Parler gaga

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Dictionnaire francoprovençal/français de Saint-Etienne, 1897

Le gaga ou parler stéphanois est la variante de français régional pratiquée dans la ville française de Saint-Étienne et dans sa région[1].

Selon les époques, le terme parler gaga recouvre des réalités différentes, suivant que l'on se réfère au parler francoprovençal ou arpitan de Saint-Étienne, dont les derniers écrits datent des années 1930, ou que l'on parle du français en usage dans cette ville et dans sa région. Beaucoup de Stéphanois ignorent qu'une autre langue que le français a été parlée dans leur ville jusque récemment et que les expressions savoureuses qu'ils appellent parler gaga en découlent en grande partie. Pourtant cette langue a même fait l'objet de dictionnaires et de grammaires comme on peut le voir en illustration.

Aujourd'hui le terme parler gaga n'a plus que le sens du français régional local et c'est celui-ci qui fait l'objet du présent article. Il s'agit avant tout d'un parler populaire, inventif, dérivant du francoprovençal ou arpitan[2].

Un certain nombre de termes prennent leur origine dans le passé industriel de la ville : la mine, la mécanique et le tissage, bien que ces activités appartiennent désormais davantage à l'histoire qu'au présent. Mais aussi dans les activités rurales des régions de polyculture maraîchère et d'élevage extensif comme le Forez, les Monts du Pilat, la région roannaise et les Monts du Roannais.

Il est caractérisé principalement par :

  • un ensemble de réalisations phonétiques (prononciation) qui constituent l'accent stéphanois,
  • un lexique spécifique, dont des exemples sont donnés ci-dessous,
  • des particularités grammaticales communes avec le français familier standard: par exemple pour le comparatif de l'adjectif, l'adverbe mieux à la place de plus (mieux grand au lieu de plus grand),
  • des expressions idiomatiques originales, dont des exemples sont donnés ci-dessous,
  • quelques structures syntaxiques, différentes de celles qui sont répandues dans le reste du domaine francophone: par exemple le marqueur restrictif que employé en fin de proposition pour signifier «seulement» ou «à l'instant» (je commence que : «je viens de commencer», ils regardent que : «ils ne font que regarder») ou l'usage particulièrement fréquent du passé surcomposé)

En 2007, à l'occasion de la publication d'une traduction des Aventures de Tintin en arpitan[3] (orthographe de référence B), le musée du vieux Saint-Étienne a monté une exposition intitulée « Tintin parle gaga »[4].

Prononciation et tonalité[modifier | modifier le code]

  • Les « a » se prononcent soit fermés /ɑ/, comme le « â » de « pâte » (« moi », « ça », se prononcent /mwɑ/ /sɑ/, ou s'articulent /æ/ (il est tard : /il ɛ tær/), quand ils sont suivis d'un r. Dans cette position, les "en" se prononcent également /æ/ ("genre").
  • Les « eu » se prononcent également tous fermés /ø/, comme dans « peu » : ainsi « jeune » se prononce comme « jeûne » /ʒøn/.
  • De nombreux locuteurs, surtout à partir de 40 ans, distinguent encore clairement dans leur prononciation /ɛ̃/ (« brin », « empreinte ») et /œ̃/ (« brun », « emprunt »).
  • Les « e » au milieu des mots sont souvent muets. Cette tendance du français populaire est particulièrement poussée dans la région. Par exemple, « atelier » se prononce « at'lier ». De même, « cette maison » sera prononcé « c'te maison ». Le « a » peut également être élidé, dans les « cas extrêmes » : « Saint-Ch'mond » pour « Saint-Chamond » ville voisine de Saint-Étienne
  • les « é » des participes passés sont fréquemment élidés ; par exemple « il est tout trempe », ce qui constitue un adjectif verbal
  • L'intonation est un peu traînante.
  • Le « c » est parfois remplacé par le « g »lorsqu'il est suivi d'un « l », par exemple Claude, Claudius, Claudette, deviennent : le Glaude, le Glaudius, la Glaudette dans les zones rurales particulièrement.
  • Le son « oille » est souvent remplacé par le son « ôï » comme : vous vôïez (au lieu de vous voyez), vous crôïez (au lieu de vous croyez).
  • Les nasales sont diphtonguées : « eanfeant », « seon », « feond », sauf les sons « in » et « un ».

Histoire du gaga[modifier | modifier le code]

Parler gaga et patois dans la littérature[modifier | modifier le code]

Très tôt, des documentalistes et des historiens se sont intéressés à cette langue particulière. Dès 1863, Louis-Pierre Legras, publiait un Dictionnaire du patois forézien, suivi en 1896 par Pierre Duplay de La Clé du parler gaga.

Le patois était soit un trésor linguistique peu apprécié d'après l'abbé Grégoire qui trouvait que

« Il n'y a plus de provinces, et il y a encore trente patois qui en rappellent les noms ! (...) La langue politique n'existe pas en patois ! Nous avouons ne pas le regretter beaucoup (...) La pauvreté des patois resserre l'esprit, nuit à la propagation des lumières et conserve les superstitions[5]. »

Soit au contraire très prisé selon Charles Nodier :

« C'est une étrange destinée que celle du patois, cette belle langue rustique, mère indignement rebutée de nos langues urbaines et civilisées, que ses filles ingrates désavouent et qu'elles vont persécuter jusque sous le chaume, tant elles craignent, dans l'éclat de leur prospérité usurpée, qu'il ne reste quelque part des traces de leur roture[6] »

. Dans l'introduction à son dictionnaire, Louis-Pierre Gras[7] donne une amusante définition des pédants :

« Que les pédants sourient et continuent de railler les patois. Savez-vous comment on nomme chez nous ces gens qui dédaignent le langage et la condition de leurs pères, et ne sachant ni patois ni français, parlent meta-Dio mela-Diablou (moitié dieu, moitié diable) ? On les nomme des recoupés. Et quand ils viennent, sous la noire cheminée où leur mère suspendait leur berceau, raconter à des auditeurs ébahis les merveilleuses aventures de leurs voyages ou leurs hâbleries philosophiques, les bons vieux paysans secouent la tète d'un air de doute et murmurent avec une malicieuse bonhommie[8]. »

Parler gaga et parler lyonnais[modifier | modifier le code]

Les deux parlers ont beaucoup de mots en commun qu'il convient de signaler dans le dictionnaire gaga. Ainsi, selon le glossaire extrait de la Grand'Côte au Gourguillon (contes Lyonnais des Autrefois)[9], on retrouve en lyonnais, entre autres, les mots suivants :

  • Ablager : accabler.
  • Abouser (s') : tomber
  • Appeger : donner un coup
  • Apincher : voir, guetter, épier.
  • Arraper : adhérer.
  • Babet : Pomme de pin.
  • Badabet ou Badabeu : niais, un peu attardé mental(le second est plus rustre)
  • Baraban : pissenlit
  • Bazut : bête, idiot
  • Berchu : à qui il manque une ou plusieurs dent(s)
  • Beauseigne, bichette, bissignette  : Exclamation exprimant la pitié ou, le plus souvent une tendre sympathie.
  • Bisangoin (de) : de travers
  • Boge : sac de toile grossière, cartable
  • Broger : réfléchir, penser, ressasser des idées noires.
  • Bronquer : cogner.
  • Cafi : plein
  • Cacasson (à) : accroupi.
  • Cafuron : Petite fenêtre, lucarne
  • Cenpotte : tonneau contenant de cent à cent-vingt litres.
  • Cuchon : amas, beaucoup.
  • Cuche : diphtongue de cuchon exprimant la sensation de sassiété gustative.
  • Crainteux : celui qui craint, qui a peur de.
  • Démachurer : dénoircir.
  • Débarouler : Dégringoler « il a débaroulé les escaliers »
  • Ébarioles : vertige
  • Ébravager (s') : s'effaroucher.
  • Écouaté : cassé en petits morceaux.
  • Egraillassé : Se dit d'une personne ébouriffée, à l'aspect désordonné. "Il est tout égraillassé"
  • Émaseler (s') : écorcher « Fouilla ! Il s'est tout émaselé »
  • Encarfourner : Se trouver ratatiné dans un espace réduit de manière inconvenante.
  • Fouilla ! : Exclamation polysémique pouvant marquer la surprise, l'admiration ou encore la moquerie.
  • Gandot : Boîte de métal dans laquelle les mineurs rangeaient leur repas pour le garder au chaud.
  • Gandous : Eboueurs.
  • Gandouse (la) : Déchèterie, décharge.
  • Garagnas : gamin chahuteur
  • Gongonner : bougonner, grommeler.
  • Mâchurer : noircir, salir.
  • Pater : Ferrailleur, chiffonnier
  • Petafiner : abîmer, gâcher.
  • Piat : morceau de chiffon.
  • Pichorgne : On dit de quelqu'un qu'il est pichorgneur lorsqu'il rechigne à manger, qu'il ne mange pas beaucoup.
  • Quinarelle : Se dit d'une personne encline à pleurnicher.
  • Regretteux (autre version de regretou) : quelqu'un de délicat qui éprouve facilement de la répugnance.
  • Sampille (d'où le verbe sampiller) : guenille.
  • Tétareau : Tête brûlée.
  • Vogue : Fête foraine.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. La plupart des termes sont usités dans le Massif du Pilat, c'est-à-dire au sud de Saint-Étienne, mais aussi dans les Monts du Forez, la plaine du Forez et la région roannaise.
  2. St-Etienne en Bref
  3. «L’affaire Tournesol» vient d’être traduite en arpitan, terme qui désigne les patois alpins parlés de Lyon à Aoste en passant par Savièsein Le Nouvelliste, Sion, 31 mars 2007.
  4. www.vieux-saint-etienne.com : Expo dossier : Tintin parle gaga ... 5 siècles de littérature en parler forézien
  5. Discours à l’Assemblée constituante du 11 août 1791 sur l'unité de la langue française[1]
  6. [2]
  7. 1833-1873-Fondateur de la Diana, la Société archéologique et historique du Forez[3]
  8. Louis-Pierre Legras[4]
  9. Lugd, Éditions lyonnaises d'art et d'histoire, Lyon, 1992

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Louis Dorna et Étienne Lyotard, Le parler gaga !, Actes Graphiques (éd. originale: Éditions Dumas),‎ 2005, 7e éd. (1re éd. 1953) (ISBN 2-910868-88-5)
  • Jean-Paul Chartron, Le cri du pillot, Actes Graphiques,‎ 1987
  • Jean-Baptiste Martin, Le parler du Forez et du Roannais : Dictionnaire du français régional de la Loire, Bonneton,‎ 2000 (ISBN 2-86253-266-5)
  • Pierre Perrin et Pierre Zellmeyer, Le petit gaga illustré : L'encyclopédie du Pétrus, Actes Graphiques,‎ 2001 (ISBN 2-910868-31-1)
  • Jacques Plaine et Jeanluc Epallle, Les trésors de Toutengaga : Dictionnaire gaga-français/français-gaga, Actes Graphiques,‎ 2005 (ISBN 978-2910868987)
  • Martine Garnier, Petit Lexique Illustré Du Parler Stéphanois, L'Antilope,‎ 1998 (ISBN 2912038154)
  • Louis-Pierre Gras, Dictionnaire du patois forézien, Librairie ancienne Auguste Brun, Lyon,‎ 1863

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]