Affaire du pain maudit

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Blason de la ville de Pont-Saint-Esprit (Gard).

L'affaire du pain maudit est une série d'intoxications alimentaires qui frappe la France pendant l'été 1951, dont la plus sérieuse à partir du 16 août à Pont-Saint-Esprit, où elle fera cinq voire sept morts, cinquante personnes internées dans des hôpitaux psychiatriques et deux cent cinquante personnes atteintes de symptômes plus ou moins graves ou durables. Plus de soixante ans après les événements de Pont-Saint-Esprit, on ne sait toujours pas à quoi les attribuer. Cliniquement, les symptômes étaient ceux d'une forme mixte d'ergotisme, mais ce diagnostic n'a pu être prouvé.

Contexte[modifier | modifier le code]

La France, marquée par les pénuries et les succédanés de la période de l'Occupation, souffre des mêmes maux à la Libération. Les responsables politiques de l'après-guerre voulant assurer la sécurité alimentaire, font acheminer une aide alimentaire de l'étranger et signent un contrat social avec la population, le « contrat de subsistance » pour assurer le ravitaillement alimentaire des villes et des campagnes. La filière d'approvisionnement et de production de céréales est l'objet particulier de cette politique dirigiste car la demande est vive pour le pain. La « bataille du pain » engagée à cette époque est cependant loin d'être gagnée, notamment à Pont-Saint-Esprit dont la région est représentative de l'agriculture gardoise qui privilégie la vigne sur le blé, lequel a reculé considérablement depuis le début du siècle et est loin de satisfaire les besoins alimentaires des habitants. L'importation de céréales, l'absence de concurrence entre meuniers (le Gard est ravitaillé principalement par les Grands moulins de Corbeil et la minoterie marseillaise) et la fixation administrative des prix, expliquent que la qualité de la farine dans cette région est médiocre et source de controverses[1].

La panique[modifier | modifier le code]

L'affaire débute le 16 août 1951 lorsqu'une partie de la population de Pont-Saint-Esprit (petite ville de 4 500 habitants) consomme du pain et tombe profondément malade. Les trois docteurs de Pont-Saint-Esprit sont assaillis de patients atteints de frissons, de maux de ventre, de vomissements, de bouffées de chaleur, voire d'hallucinations. Les docteurs suspectent une intoxication alimentaire d'après les symptômes mais ne trouvent initialement aucune source possible de cette intoxication, avant de soupçonner le pain. Ils déplorent cinq morts dès les premiers jours, deux plus tard. Le 21 août, 130 personnes sont intoxiquées et 6 malades hospitalisés, dont 3 enfants. Rapidement, les spiripontains, effrayés par le pain, se rabattent sur les biscottes. La situation se dégrade le 23 août. La nuit du 25 au 26 août (appelée la « nuit de l'apocalypse » par les gens du coin), 23 hallucinés sont internés d'urgence dans l'hôpital de Pont-Saint-Esprit, plusieurs se jettent par la fenêtre[1]. Suivant les auteurs, deux cents à trois cent vingt personnes sont plus ou moins gravement atteintes, cinq à sept personnes sont mortes (directement ou indirectement attribuables au pain maudit), dont une de 25 ans, et une trentaine restent de longs mois en hôpital psychiatrique.

L'enquête judiciaire menée à l'époque ne permet pas de déceler la cause exacte de ce mal. Un journal, cité par l'historien Steven L. Kaplan, observe : « Alors, faute du nom du mal, on veut connaître celui de l'homme responsable. Les versions les plus abracadabrantes circulent. On accuse le boulanger (ancien candidat RPF, protégé d'un conseiller général de De Gaulle), son mitron, puis l'eau des fontaines, puis les machines modernes à battre, les puissances étrangères, la guerre bactériologique, le diable, la SNCF, le pape, Staline, l'Église, les nationalisations[2]. »

Le corps médical pense alors que c'est un pain maudit qui aurait pu contenir de l'ergot de seigle, mais sans en avoir la preuve. Le seul point commun entre toutes les victimes est en effet d'avoir acheté et consommé le pain de la boulangerie de Roch Briand. La consommation de ce pain provoquant vomissements, maux de têtes, douleurs gastriques, musculaires, et accès de folie (convulsions démoniaques, hallucinations et tentatives de suicide), ce syndrome pourrait évoquer l'ergotisme. Lors des réunions de crise, est également évoquée une intoxication par le dicyandiamide de méthyl-mercure, un produit contenu dans un fongicide utilisé pour la conservation des grains, mais cette piste est vite abandonnée. Le maire ne voulant pas stigmatiser son ami Roch, impose la fermeture des trois boulangeries et ordonne qu'on y fasse des prélèvements de farine[3].

L’enquête du commissaire Sigaud s’oriente très rapidement vers un meunier poitevin de Saint-Martin-la-Rivière, Maurice Maillet, accusé d’avoir mélangé dans la farine du seigle avarié employée à Pont-Saint-Esprit, et du boulanger Guy Bruère qui lui aurait fourni ce seigle. Maillet avoue et déclare: « je n’ai pas osé livrer cette marchandise de mauvaise qualité dans ma commune, alors je l’ai expédié à Pont St. Esprit ». Les Spiripontains applaudissent l'arrestation de ces deux hommes fin août. Tous deux passent deux mois en prison avant d'être innocentés et d'obtenir leur libération « provisoire » fin octobre 1951, un laboratoire militaire d'analyse de Marseille n'ayant trouvé de trace d'ergot de seigle ni dans le pain, ni dans la farine[2].

Cinq hypothèses[modifier | modifier le code]

L'hypothèse ergot de seigle [modifier | modifier le code]

Article détaillé : Ergotisme.

En 1951, le corps médical avait estimé que le « pain maudit » aurait pu être contaminé par de l'ergot de seigle (Claviceps purpurea), un champignon parasite des graminées qui sécrète notamment l'acide lysergique, dont est dérivé le LSD. Mais ce diagnostic n'a jamais pu être prouvé. C'est néanmoins une thèse assez probable, les traitements fongicides contre l'ergot du seigle n'étant pas très développés à l'époque[4].

L'hypothèse « Panogen »[modifier | modifier le code]

Le juge d'instruction ferme le dossier en juillet 1954, prétendant qu'il a trouvé l'origine à cette intoxication : elle serait due à l'ingestion de dicyandiamide de méthyl-mercure, un produit contenu dans un fongicide (« Panogen ») utilisé pour la conservation des grains ayant servi à faire la farine. La justice retient donc cette hypothèse, mais cette piste a fini par être abandonnée à la suite d'une thèse en pharmacie soutenue en 1965[5]. Elle est également mise en doute par Steven Kaplan[5].

L'hypothèse « mycotoxines »[modifier | modifier le code]

En 1982, le professeur Moreau, toxicologue spécialiste des moisissures, a émis l'hypothèse que l'intoxication de Pont-Saint-Esprit aurait pu provenir de mycotoxines, substances produites par des moisissures pouvant se développer dans les silos à grain. Les effets toxiques des mycotoxines sont aujourd'hui bien connus en médecine vétérinaire, mais étaient quasiment inconnus en 1951[6].

L'hypothèse « agène »[modifier | modifier le code]

Le 3 janvier 1952 déjà, la police et les agents des fraudes mènent une grande opération dans les moulins de France : une perquisition simultanée chez 152 meuniers révèlent que certains utilisent des appareils de blanchiment de fabrication allemande (les farines très blanches étant à l'époque préférées par les consommateurs), machines illégales employant l'agène, composé chimique pathogène qui donne des symptômes assez similaires à ceux de Pont-Saint-Esprit. Les 74 meuniers pris en flagrant délit sont rapidement défendus par l'ANMF (Association Nationale de la Meunerie Française) qui brandit la menace d'une filière en péril. Devant ce risque, le juge d'instruction ordonne d'arrêter l'enquête[7].

Outre l'hypothèse des mycotoxines, Steven Kaplan retient celle de ce blanchiment artificiel du pain à l'aide de l'agène[5], aussi dénommé (entre autres) trichlorure d'azote.

L'hypothèse LSD 25[modifier | modifier le code]

Dans son livre A Terrible Mistake[8], à propos de la mort de Frank Olson et les expériences de contrôle mental menées par la CIA dans les années 1950, publié aux États-Unis en octobre 2009 et traitant des opérations de la CIA durant la guerre froide, le journaliste américain indépendant Hank P. Albarelli Jr. avance que la CIA aurait testé le LSD comme arme de guerre, par pulvérisation aérienne sur la population spiripontaine. Enquêtant sur la mort suspecte de Frank Olson, biochimiste de la division spéciale de l'US Army (il s'est défenestré en 1953, au cours d'une crise de paranoïa aiguë, une semaine après avoir pris du LSD), Albarelli met en évidence les recherches d'Olson sur la mise au point d'armes biologiques et de techniques d'interrogatoires via l'usage de drogues, et pense qu'Olson était chargé de superviser le test à Pont-Saint-Esprit. Le LSD fourni par le laboratoire Sandoz pour la CIA était une substance d'étude privilégiée lors de plusieurs projets dont MKULTRA et MKNAOMI. Les habitants de Pont-Saint-Esprit, comme des milliers d'Américains ou non-Américains, auraient servi de cobayes pour tester la dissémination à grande échelle de cette drogue, dans le cadre de MKNAOMI[9]. Albarelli explique en détail sa version des faits lors d'une interview (en anglais) donnée sur la radio suédoise RedIce, le 11 février 2010[10]. Dans son no 559 du 18 février 2010, l'hebdomadaire nîmois La Gazette fait état de cette thèse, suivi par d'autres médias[11],[12]. Les hallucinations qui accompagnent les convulsions de l'ergotisme sont similaires à celle déclenchées par le LSD (l'acide lysergique, base du LSD, est synthétisé à partir de l'ergot de seigle).

En 1995, Bill Clinton s'est excusé publiquement des expérimentations faites sur des cobayes involontaires pendant la guerre Froide, au nom des États-Unis. D'autres endroits aux États-Unis et en Europe, à cette époque, ont été victimes involontaires de ces expérimentations de la CIA. Les documents déclassifiés existent, même si les informations importantes ont été barrées en noir[13].

En 2015, le réalisateur de documentaire Olivier Pighetti réalise le film Pont-Saint-Esprit, 1951 : 5 morts, 30 internés, 300 malades – Le complot de la CIA qui est diffusé sur France 3 le 8 juillet[14].

Conclusion provisoire[modifier | modifier le code]

En 2002, selon l'ouvrage de Régis Delaigue[15], l'affaire du pain maudit de Pont-Saint-Esprit n'est toujours pas élucidée.

Cependant, pour des chercheurs au laboratoire de toxicologie de l'INRA, Isabelle Oswald et Olivier Puel, qui étudient les mycotoxines, les « symptômes des habitants de Pont-Saint-Esprit, hallucinations et signes de vasoconstriction, font penser à une crise d'ergotisme »[16].

Postérité[modifier | modifier le code]

  • Le scénario du 7e album BD de la série Luc Orient, Le Cratère aux sortilèges, dessiné par Eddy Paape, paru en 1974 racontant l'hystérie hallucinatoire d'un village frappé par un météorite dégageant un gaz vert, pourrait avoir été inspiré à Greg en partie par cette affaire.
  • L'affaire et la thèse de l'implication de la CIA sont mentionnées dans l'essai Les Armes secrètes de la CIA de Gordon Thomas paru en 2006 et le roman Puzzle de Franck Thilliez, paru en .
  • En , le livre Histoires vraies en Languedoc-Roussillon[17] de Hubert Delobette relate dans le détail cette intoxication.
  • L'intoxication est également le point de départ d’un roman de Christophe Claro, Tous les diamants du ciel paru en [18].
  • Le 13 février 2010, France 3 a diffusé le téléfilm Le Pain du diable, dont le scénario est basé sur cette affaire.
  • Le 8 juillet 2015, un documentaire de Olivier Pighetti sur cette affaire est diffusé sur France 3.
  • Pont-Saint-Esprit, les cercles de l'enfer[19], roman de Laurent Mantese, se déroule durant les événements et les relate en prenant le point de vue d'un des intoxiqués. Aux éditions La Clef d'Argent, coll. « LoKhaLe » no 2, 2015, postface de Jean-Pierre Favard (ISBN 9791090662261) (ISSN 2428-0542)[1]
  • La série de bandes dessinées Le Mal de Houot fait également référence au "Mal des Ardents".
  • L'émission Affaires sensibles du 7 février 2017 sur France Inter est consacrée à ce sujet.

Témoignage[modifier | modifier le code]

Un reportage a été diffusé sur Arteradio : Le secret dénoncé.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Steven Kaplan, Le pain maudit: retour sur la France des années oubliées, 1945-1958, Fayard, , p. 368.
  2. a et b Steven L. Kaplan, Le pain maudit de Pont-Saint-Esprit, p. 68 de L'Histoire no 271, décembre 2002, article intitulé Le pain, le peuple et le roi, p. 64-70
  3. Steven Kaplan, Le pain maudit: retour sur la France des années oubliées, 1945-1958, Fayard, , p. 299-333.
  4. Les étranges symptômes du « pain tueur » de Pont-Saint-Esprit, Le Monde, 31 juillet 2014
  5. a, b et c Quand le pain empoisonne, La Vie des idées, 3 septembre 2008
  6. Régis Delaigue, Le Feu Saint-Antoine et l'étonnante intoxication ergotée, Éd. Armine-Ediculture, 2002, p. 214-225, où l'on trouvera par ailleurs une bibliographie détaillée de cette question.
  7. Steven Kaplan, Jean-Philippe de Tonnac, La France et son pain, Albin Michel, , p. 147.
  8. (en) Hank P. Jr. Albarelli, A terrible Mistake : The Murder of Frank Olson and the CIA’s Secret Cold War Experiments, TrineDay Publishers, , 864 p., broché (ISBN 0977795373, présentation en ligne)
  9. Francis Zamponi, « LSD, CIA et Pont-Saint-Esprit », Le Monde, 10 mars 2010.
  10. Interview disponible à l'URL suivante : H.P. Albarelli Jr. - Germ Warfare, CIA, LSD, Dr Frank Olson
  11. « En 1951, un village français a-t-il été arrosé de LSD par la CIA ? », Les Inrockuptibles, 8 mars 2010.
  12. « L'affaire du Pont-Saint-Esprit : du pain empoisonné par la CIA ? », L'Express, 10 mars 2010
  13. Voir livre du français Olivier Pighetti, journaliste et réalisateur
  14. interview de l'émission l'heure du crime sur RTL le 30 juin 2015
  15. Régis Delaigue, Le feu Saint-Antoine et l'étonnante intoxication ergotée, Ed. Armine-Ediculture, 2002, p. 214-225, où l'on trouvera par ailleurs une bibliographie détaillée de cette question
  16. Sandrine Cabut, « Les étranges symptômes du « pain tueur » de Pont-Saint-Esprit », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne)
  17. Hubert Delobette et Paul-René Di Nitto, Et soudain : histoires vraies en Languedoc-Roussillon, Papillon rouge, , 287 p. (ISBN 2-9520261-2-2)
  18. Claro, Tous les diamants du ciel, Actes Sud, , 247 p. (ISBN 978-2-330-01011-9)
  19. Page officielle du roman sur le site de l'éditeur.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Steven L. Kaplan, Le pain maudit, Fayard, 2008 (ISBN 978-2-213-63648-1), 1 140 p.
  • Cyril Guinet, « Le pain maudit de Pont-Saint-Esprit », in: Geo Terroirs, hors-série 1H, octobre-novembre 2013, p. 51-53
  • « Le pain de la mort », in: Point de vue - Images du monde, nouvelle série no 170, 6 septembre 1951
  • Régis Delaigue, Le feu saint-Antoine et l'étonnante intoxication ergotée, Contribution à l'étude du mal des ardents et de l'ergotisme, Saint-Romain-en-Gal, Armine-Ediculture, 2002, (ISBN 2-910331-01-6).

Articles connexes[modifier | modifier le code]