Joual

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Le joual est un sociolecte du français québécois issu de la culture populaire urbaine de la région de Montréal[1]. Depuis que le joual a obtenu une certaine forme de reconnaissance sociale au cours de la 2e moitié du XXe siècle grâce à certains auteurs et artistes québécois, le terme prend chez certains auteurs une valeur identitaire pour désigner toute forme du français québécois parlée au Québec ou dans les autres provinces du Canada. Par contre, les francophones de l'extérieur de Montréal récusent le terme joual pour qualifier leur patrimoine linguistique[2] et certaines personnes réservent le terme « joual » à la variété basilectale du français québécois parlé à Montréal. Concrètement parlant, le joual est du français montréalais, sauf que le terme joual fait aussi appel à des débats de société qui ont eu lieu et des questions qui se sont posées dans la controverse, notamment pour répondre à la question: quelle langue devrions-nous parler au Québec?

Description[modifier | modifier le code]

Article détaillé : français québécois.

Caractéristiques générales[modifier | modifier le code]

Comme partout ailleurs dans le monde où le français est la langue maternelle de la population, il existe au Québec deux formes de langue distinctes: le français écrit, le français international, soit le français scolaire enseigné dans les écoles, et le français oral, qui est le français québécois proprement dit, plus ou moins marqué selon l'appartenance culturelle et sociale des locuteurs. Le joual en est une variété basilectale ce qui fait que le joual en comporte les mêmes caractéristiques.

Le joual montre des particularismes phonologiques, lexicaux et morphosyntaxiques dont l'origine précise est contestée[3] mais qui sont partagés par les autres variétés de l'Ouest et du Centre du français québécois :

  1. la diphtongaison des voyelles longues (par exemple, /fɛːt/ « fête » réalisé phonétiquement [faɛ̯t]) ;
  2. la réalisation dégradée de /ɛ/ comme [a] en syllabe finale ouverte (/ʒamɛ/ « jamais » > [ʒama]; /i-etɛ/ « il était » > [jeta]) ;
  3. la réalisation dégradée de /a/ comme [ɑ] ~ [ɔ] en syllabe finale ouverte (« chatte » > [ʃat] : « chat » > [ʃɑ] ~ [ʃɔ]; « platte » > [plat] : « plat » > [plɑ] ~ [plɔ])[4].

Des lexicalismes phonologiques comme /mwe/ pour « moi » ou /arturne/ pour « retourner », des locutions conjonctives comme à cause que pour « parce que », ou des expressions comme gratteux pour « avare » sont celles du français québécois.

Ces particularités s'expliquent par des raisons historiques, les Québécois d'aujourd'hui étant les descendants de colons français arrivés dans le Nouveau Monde pendant l'Ancien Régime, apportant avec eux la koinè urbaine de Paris qui était la langue véhiculaire des voyageurs du XVIIe siècle[5] qui évolue depuis en fonction d'une dynamique interne sous-jacente.

Le vocabulaire joual emprunte beaucoup à l'anglais au niveau lexical. Ces emprunts et calques de l'anglais sont expliqués par la proximité et les échanges entre les populations anglophone et francophone de Montréal au cours de son histoire[6]. Par exemple, on dira qu'un plat « a l'air bon » ou qu'une situation « regarde bien » (to look good en anglais), qu'on va « prendre une marche » (to take a walk en anglais) et on appuiera une affirmation par « Pour vrai ! » (For real! en anglais).

C'est cette dernière caractéristique qui est le plus associée au joual quand celui-ci désigne le français québécois basilectal parlé dans l'est de Montréal. Quand on compare le basilecte de Montréal avec les basilectes de l'extérieur de Montréal (comme, par exemple, le magoua de Trois-Rivières), on constate que de nombreux anglicismes montréalais sont inconnus ailleurs au Québec ou que les locuteurs ailleurs au Québec en ont une connaissance passive qu'ils ont assimilé à la télévision ou au cinéma[7]. Comme partout dans le monde, il y a des expressions dans le français québécois qui diffèrent d'une région à l'autre, voire des expressions dans le joual qui varient d'un quartier à l'autre.

Le joual est un dialecte essentiellement oral et ne possède pas de norme d'écriture bien établie.

Sacres[modifier | modifier le code]

Article détaillé : sacre québécois.

Les sacres sont des jurons typiquement québécois qui sont fortement identifiés au français québécois basilectal ou au joual. La majorité des jurons est empruntée au vocabulaire liturgique catholique romain. La religion ayant été très présente et ayant joué un rôle central du temps de la colonie jusqu'aux années 1960, les Québécois en ont tiré l'essentiel du vocabulaire qui leur sert de jurons.

Lexique[8][modifier | modifier le code]

Article détaillé : Lexique du français québécois.

Le débat des uns : le monde des arts et de la culture[modifier | modifier le code]

Historique du terme[modifier | modifier le code]

On trouve le terme «joual» dans les années 1930 et quelquefois antérieurement un peu partout au Canada francophone et ailleurs[9]. Le mot désigne alors avec dérision les locuteurs qui utiliseraient le mot «joual» au lieu de «cheval», par manque de scolarité, par tradition ou par goût. C'est l'explication qu'avança André Laurendeau, alors éditeur en chef du quotidien Le Devoir, au nom de baptême du parler québécois des années soixante.

Après des décennies d'autodépréciation où la majorité de la population avait le sentiment que leur langue ne pouvait s'afficher en public[10], le joual a fait figure de symbole d'affirmation nationale par l'entremise des pièces de théâtre et des romans de l'auteur Michel Tremblay (avec notamment la pièce de théâtre Les Belles-Sœurs en 1968), les chansons de l'auteur-compositeur Robert Charlebois (la chanson Fu Man Chu en 1972 également), les monologues de l'humoriste Yvon Deschamps et les dictionnaires de la langue québécoise de Léandre Bergeron.

De nombreux films québécois ont aussi contribué à cette affirmation nationale : Deux femmes en or (1970) de Claude Fournier, J'ai mon voyage ! (1973) de Denis Héroux, Elvis Gratton (1985) et Octobre, (1994) de Pierre Falardeau. Certaines émissions de télévision et de radio ont aussi joué un rôle dans les années 1950 (par exemple les feuilletons de télévision Les Belles Histoires des pays d'en haut et plus tard La Petite Vie).

Aujourd'hui[modifier | modifier le code]

Depuis cette époque, les niveaux de langage de la population se sont diversifiés, notamment à la suite de l'adoption de la loi 101[11]. Toutefois, le joual ainsi que les autres variétés basilicales du français québécois demeurent très présent dans la culture québécoise. Ce phénomène s'observe à travers la musique, les contes et légendes, à la télévision, à la radio, dans le cinéma et dans les conversations.

Controverse[modifier | modifier le code]

Certains continuent d'associer le joual à un bas niveau de langue populaire comme le faisait le journaliste André Laurendeau. L'indignation face à ce sociolecte est largement signalée par l'auteur Jean-Paul Desbiens dans son essai Les Insolences du Frère Untel (1960), puis par l'auteur Georges Dor dans son pamphlet Anna braillé ène shot (1996, en français : « elle en a pleuré un grand coup »).

Bien que la période d'affirmation nationale des années 1960 ait eu des effets mélioratifs dans les mentalités face à l'oralité, le joual en tant que sociolecte — comme le ebonics aux États-Unis — a été trop souvent classé comme une tare linguistique, tant par les universitaires, les écrivains et les journalistes du Québec que par le reste de la francophonie (notamment en France). Toutefois, la nouvelle et large diffusion de ce parler a aussi contribué à l'idée erronée que le joual serait la seule langue du Québec.

Le débat des autres: le monde des sciences du langage[modifier | modifier le code]

Le joual comme créole[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Créole.

La question du créole et de la créolisation du français au Québec, quand elle s’est posée selon l'analyse de Mathilde Dargnat[12] l'a toujours été à propos du joual, c'est-à-dire à propos de la variété la plus dévalorisée socialement (Lefebvre 1965[13], Wittmann 1973[14], Laroche 1975[15], Reutner 2008[16]), et la plus susceptible de représenter à la fois un contact de langue et une situation de domination économique et culturelle. Il existe deux grandes tendances définitoires des langues créoles. La première, sociohistorique, définit les créoles comme des langues nées au cours des colonisations européennes des XVIIe et XVIIIe siècles, à partir de formes populaires du français, utilisées dans le contexte des contacts de population au cours de l'esclavage, définition qui exclut toute assimilation entre situation québécoise et situation suggérée pour la genèse d'une créole. La seconde, plus générale, fondées sur le «type» linguistique, voit l'existence des créoles comme un phénomène universel de glottogénèse dans un contexte de contacts linguistiques, définition qui permettrait d'envisager la zone de contact linguistique entre l'anglais et le français comme une zone de créolisation.

C'est Henri Wittmann qui pose le plus clairement la question du joual comme créole. Sur la base d'une analyse typologique comparative qui combine des aspects lexico-statistiques et morpho-syntaxiques, il définit le joual comme langue hybride plutôt que comme créole, même s'il leur reconnaît un certain nombre d'analogies d'ordre typologique et sociolinguistique » (1973, p. 83) :

« L'hybridation présuppose une situation de diglossie dans laquelle la langue des ancêtres est menacée par une langue de prestige dominante « superordonnée ». La créolisation présuppose que la langue des ancêtres « stigmatisée » n'a pas pu résister aux pressions de la langue dominante et que, par conséquent, la langue subordonnée a déjà cédé sa place à la langue superordonnée[17]. […] Il résulte de l'hybridation un état remanié de la langue des ancêtres dans lequel la langue de pression fait figure d'adstrat. Il résulte de la créolisation un état remanié de la langue dans lequel la langue des ancêtres fait figure de substrat. […] La distinction entre langues créoles et langues hybrides nous amène tout de suite à supposer que le joual a un bagage génétique autre que celui de la créolisation. » (1973, p. 88-89).

Plus récemment, Wittmann aborde le sujet du joual comme créole dans les préjugés de la classe littéraire québécoise, notamment chez Georges Dor[18].

Dans la controverse du joual qui opposa les gens qui se sont retrouvés dans la mouvance autour de la revue Parti pris (Jacques Godbout, Michel Tremblay, Pierre Vallières) à André Laurendeau et Jean-Paul Desbiens, Dor avait pris le parti de ces derniers. En 1996, il en avait rajouté en démontrant l'existence d'un décalage structurel significatif entre le meneu-meneu national des Québécois et le français scolaire international, écrit et parlé, notamment au niveau de l'expression des équivalents du verbe être[19]. Dor soulève également l'hypothèse que le joual est un créole[20]. En 1997, un groupe de dix linguistes de l'Université Laval, appuyé par dix autres de leurs collègues, avaient attaqué Dor non pas sur la base de ses opinions sociopolitiques, mais en déridant l'amateurisme de son analyse linguistique[21]. Wittmann avait défendu la justesse de l'analyse de Dor, notamment en démontrant que, même si le meneu-meneu basilectal des Québécois, joual, magoua, chaouin et autres variétés, n'est pas du créole, il n'y a pas, à l'instar du créole, de verbe être conjugué. Wittmann constate également que le meneu-meneu de Dor n'est pas du joual mais bien du chaouin[22] et que les Québécois de l'extérieur de Montréal sont toujours aussi rébarbatifs pour se reconnaître dans le glottonyme joual qu'en 1973[23].

Le créole comme joual[modifier | modifier le code]

Il ressort de la problématique autour de la controverse du joual et du joual comme créole que les termes créole et créolisation sont utilisés ici chez les différents intervenants dans différentes acceptions, scientifiques et populaires.

Du point de vue scientifique, il n'y a fondamentalement que deux définitions pour les termes créole et créolisation :

  1. Dans ses acceptions sociohistorique, culturelle et anthropologique, on qualifie de « créole » les populations issues de la confrontation, durant la période coloniale du XVIIe siècle au XIXe siècle, entre colons blancs et esclaves dans les Amériques, dans l'océan Indien et dans le golfe de Guinée, ainsi que leurs coutumes et façons de parler. Dans ce contexte, « créolisation » se réfère à une métissage de cultures.
  2. Dans son acception donnée par la linguistique, une langue créole ou un créole est une variété de langue issue de la nativisation accélérée d'une langue seconde syntaxiquement restructurée dans un contexte social de conversion linguistique. On qualifie de créolisation l'ensemble du processus linguistique de conversion et on entend par « langue seconde restructurée » un pidgin, une koinè ou une autre variété de langue véhiculaire.

Ainsi, le papiamento est une langue créole considérée à la fois sous ses angles sociohistorique et linguistiques. Le joual n'est issu ni d'une relation maître-esclave ni d'une langue seconde non maternelle.

L'usage que font du terme « créole » certains écrivains québécois comme Jean-Paul Desbiens et Georges Dor pour désigner un français « mal parlé » ou « déstructuré » n'est pas scientifique et est ressentie comme une injure raciste par les personnes parlant une langue créole, notamment, au Québec, les Haïtiens qui sont largement représentés dans la population d'aujourd'hui. Ceci étant dit, rien n'empêche de traiter cette acception populaire du terme « créole » en traitant de sujets comme les insultes et le racisme.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Henri Wittmann, 1973. « Le joual, c'est-tu un créole? » La Linguistique 1973, 9:2.83-93.[1]. En 1958, au moment où André Laurendeau répand le terme, le joual comme notion et certains de ses caractéristiques, notamment au niveau de la prononciation et des anglicismes, sont totalement inconnus à l'extérieur de Montréal.
  2. Par exemple, les Trifluviens parlent magoua. Le magoua se distingue du joual par la prononciation, le vocabulaire et par une morphologie plus basilectale.
  3. Louise Dagenais, Revue québécoise de linguistique théorique et appliquée, vol. 5, no 4, 1986, pp. 63-128.
  4. Cette dégradation change un phonème /a/ - qui est phonologiquement distinct du phonème /ɑ/- en [ɑ] en fin de mot, un [ɑ] dont la réalisation phonétique avoisine [ɔ] (Douglas Walker, The Pronunciation of Canadian French, Ottawa: University of Ottawa Press, 1984, p. 78.[2])
  5. Henri Wittmann, « Le français de Paris dans le français des Amériques. » Proceedings of the International Congress of Linguists 16.0416 (Paris, 20-25 juillet 1997). Oxford: Pergamon (CD edition). [3]
  6. Benoît Côté & Laurence Mettewie, « Les relations entre communautés linguistique en contexte scolaire et communautaire: regards croisés sur Montréal et Bruxelles », Éducation et francophonie, Revue de l’Association canadienne d’éducation de langue française, vol. 36, no 1, 2008, p. 5-24.[4]
  7. Jean-Claude Rondeau, « L’Etat québécois et l'aménagement linguistique face à la mondialisation : barrières ou coopération » Actes du Séminaire Langue nationale et mondialisation, enjeux et défis pour le français, Publications du Québec, 1995, p. 313-338
  8. Certains mots et expressions du joual se retrouvent dans la Catégorie:français du Québec du Wiktionnaire.
  9. Paul Laurendeau, « Joual – Chronique du TLFQ (XXII) », Québec français, n° 67, octobre 1987, pp 40-41.[5]
  10. Chantal Bouchard, 2000. "Anglicisation et autodépréciation." Le français au Québec: 400 ans d'histoire et de vie, ed. Conseil de la langue française, p. 197-205. Québec: Les publications du Québec.
  11. Marie-Claude Sarrazin, « L'évolution de la situation linguistique au Québec: le regard porté par un enfant de la loi 101 », Revue d'aménagement linguistique - hors série, automne 2002, p. 133-144.[6]
  12. Mathilde Dargnat, L'oral comme fiction. Dissertation, Université de Provence & Université de Montreal, 2006.
  13. Gilles Lefebvre, « Faut-il miser sur le joual ? » Le Devoir 1965, 30 octobre : «L'étude de la culture: la linguistique. » Recherche sociographique 3:1-2.233-249, 1962.
  14. Henri Wittmann, 1973. « Le joual, c'est-tu un créole ? » La Linguistique 1973, 9:2.83-93.[7]
  15. Maximilien Laroche (1975). «Esquisse d'une sémantique du créole haïtien et du joual québécois», Voix et images du pays 1975, 9.239-260.
  16. Ursula Reutner (2008). «Aspects d'une comparaison sociolinguistic entre le Québec et les Antilles françaises», In: Brigitte Horiot, Français du Canada, français de France, Tübingen: Niemeyer, 183-198.
  17. Les termes « langue superordonnée » et «langue subordonnée» sont empruntés à W. Labov. Ils sont traduits par H. Wittmann et renvoient respectivement à « langue de prestige » et « langue stigmatisée » (condamnée). Voir William Labov, « The Study of Language in its Social Context. » Studium Generale, 1970, 23:30-87, p. 50-51.
  18. Henri Wittmann, « Georges Dor et la bande des dix. » Conférence, 2e Séminaire annuel du Centre d'analyse des langues et littératures francophones d'Amérique, Carleton University, Ottawa, 4-5 avril 2002.
  19. Georges Dor, 1996. Anna braillé ène shot: essai sur le langage parlé des Québécois. Montréal: Lanctôt Éditeur; suivi en 1997 de: Ta mé tu là? Un autre essai sur le langage parlé des Québécois. Montréal: Lanctôt Éditeur.
  20. Les créoles français, tout comme le joual, n'ont pas de verbe être conjugable.
  21. Marty Laforest et al., 1997. États d'âme, états de langue : essai sur le français parlé au Québec. Québec : Nuit Blanche Éditeur.
  22. Voir chaouin.
  23. Il y a aussi des différences entre les diverses variétés du français québécois basilectal. Par exemple, le magoua et le chaouin des Anciens ont à la 3e personne du pluriel un son tà (en deux morphèmes, mais souvent transcrit sontaient) comme équivalent de étaient du français scolaire que le joual à l'état actuel ignore. Il y a aussi que les anglicismes sont plus importants dans le joual et que les régions connaissent des anglicismes que le joual, encore une fois, ignore.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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