Art dégénéré

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Art dégénéré (en allemand : Entartete Kunst) était la plateforme officielle adoptée par le régime nazi pour interdire l'art moderne en faveur d'un art officiel appelé l'« art héroïque ».

La théorie était la suivante : l'art héroïque a symbolisé l'art racial pur, la libération de la déformation et de la corruption, alors que les modèles modernes déviaient de la norme prescrite de la beauté classique. Les artistes de races pures ont produit l'art racial pur, et les artistes modernes d'une contrainte raciale inférieure ont produit les travaux qui étaient dégénérés. Ironiquement, la théorie a commencé avec Max Nordau, un intellectuel juif. Dans l'adaptation nazie, elle a été employée pour défendre les vues d'une théorie culturelle de déclin et de racisme.

D'abord appliqué aux arts plastiques, le terme d'art dégénéré est ensuite étendu à la musique (Schönberg, Bartok, par exemple, mais aussi la musique swing), à la littérature ou encore au cinéma (Max Ophüls, Fritz Lang, Billy Wilder).

Cette expression a été reprise en 2007 par le cardinal Joachim Meisner à propos de l'art se coupant de la religion. Cette affirmation a fait objet d'une polémique en Allemagne[1].

L'exposition de 1937[modifier | modifier le code]

Goebbels visitant l'exposition.

De juin à novembre 1937, les nazis organisent à Munich une unique grande exposition d'art dégénéré, qu'ils présentent comme étant produit par les bolcheviks et les juifs. Cette exposition présente sept cent trente œuvres d'une centaine d'artistes[2], choisies parmi vingt mille œuvres saisies dans les musées allemands. Presque tous les grands artistes modernes allemands (tels que Nolde) et étrangers (tels que Picasso et Chagall) y figurent. Les visiteurs étaient invités à confronter les productions de malades mentaux et celles de représentants de l'avant-garde[3]. Une confrontation destinée à mettre en évidence la parenté entre les deux productions et stigmatiser la perversité des artistes.

Le succès public est immense, avec plus de deux millions de visiteurs[2], bien que le local soit mal adapté et mal situé. La file des visiteurs s'étend jusque sur le trottoir et « la foule devint telle que le Dr. Goebbels, courroucé et gêné, ne tarda pas à la faire fermer »[4]. Aujourd'hui, l'exposition nous apparaît comme une impitoyable mise au pilori de créateurs livrés en pâture à l'opinion publique. Tout autre était le but poursuivi à l'époque : « Il s'agit d'abord de présenter le peuple allemand, référent structurel et premier du nazisme, comme la victime d'une gigantesque manipulation destinée à l'escroquer. »[5] L'enjeu de l'opération consistait à faire passer des artistes persécutés et bâillonnés pour des terroristes. Ainsi, dans la cinquième salle de l'exposition, l'« insondable saleté » de Karl Hofer, Ernst Ludwig Kirchner, Max Beckmann ou Oskar Kokoschka est-elle assimilée « aux plus bas instincts du gangstérisme ». Il s'agissait de faire croire que la condamnation de ces inventeurs rendait, in fine, justice aux Allemands.

Conséquences historiques[modifier | modifier le code]

Parmi les œuvres considérées comme dégénérées, cinq mille sont saisies par les nazis pour être ensuite détruites, cent vingt-cinq sont vendues aux enchères à Lucerne en Suisse, d'autres sont récupérées par des collectionneurs nazis comme Goebbels. Si des artistes tels que Kandinsky, Klee et Schwitters quittent l'Allemagne dès l'arrivée des nazis au pouvoir, Max Beckmann s'enfuit le lendemain de l'ouverture de l'exposition. De nombreux artistes fuient aux États-Unis où ils contribuent à la diffusion de l'art moderne en Amérique. Ceux qui restent sont contraints à une sorte d'exil intérieur. Si Otto Dix et Erich Heckel assagissent leur production afin de ne pas être soupçonnés, d'autres continuent de peindre en secret, par exemple la nuit, tout en produisant des commandes officielles la journée.

Le « trésor nazi » de Cornelius Gurlitt[modifier | modifier le code]

Le 3 novembre 2013, le magazine allemand Focus révèle que plus de 1 400 tableaux de Courbet, Renoir, Matisse, Chagall, Klee, Kokoschka, Beckmann... ont été retrouvés en 2011 à Munich, au domicile de Cornelius Gurlitt, fils de Hildebrand Gurlitt, qui était l'un des conseillers artistiques de Hitler[6],[7]. L'ensemble de ces œuvres, qui sont d'une importance majeure dans l'histoire de l'art, est estimé par les experts à environ un milliard d'euros. Elles furent volées à des collectionneurs et à des galeristes juifs, dont Paul Rosenberg, le grand-père d'Anne Sinclair.

Liste d'artistes[modifier | modifier le code]

Parmi les centaines d'artistes ayant été stigmatisés comme producteurs d'un « art dégénéré », on trouve :

Les styles incriminés[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Vives protestations en Allemagne après les propos d'un cardinal sur "l'art dégénéré", article du Monde
  2. a et b « Les nazis et l'art dégénéré », in L'Encyclopédie du XXe siècle, Les années trente, Paris, France-Loisirs, 1993, p. 32. (ISBN 2-7242-6399-5)
  3. Thomas Schlesser, L'art face à la censure, cinq siècles d'interdits et de résistances, Paris, Beaux Arts éditions, 2011, p. 164.
  4. William L. Shirer, Le IIIe Reich, Paris, éditions Stock, 1990.
  5. Chloé Ledoux, in Emile Nolde au Grand Palais, Paris, Beaux Art Éditions, 2008, p. 11.
  6. Article de Philippe Dagen, in Le Monde, 4 novembre 2013.
  7. BBC, 5 novembre 2013

Annexes[modifier | modifier le code]

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Article connexe[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]