations que l'on établit dans la vie courante, dans les entreprises, les administrations, ou la vie politique. Plus que Sigmund Freud, pour qui la notion d'inconscient reste individuelle et liée à un sujet, Carl Gustav Jung met en évidence la dimension collective de l'inconscient. Ainsi, l'individu est sujet, non pas dans un rapport avec un objet, mais dans une relation avec d'autres sujets. Dans cette conception, ce qui importe est moins la compétence technique d'un individu que son aptitude à établir une relation de confiance avec son ou ses interlocuteurs dans une équipe : écoute, compréhension, reformulation.

Selon Émile Durkheim, l'individualisme trouve probablement sa source dans une conception du sujet orientée vers un objet non humain, et non vers des sujets[26].

Le questionnement de Leibniz

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Un problème parmi d'autres que soulève cette conception cartésienne du XVIIe siècle est que la représentation n'est pas le sujet, la conscience n'est pas la pensée ; la représentation est la représentation du sujet, et le cas possessif rend cette ambiguïté :

  • La représentation appartient à un sujet qui la reconnait comme telle, il ne lui est pas extérieur[note 5]
  • La représentation représente un sujet qui se présente en tant que « lui » et pas un autre[27]... ; le sujet est dans la représentation. Comment le sujet est-il dans la représentation ? Quel est alors le mode d'existence d'un sujet ?

À la suite de ces questionnements, qui sont les débuts de la métacognition moderne, il est difficile de ne pas se demander qui est le véritable sujet de la représentation ? Qui a conscience de quoi ? Si c'est le sujet qui est dans la représentation, alors il faut admettre que ce sujet est à la fois dans la représentation en tant que représenté qui se représente, et hors d'elle en tant que sujet à proprement parler. On en vient alors à cette conclusion qu'il n'y a pas du tout de sujet véritable dans la représentation : il n'y a seulement que de la représentation sans sujet. Nous concevons et ne concevons pas le sujet de la représentation..

Il ne pourrait donc y avoir de connaissance de soi par le moyen de la conscience ; la conscience de soi, l'autoprésentation de nous-mêmes, est une conséquence du sujet, ou l'une de ses facultés, telle que le sujet n'y est pas en tant que cause. Appréhender une identité par la conscience - la conscience stable que le « je » pense avoir de moi au cours de ma vie - c'est appréhender une série d'effets ou de symptômes, d'une cause ou d'une série de causes dont je n'ai pas une intuition immédiate. Une autre conséquence importante pour l'interprétation du sujet est que nous avons une expérience de la conscience de soi alors que cette conscience de soi perçue comme telle est impossible : nous n'avons, à propos de la conscience de nous-mêmes, que la croyance qu'une certaine réalité que nous percevons est un « soi », un sujet, un noyau intime, nous n'en avons pas le savoir.

Le sujet dans cette conception classique se dérobe donc à la conscience, et il ne reste plus que l'idée formelle d'un sujet/cause/substrat d'actes et de pensées que nous reportons particulièrement à un nous-mêmes difficile à penser. On pense alors un sujet transcendantal, i.e. un sujet comme condition de l'action et de la pensée, ce qui implique que :

  • le sujet n'est nulle part dans le monde, il n'est pas donné, il n'est pas empirique ;
  • il n'est pas déterminé : on ne peut définir ce qu'est le sujet, ni lui appliquer les catégories de l'être (pour le dire trivialement : le sujet n'est ni grand, ni petit, il n'a pas de couleur, etc.) ;
  • le sujet est la cause première de la causalité de la volition ;
  • le sujet est ce qui pense.

Aspects obscurs de ce qu'est le sujet

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  • obscurité quant à nos perceptions : nous ne nous percevons pas entièrement ou pas du tout : le sujet, même s'il s'efforce vers la raison (qui, dans une conception classique, est son essence) n'est pas transparent à lui-même ;
  • obscurité quant au monde : le sujet, en tant que sujet de perception et de connaissance, est au sein d'un univers qui est pour lui lacunaire, opaque et inexpliqué ;
  • obscurité du sujet quant aux motifs de son action (désir, liberté, inconscient) ;
  • quant à son origine et sa nature : problème de l'inconscient.

Il apparaît ainsi que la conscience, loin d'être le sujet, entretient avec lui un rapport problématique ; l'aspect le plus significatif est le désir, cette tendance qui peut sembler irrationnelle (le sujet de l'action n'est plus la raison) et échapper au contrôle de la conscience, notamment lorsque cette conscience est morale.

« Que signifie le sujet que nous appelons toi ou moi ? Sub-jectus, celui qui, couché, jeté dessous, jeté sous les pierres, meurt sous les boucliers, sous les suffrages, sous nos acclamations. »—Michel Serres[28].

Problématique de la négation de l'idée de sujet

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« c'est moi » le sujet, ce concept n'a pas de description claire et évidente, au vu de son histoire et de la problématique contemporaine. Se peut-il que cette déficience soit l'expression d'une illusion ? Nous ne parvenons pas à élucider complètement la notion de sujet parce que le sujet n'existe pas et que sa notion n'est qu'un mot, mot qui ne se réfère à rien de réel.

Si le sujet n'existe pas, et que nous n'avons fait jusqu'ici que tenter de construire une notion abstraite, que peut vouloir dire la phrase, le sujet n'existe pas dans tous les domaines qui intéressent la philosophie?

En premier lieu, si le sujet n'existe pas, il serait absurde de conserver les notions morales qui s'y rattachent : en tant que l'individu est un sujet, nous avons dit qu'il est libre, capable de répondre de ses actes et doté d'une dignité inhérente et inaliénable. Mais il n'y a pas de sujet ; l'individu n'est donc pas un sujet.

L'individu, l'être humain en général, n'est donc ni libre, ni responsable de ses actes et ne possède aucune dignité au sens où la notion de sujet permettait de lui attribuer de manière essentielle toutes ces qualités.

Une réfutation antihumaniste du sujet :

  • Si le sujet n'existe pas, la personne n'est pas libre : cela signifie qu'elle n'est pas la cause de ses actes et de ses pensées :
    • la volonté, en tant que faculté de se déterminer « soi-même » d'après des principes rationnels, est donc également une notion dénuée de sens. La personne n'a pas de volonté.
    • la pensée n'appartient pas à un « sujet ». L'individu ne pense pas en vertu d'une faculté, il n'est pas libre de penser ce qu'il pense, mais subit ses pensées.
  • Si le sujet n'existe pas, il n'est pas responsable de ses actes : l'individu ne peut donc avoir aucun mérite ni ne peut être blâmé. La personne n'est pas essentiellement un être moral.
  • Si le sujet n'existe pas, il n'y a pas de dignité humaine : l'existence humaine n'a donc pas de valeur en soi. Elle n'a pas de valeur morale ou juridique qui lui soit naturellement attachée.

Exemples :

L'individu n'est pas libre. Il faut donc qu'il soit déterminé par quelques autres causes que ce que l'on nomme volonté. Mais nous ne voyons pas d'autre causalité que celle des lois de la nature. Ainsi, toute personne est-elle un être essentiellement déterminé par la nature. Il n'y a pas de transcendance humaine. Il faut donc que l'être humain ne soit qu'un être biologique et vivant en société, être que l'on peut étudier par les sciences (physiologie, neurophysiologie, théorie de l'évolution, sociologie, etc.). Il n'y a pas d'autre explication disponible du phénomène humain.

L'individu n'est pas responsable. Ses crimes ne peuvent lui être imputés comme s'il en était le véritable auteur. Tout individu est innocent de ses crimes. Mais, en sens contraire, personne n'est responsable de ses talents, de sa réussite, etc.

L'individu n'a pas de dignité. Sa valeur morale est imaginaire et il n'a pas de droit naturel. Par exemple, les droits de l'homme sont des droits qui ne portent sur rien. L'esclavage n'est condamnable ni moralement ni juridiquement (pour ce qui concerne le droit naturel), et la torture ne l'est pas plus. La soumission des femmes, par une société ou une religion, n'est pas plus répréhensible. Pas plus que l'homme, la femme n'a de valeur spécifique, et l'usage de la force pour asservir les femmes à un ordre, quel qu'il soit, n'est qu'un simple fait naturel.

Les critiques

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Des critiques sur la notion de sujet émergent désormais. On rappelle que cette notion, réduite à l’individu, relève d’une construction culturelle qui n'est pas universelle. C'est en fait une conception plutôt rigide et statique de l'individu qui s'est imposée dans les schémas mentaux du sujet et dans les grandes théories philosophiques : homme, blanc (voire spécifiquement européen), hétérosexuel, toujours jeune et en santé, propriétaire de son logement et de ses biens. Selon François Laplantine (2017), « des auteurs argumentent qu'il faudrait donc lutter contre cette figure de l'individu universel abstrait, ancré ni dans un moment historique ni dans une position culturelle, puisque les logiques économistes et globalisantes du monde contemporain amènent une nouvelle forme de vulnérabilité »[10]. Cette position théorique implique de redonner une subjectivité aux individus de manière générale, ou autrement dit, de réactiver un processus de subjectivation. Ceci peut se faire en les considérant non plus comme seuls objets du savoir, mais acteurs et créateurs de ce savoir[29].

Ce principe de relation de sujet à sujets est d'ailleurs mis en œuvre dans tous les mécanismes d'intelligence collective, d'intelligence économique, de dynamique de groupe qui modernisent la pensée économique d'origine occidentale[30], elle est pour certains la conséquence d'un individualisme installé de façon séculaire[31],[32].

De plus, tous les sens du mot « sujet » sont liés au point que l'on puisse faire la critique du sujet en l'assimilant à un être purement logique, voire à une fiction logique, fiction elle-même dérivée d'une habitude grammaticale trompeuse : par exemple, le fait de dire je dans une phrase (surtout écrite pour être lue[33]) ne serait en aucun cas la preuve que nous sommes un item auquel on prédique une qualité. Le « je » grammatical n'est pourtant pas universel dans l'énonciation de « soi », puisque quelques langues, dont le japonais, ne désignent pas explicitement la centralité du sujet vers le « soi »[34] et ce qui est « soi » dans une énonciation est relative au média choisi, particulièrement ce qu'on appelle un réseau social[35].

  • Blaise Pascal : « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature; mais un roseau pensant. »
  • André Comte-Sponville : « Le sujet est-il ce dont il faut partir (Descartes, Sartre), ou l'illusion dont il faut se déprendre (Spinoza) ? »

Bibliographie

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  • Étienne Balibar, Barbara Cassin, Alain de Libera, « Sujet », dans Barbara Cassin (dir.), Vocabulaire européen des philosophies : dictionnaire des intraduisibles (2004), Seuil Le Robert, Paris, 2019, p. 1233-1254, (ISBN 978-2-02-143326-5)
  • Olivier Boulnois (éd.), Généalogies du sujet. De saint Anselme à Malebranche, Paris, Vrin, 2007.
  • Alain de Libera, Naissance du Sujet (Archéologie du Sujet I), Paris, Vrin, 2007.
  • Alain de Libera, La quête de l'identité (Archéologie du Sujet II), Paris, Vrin, 2008.
  • Alain de Libera, La double révolution. L'acte de penser I (Archéologie du Sujet III), Paris, Vrin, 2014.
  • Farid Laroussi, Écritures du sujet: Michaux, Jabès, Gracq, Tournier, Éditions Sils Maria, 2006.
  • C.-E. de Saint Germain, La Morale, le Sujet, la Connaissance, Paris, Ellipses, 2012.
  • Maxence Caron, Heidegger: Pensée de l'Être et origine de la subjectivité, Paris, Le Cerf, 2005.

Notes et références

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  1. Voir la théorie de Kant.
  2. Particulièrement restreint à l'homme selon la base de la philosophie posée par Aristote, voir Le sujet logique.
  3. Histoire de la philosophie qui contient le jugement sur « exister » pour l'être, après le Corps séparé de l'Esprit selon le principe du Bien et du Mal présent dans les Saintes Écritures, (dans le Dualisme qui se théorise à l'an mille) :
    Le rationalisme et l’universalisme font qualifier le XVIIIe siècle de « siècle des Lumières ». La rupture dans la société de la Révolution française et de la Révolution industrielle aboutit au traitement de la politique par la philosophie au XIXe siècle : émerge l'Existentialisme essentiellement positif (Auguste Comte) et émerge aussi son homologue le Réalisme, qui lui utilise la littérature pour être actif dans le social. Tout ce qui est propre au psychique individuel devient objet d'étude de la médecine puis de la sociologie. L'opposé à ces mécanismes est la Philosophie de l'absurde du XXe siècle. —Je pense donc je suis.
  4. Avec le changement de régime politique en France, c'est non plus le prince mais le préfet qui ordonne du temps de Charcot l'internement dans un asile d'aliénés« Petite histoire de la psychiatrie …depuis le CHS de la Savoie » Accès libre [PDF] (consulté le )
  5. Quel est le rapport du sujet à ses représentations ? Que veut dire avoir des représentations ? Le sujet en est-il l'auteur, ou, à l'inverse, peut-il y avoir représentations sans sujet ?

Références

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  1. « Liste des courants philosophiques (Antiquité → 2025) », sur laphilo.fr (consulté le )
  2. « Lexique de la philo », sur maphilosophie.fr (consulté le )
  3. « Depuis qu’ils existent, les glossaires et les dictionnaires ont servi à apporter des informations sur le signifié des unités de la langue et ainsi à normaliser la dénomination des objets du monde (réel ou imaginé), dans le but de les mettre en partage d’une communauté de locuteurs. »— Bruno Courbon et Camille Martinez, « Représentations lexicographiques de la dénomination. Le traitement de appeler, désigner, nommer et dénommer dans les dictionnaires monolingues du français », Langue française, vol. 2, no 174,‎ , p. 59 à 75 (lire en ligne Accès libre, consulté le )
  4. « Sujet : Ce qui constitue la matière, le thème ou bien le motif d'une activité ou d'un état. »« Portail lexical », sur www.portail-lexical.fr (consulté le )
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  17. Discours de la méthode, 1637
  18. « En 1465, deux Allemands, Arnold Pannartz et Conrad Sweynheym (connu sous le nom de Schweinheim), ont fondent une imprimerie au monastère bénédictin de Subiaco : la première presse à caractères mobiles établie en Italie, et la deuxième en Europe. Amoureux de la culture antique et de l'humanisme italien, Schweinheim et Pannartz commencent alors à publier à Subiaco les premiers textes classiques imprimés, et ouvrent ensuite des ateliers à Rome (1467) et à Venise (1469). » —« Les premiers livres imprimés au Moyen Âge », sur BnF Essentiels (consulté le )
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