Technoscience

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Il est d'usage de considérer le philosophe belge Gilbert Hottois comme l'inventeur du terme technoscience en 1977[1]afin de mettre en évidence le caractère intriqué des liens entre les sciences et les techniques et émettre la thèse que leur contrôle devient de plus en plus problématique au XXe siècle. Toutefois, le sociologue Dominique Raynaud indique que ce mot a été utilisé à plusieurs reprises de façon confidentielle au lendemain de la Seconde Guerre mondiale; la première fois en 1946 par Harold D. Lasswell, politiste, psychanalyste et théoricien de la communication de masse américain[2] .

Le terme a été vulgarisé en 1979 par Hans Jonas[3] puis en 1987 par Dominique Janicaud [4] et surtout par Bruno Latour la même année[5]. Également utilisé par les Américains Don Ihde, Hubert L. Dreyfus et Donna Haraway (1997), il est entré dans le vocabulaire usuel dans les années 1990 mais le philosophe François-David Sebbah fait remarquer que s'il apparaît beaucoup dans les discours militants (pour exprimer une inquiétude), il est en revanche pratiquement absent dans le milieu scientifique. De fait, son sens est ambigu car il est moins éclairant qu'il ne pose de questions, tant dans les champs de l’épistémologie, de l’économie et de la politique que dans ceux de la philosophie et de la métaphysique[6].

Le problème de la définition[modifier | modifier le code]

Bien que souvent présentées comme distinctes, l'histoire des sciences et l'histoire des techniques sont étroitement liées. Des traces d'activités techniques ne prouvent en rien l'existence d'une pensée scientifique, mais on peut discuter de la scientificité des savoirs nécessaires à la mise en œuvre de ces techniques. Deux caractéristiques sont ordinairement soulignées, l'opérativité et la circularité entre le savoir et ses instruments.

  • Par opérativité, on entend la production de phénomènes, principalement dans les laboratoires. La technoscience ne se contente pas d'observer le réel, elle l'utilise, le modifie et l'enrichit. C'est particulièrement net dans le cas de la chimie puisque les chimistes ne cessent de synthétiser de nouvelles molécules, de nouvelles fibres textiles, de nouveaux matériaux, mais c'est valable aussi dans les autres sciences.
  • Par circularité, on veut dire que la science produit des technologies qui en retour produisent des savoirs. L'ordinateur est l'exemple même d'instrument technoscientifique issu de connaissances en mathématiques et capable d'impulser quantité de découvertes dans les autres sciences, y compris en mathématiques.

Le philosophe Jean C. Baudet oppose à la notion de technoscience le concept de STI ("Science-Technique-Industrie) de manière à prendre en compte la dimension économique de l'activité scientifique et technique. Les querelles de dénomination sont nombreuses. Certains philosophes préfèrent parler de technologie, comme Michel Puech. L'expression « R&D » pour Recherche et Développement est régulièrement utilisée d'après Gilbert Hottois pour désigner le cœur de la technoscience, l'espace où se rencontrent chercheurs, ingénieurs et industriels.

Retenir le terme technoscience permet de souligner un phénomène d'émergence : de la science moderne a progressivement émergé une technoscience par laquelle nos capacités de perception et nos possibilités d'action sur le réel ont été beaucoup augmentées. Sur cinq siècles, le développement des télescopes et des microscopes, des premières lunettes et loupes jusqu'aux derniers instruments mis au point, interféromètres ou accélérateurs de particules, est exemplaire de l'émergence d'une nouvelle façon de percevoir le monde. Le développement des capacités humaines d'action sur le réel est plus discuté. Ce qui est indéniable est la maîtrise de domaines complexes comme le vivant ou l'énergie.

Le champ de la critique[modifier | modifier le code]

La technoscience voit parallèlement se développer une pensée critique. Les scientifiques eux-mêmes sont confrontés à des problèmes éthiques et développent une culture du risque à côté de leurs préoccupations pour la satisfaction du public et la rentabilité des productions industrielles adossées à la technoscience. Les philosophes et sociologues des techniques critiquent cette culture de la science ou des scientifiques, insistant sur le fait que le développement de la technoscience n'obéit à aucune fatalité, que les outils et instruments de la science ne sont pas neutres, que l'unité de sens minimale qu'il faut retenir pour penser ce phénomène est l'hybride être humain-artefact.

Référence[modifier | modifier le code]

  1. Gilbert Hottois, L’inflation du langage dans la philosophie contemporaine, thèse de doctorat, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 1977
  2. Dominique Raynaud, Note historique sur le mot "technoscience"], Zilzel, avril 2015 http://zilsel.hypotheses.org/1875#_ftnref3
  3. Hans Jonas, Le Principe responsabilité, 1979
  4. Dominique Janicaud, La puissance du rationnel, 1985)
  5. Bruno Latour, Science in Action, How to Follow Scientists and Engineers through Society, Cambridge, Harvard University Press, 1987 ; trad. fr. La Science en action, Paris, La Découverte, 1989.
  6. François-David Sebbah, Qu'est-ce que la technoscience ? Une thèse épistémologique ou la fille du diable ?, Encre marine, 2010

Bibliographie (en français)[modifier | modifier le code]

François-David Sebbah, Qu'est-ce que la technoscience ? Une thèse épistémologique ou la fille du diable ?, Encre Marine, 2010
Bernadette Bensaude-Vincent, Les vertiges de la technoscience. Façonner le monde atome par atome, La Découverte, 2009
Jean-Yves Goffi, dir., Regards sur les technosciences, Librairie Philosophique Vrin, 2006
Isabelle Stengers, Sciences et pouvoirs. La démocratie face à la technoscience, La Découverte, 2002
Thomas Ferenczi, dir., Les défis de la technoscience, Complexe, 2001
Serge Latouche, La Mégamachine. Raison techno-scientifique, raison économique et mythe du progrès, La Découverte, 1995
Philippe Breton, Alain-Marc Rieu, Franck Tinland, La techno-science en question, Champ Vallon, 1993
Dominique Janicaud, La puissance du rationnel, Gallimard, 1985
Gilbert Hottois, Le Signe et la technique. La philosophie à l’épreuve de la technique, Montaigne, 1984
Jacques Ellul, Le Système technicien, 1977; réédition : Le cherche midi, 2012

Liens externes[modifier | modifier le code]

Note critique sur le mot "technoscience", Dominique Raynaud, Zilzel, avril 2015
Note historique sur le mot "technoscience", Dominique Raynaud, Zilzel, avril 2015
Les technosciences : essai de définition, Xavier Guchet, 2010
Faut-il craindre la technoscience ?, interview de Bernadette Bensaude-Vincent sur France Culture, 26 juin 2009
Le citoyen face à la technoscience, Jacques Testart, 2006

Liens internes[modifier | modifier le code]

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