Diphtongue

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Une diphtongue est une voyelle dont le point d'articulation varie entre deux sons de base pendant sa réalisation. Sur un diagramme phonétique des voyelles, elle sera représentée par une flèche entre le son au début et le son à la fin de cette réalisation[1]. Ce mot vient du latin d'origine grecque « diphthongus » (de « diphthoggos », double son) et est apparu en français dès le XIIIe siècle (sous la forme simplifiée « ditongue »). Dans certaines langues, dont l'anglais, on peut trouver également des triphtongues dont la qualité varie deux fois (et qui, sur le même diagramme, pourraient être représentées comme des flèches coudées passant par un troisième son intermédiaire).

En réalité, l'analyse phonétique montre qu'il n'y a pas deux ou trois étapes dans les (di|tri)phtongues mais que le son varie tout au long de l’articulation (glissement ou glide) et que c'est par ailleurs le cas de tout son produit par le système articulatoire, ne serait-ce qu'au début et à la fin de son articulation. Il n'y a pas forcément de ligne absolument tranchée entre une vraie monophtongue et une vraie diphtongue mais on peut bien distinguer en général des voyelles typiquement stables (monophtongues) et d'autres plus typiquement variables (di ou triphtongues).


Identification[modifier | modifier le code]

La diphtongue est un phénomène relevant de la phonologie ou de la phonétique ; elle s'identifie dans le langage parlé et indépendamment de la transcription graphique choisie. Il convient de la distinguer du digramme, l'enchaînement de deux voyelles-lettres, qui relève uniquement de l'écrit. Le rapport de l'oral à l'écrit étant arbitraire, un digramme peut ainsi transcrire une monophtongue[2] aussi bien qu'une diphtongue. À l'opposé une seule lettre peut très bien transcrire une diphtongue dans certaines langues, par exemple fréquemment en anglais. Ainsi dans les mots anglais gale et past, le a note une diphtongue dans le premier mot et une monophtongue dans le deuxième.

C'est l'inventaire phonétique d'une langue qui donne une liste de ses phones, indépendamment de leurs notations conventionnelles. À partir de ce premier inventaire on peut rechercher la liste de ses phonèmes. Cet examen phonématique se fait par la méthode des paires minimales, qui consiste à essayer des permutations minimales de sons permettant d'obtenir de nouveaux mots, et à établir ainsi les oppositions pertinentes dans la langue envisagée. Deux chercheurs indépendants doivent normalement par cette méthode établir une liste identique des phonèmes, mais certains phénomènes peuvent compliquer cette recherche.

L'inventaire des phonèmes n'est normalement pas gêné par l'existence d'allophones, facilement réunis en un seul phonème ; par contre, il est connu que l'existence d'archiphonèmes (plusieurs phonèmes paraissant distincts dans certains contextes et identiques dans d'autres) peut effectivement gêner le comptage. De même les diphtongues dans une langue risquent d'être interprétées comme des suites de deux phones, donc de deux phonèmes (notamment si leur points de départ et d'arrivée existent en tant que monophtongues dans la même langue) à moins qu'il existe des allophones monophtongues et d'autres diphtongues du même phonème dans différents dialectes.

Étant donné que la notion de phonème, en pratique, est couramment utilisée aussi bien par des phonéticiens que par des phonologistes, un conflit sur le nombre de ceux-ci dans une langue pourra surgir entre ces deux disciplines. Un tel conflit pourrait être résolu par l'adoption de la théorie la plus « économique » ou encore par le recours à des disciplines parallèles comme la morphologie.

En pratique, que ce soit en phonologie ou en phonétique, les diphtongues sont rarement prises comme exemples dans les oppositions et peu souvent intégrées dans les tableaux des voyelles. Elles s'y opposeraient pourtant aux autres voyelles par leur seul caractère de diphtongues (une dimension souvent non prise en compte dans les tableaux qu'affectent les phonéticiens) et pourraient ensuite être classées dans un tableau à double entrée en fonction de leur point de départ et d'arrivée. Il existe apparemment peu d'exemples pédagogiques de la caractérisation d'une diphtongue par la méthode des paires minimales, en quelque langue que ce soit.

Notation[modifier | modifier le code]

Phonétique[modifier | modifier le code]

En notation phonétique[3], compte tenu de leur nature dynamique, les diphtongues sont notées par deux lettres :

  • la première représente la qualité initiale du son (timbre-source) ;
  • la seconde la qualité finale de celui-ci (timbre-cible).

Chacune des deux qualités étant un phone-voyelle ou semi-voyelle.

Phonologique[modifier | modifier le code]

En notation phonologique[4], tout phonème doit normalement être représenté par un seul graphème. Pour représenter phonologiquement une diphtongue, a fortiori des triphtongues, un conflit surgit entre le souci de simplicité (ressembler le plus possible à l'écriture phonétique et ne pas avoir à introduire des signes spéciaux) et le souci de rigueur, qui impose normalement un signe distinct et un seul pour tout phonème. Cette question est rarement évoquée dans la littérature scientifique. Une solution serait peut-être de coller plusieurs lettres (comme dans la notation française «œ») pour représenter la diphtongue, ce qui est possible en utilisant des logiciels spécialisés mais pas les traitements de texte courants.

Origine des diphtongues[modifier | modifier le code]

Les processus qui conduisent à l'apparition (ou à la modification) des diphtongues sont principalement étudiés par les phonéticiens car ils ont le plus souvent une dynamique phonétique. Toutefois cette apparition aura des conséquences tôt ou tard sur le système phonologique.

En théorie, il existe trois origines possibles pour une diphtongue : l'évolution d'une ancienne diphtongue, la diphtongaison et la coalescence de deux phonèmes.

Par ailleurs il est logique dans cette recherche d'étudier symétriquement le sort des diphtongues qui disparaissent.

L'évolution d'une ancienne diphtongue[modifier | modifier le code]

Une diphtongue actuelle d'une langue peut tout simplement venir d'une ancienne diphtongue (ou triphtongue) dont la prononciation se sera modifiée, soit au point de départ, soit au point d'arrivée, soit aux deux.

La diphtongaison[modifier | modifier le code]

L'autre source bien documentée est la diphtongaison, qui est l'obtention d'une diphtongue à partir d'une ancienne monophtongue, souvent sous l'influence de l'accent tonique ou du voisinage. Ce n'est donc pas forcément le phonème dans toutes ses occurrences qui subit le changement, comme dans une évolution régulière, mais seulement certaines de ses occurrences. À cause de ces facteurs déterminants, des mots de même radical peuvent être touchés ou non par la diphtongaison d'une de leur voyelle selon leur morphologie (en fait la voyelle aura plusieurs allophones dans un premier temps). Dans le phénomène connu en langue française comme l'alternance vocalique, on trouve le résultat (encore visible dans l'écriture) de l'ancienne diphtongaison française[5] qui a affecté différemment des mots de même souche comme : meule / molaire / moudre[6]. On voit qu'un processus, phonétique au départ, a abouti à l'apparition dans ces mots de phonèmes séparés aujourd'hui. L'aboutissement diachronique de la diphtongaison, un processus phonétique, peut donc ensuite être observé synchroniquement, par la comparaison des différents avatars de la racine originelle, aussi bien phonétiquement que phonologiquement.

La diphtongaison, cette évolution d'une monophtongue ancestrale en monophtongue(s) actuelle(s) d'une part (semblable ou non dans sa prononciation à celle d'origine) et/ou en diphtongue(s) d'autre part peut-être observée :

  • soit à l'intérieur d'une même langue, comme on vient de le voir, selon les mots ;
  • soit entre phonèmes apparentés de deux langues sœurs (sol/suelo , bon/bueno fait penser à une diphtongaison en espagnol d'un phonème qui est resté une monophtongue en français) ;
  • soit parallèlement entre deux langues pour la même racine variable (ainsi il est intéressant d'observer que l'alternance vocalique du verbe « pouvoir » en français ressemble à celle du verbe « poder » en espagnol).

Cas des langues romanes[modifier | modifier le code]

Le latin classique connaissait quatre diphtongues. La première, notée ae comme dans caelum (graphié ai en latin archaïque), était vraisemblablement prononcée [ae̯] ou [aɪ̯]. La seconde, notée au comme dans aurum, se prononçait [au̯]. La troisième, notée oe comme dans poena, se lisait [oe̯] ou [oɪ̯]. Enfin, une quatrième diphtongue fort rare, qui ne concernait qu'un très petit nombre de mots, était notée eu comme dans reum et se prononçait [eu̯]. Par la suite, les trois premières se sont monophtonguées : respectivement en [ɛ], [ɔ] et [e][7]. La dernière a simplement disparu avec le peu de termes qu'elle concernait. Dans tous les cas, il est aujourd'hui couramment admis que le latin tardif ne connaissait plus la diphtongaison[8].

Par ailleurs, le vocalisme du latin classique reposait également sur une opposition de longueur, et la voyelle, selon qu'elle était longue ou brève, pouvait produire deux phonèmes distincts. Lorsque le latin a évolué, ce trait s'est affaibli puis a fini par disparaître totalement lors du passage aux différentes langues romanes. Dès le IIIe siècle, le grammairien Sacerdos faisait déjà des remarques en ce sens, du moins pour la seule syllabe finale des mots, dont la voyelle avait tendance à être systématiquement abrégée (et n'acceptait donc plus de facto l'opposition de longueur). Au Ve siècle, le phénomène finit par toucher toutes les syllabes du mot, et le grammairien Sergius pouvait écrire : Syllabas natura longas difficile est scire ("Il est difficile de savoir quelles sont les syllabes longues par nature")[9]. D'un système qui comptait dix voyelles monophtongales (ă, ā, ĕ, ē, ĭ, ī, ŏ, ō, ŭ, ū), voire onze dans le discours soutenu (avec le Y exogène prononcé [y], mais très vite assimilé phonétiquement au I par les classes populaires), on passe donc théoriquement à un système qui en compte cinq : a, e, i, o, u (dans les faits, la chose est plus complexe, car des différences nouvelles de timbre sont apparues ou sont devenues pertinentes dans certaines régions, telles [o]/[ɔ] ou [e]/[ɛ] etc.). Si l'on ajoute à ce bilan la chute des diphtongues d'époque classique évoquée ci-dessus, on ne peut que constater l'appauvrissement profond du vocalisme du latin tardif, tout au moins dans sa variante vulgaire[10].

Pour compenser toutes ces pertes, qui, accompagnée de la progressive disparition des déclinaisons, entraînait la création de nombreux homonymes, les langues romanes naissante ont eu recours à de nouvelles oppositions vocaliques variées qui, pour certaines d'entre elles, reposaient sur la diphtongaison.

L'ancien français notamment, fut plus particulièrement sujet à ce phénomène que les autres langues romanes. D'une part parce que l'usure phonétique, plus avancée, entraînait davantage de confusions homonymiques, mais également du fait de l'impact phonétique des langues germaniques, très fort dans les contrées de langues d'oïl. Ainsi l'ancien français regorge-t-il de mots comprenant des voyelles diphtonguées ou triphtonguées, citons par exemple : cuer, beaus, chievre, faire, mou, paroi, moins, graindre etc. Au XIIe siècle, le vocalisme de l'ancien français atteignit son apogée, avec 34 sons vocaliques, dont 12 diphtongues orales, 5 diphtongues nasales et 3 triphtongues. Mais ce système était une richesse mal exploitée, qui n'offrait pas assez de rendement sémantique[11]. Inexorablement, il était condamné à se réduire peu à peu. Les diphtongues ont ainsi été assimilées à de simples monophtongues déjà existantes (ai  → [ɛ]) ou en ont créé de nouvelles (ue, eu  → [œ], [ø]). Et si l'orthographe française moderne en a largement conservé la trace, la diphtongue a bel et bien disparu du français contemporain (un débat existe cependant à propos de oi et oin, cf. ci-dessous). Ce trait est d'autant plus marquant que d'autres langues romanes, chez qui le processus de diphtongaison fut pourtant bien moins important, ont conservé le phénomène jusqu'à aujourd'hui. C'est le cas, par exemple, de l'espagnol (fuego < FOCU(M) ; tiempo < TEMPU(M) etc.) ou de l'italien (fuoco < FOCU(M) ; pietra < PETRA(M) etc.).

Selon les régions de la Romania, le processus de diphtongaison ne fut donc pas le même. Ainsi, les /e/ et /o/ toniques brefs, devenues indiscernables de leurs homologues longues après la perte de pertinence de la quantité vocalique du latin classique, diphtonguent en /je/ et /we/ dans le cas des syllabes ouvertes (c'est-à-dire terminées par une voyelle) en français et en italien, tandis qu'elles diphtonguent indépendamment de la forme syllabique en espagnol. Dans le cas d'autres langues romanes comme le portugais et le catalan, ces voyelles se maintiennent. Ceci contribue à expliquer le fait que le système phonologique de l'espagnol ne renferme que 5 voyelles et non 7, comme c'est le cas de la plupart des autres langues romanes italo-occidentales (l'opposition monophtongue/diphtongue jouant le rôle d'une nouvelle et pleine opposition vocalique en espagnol)[12],[13],[14].

Diphtongaison des syllabes ouvertes et fermées dans les langues romanes italo-occidentales
Structure syllabique Latin Espagnol Français Italien Catalan Portugais Wallon
Syllabe ouverte petram, focum piedra, fuego pierre, feu pietra, fuoco pedra, foc pedra, fogo pîre, f
Syllabe fermée festam, portam fiesta, puerta fête, porte festa, porta festa, porta festa, porta fiesse, pte

Concernant le wallon "feû": il est probable qu'il s'agisse d'un emprunt au français. Le wallon liégeois connaît "fouwå", et les variantes "fouyå", "fowå", feu de plein air, de berger ou d'enfant, dérivés de "focu".

La coalescence de deux phonèmes[modifier | modifier le code]

Une troisième source possible serait la coalescence de deux phonèmes, pas forcément deux voyelles d'ailleurs, qui se systématiserait au point qu'ils finissent par devenir inséparables, formant ainsi une nouvelle unité phonologique.

Existence des diphtongues en français moderne[modifier | modifier le code]

L'existence des diphtongues en français moderne peut faire l'objet de deux analyses divergentes, selon le point de vue adopté (plutôt phonétique ou plutôt phonologique) et de la francophonie envisagée (phénomène de diphtongaison, notamment au Québec). Ces points de vue apparemment contradictoires tiennent avant tout à la définition exacte qui est donnée aux deux termes employés :

  • français moderne (norme générale en usage ou variantes régionales, créolisées ou historiques)
  • à la notion de « diphtongue » en elle-même.

Position usuelle, traditionnelle et dominante[modifier | modifier le code]

Selon la définition communément admise et qui est reprise dans tous les ouvrages usuels[15] : « Les diphtongues[16] n'existent plus en français moderne ». Les mêmes sources constatent que : « En français, ni les voyelles en hiatus (exemple : chaos), ni les successions voyelle/semi-consonne (exemple : travail), ni les successions semi-consonnes/voyelle (exemple : oui) ne sont des diphtongues ».

Le français moderne n'a plus de diphtongues : les groupes de phonèmes notés par ie dans pied, [je], ui dans nuit, [ɥi], oi dans fois, [wa], sont bel et bien des séquences semi-consonne + voyelle[17]. Il ne faut confondre les digrammes (deux voyelles écrites à la suite) des véritables diphtongues (comme dans « fait »). L'ancien français comptait cependant des diphtongues, dont la trace subsiste dans l'orthographe moderne : par exemple dans fleur ou haut.

Plusieurs variétés du français québécois contiennent des diphtongues : fête se prononce [faɛ̯t], porc se prononce [pɑɔ̯ʁ][18].

Cette position est également confirmée par de nombreuses sources secondaires[19].

Une théorie concurrente[modifier | modifier le code]

La position traditionnelle sur les diphtongues du français semble venir d'une approche essentiellement phonétique directement transposée sur le plan phonématique. Étant donné qu'il n'est pas interdit en phonétique d'utiliser plusieurs graphèmes pour affiner la description d'un phénomène sonore, alors si une phonation glissante a, tant comme point de départ que comme point d'arrivée d'autres phones déjà connus par la langue, on aura tendance à la noter phonétiquement par les mêmes signes que les phones simples de la langue quitte à utiliser ou introduire des semi-consonnes (c'est-à-dire l'idée que certaines voyelles sont en fait utilisées localement comme des consonnes). Cette notation par plusieurs graphèmes entre crochets aura naturellement tendance à se reporter dans la notation phonématique entre barres obliques, si on saute l'étape de l'examen phonématique notamment. Étant donné le problème inhérent à la notation phonématique soulevé plus haut, la notation obtenue, du fait de la règle « un symbole = un phonème » sera automatiquement interprétée à rebours comme une suite de deux phonèmes.

Différents arguments sont en faveur de cette théorie.

Publications[modifier | modifier le code]

Il faut déjà tenir compte de l'abondante littérature sur la diphtongaison dans les français régionaux ou dans un contexte bilingue[20],[21],[22],[23].

Les sites qui retracent l'évolution des anciennes diphtongaisons du français ne diagnostiquent pas tous l'extinction complète des diphtongues obtenues[24],[5]. Au moins une publication fait référence au sort fait au Québec à une diphtongue prise ailleurs[25].

Sur les pages du wikipédia francophone, la page sur le français québécois reconnaît explicitement l'existence de diphtongues dans cette variété du français. Nier l'existence de diphtongues en français reviendrait donc à exclure le français du Québec, sans parler d'autres formes plus minoritaires, de la langue française[réf. souhaitée].

L'équivalent anglais de la présente page produit une liste des diphtongues français, sans aucune allusion à un quelconque particularisme régional.

On constate aussi que certains sites usuellement pointilleux[26] ne se soucient apparemment pas de leur existence, sans toutefois la nier explicitement.

Analyse[modifier | modifier le code]

L'analyse d'un complexe par des semi-voyelles ne semble pas contradictoire avec l'existence d'une diphtongue puisqu'apparemment ce cas est prévu dans la définition de la semi-voyelle[réf. nécessaire].

Si les diphtongues ont disparu, que sont-elles devenues ? S'il est probable que dans la liste impressionnante des anciennes diphtongues et triphtongues du français, il y en a de nombreuses qui ont disparu en se réunissant à de nouveaux phonèmes, il manque un tableau exhaustif de leurs aboutissements phonologiques actuels qui permettrait d'examiner ce qu'elles sont réellement devenues et de vérifier cette disparition totale.

Le problème scientifique de l'existence des diphtongues en français (indépendamment des aspects régionaux) reste ouvert. Une analyse voire une expertise, notamment sous l'angle phonologique, serait donc la bienvenue. Voici un essai de ce que cela pourrait donner :

Étude du mot « roi »[modifier | modifier le code]

Le mot « roi » est cité comme exemple de diphtongue sur la page en anglais de cet article. Écrivons le phonétiquement [ʁwa] et écrivons le phonologiquement /ʁwa/ conformément à la théorie dominante en vigueur.

  • Si, par hypothèse de travail, on considère qu'il n'y a que deux phonèmes seulement /ʁ/+/wa/, on constate que la césure entre le r et le w permet de nombreuses substitutions (on écrira directement un des homonymes obtenus en orthographe conventionnelle).
    Ainsi en substituant le r on obtient : poids, moi, toi, loi, doigt, soi, bois, coi, foi, oie, joie, quoi, noix, voix. Chaque paire de mots ainsi construite constitue une paire minimale nécessaire à l'identification d'un phonème.
    De même si on substitue le [wa] par une autre voyelle on obtient : rat, ré, rai, riz, rot, roux, rue, rein, rond, rend. Ici encore chaque paire de mots ainsi construite constitue une paire minimale.
  • Si maintenant on considère qu'il y a bien trois phonèmes comme la théorie dominante l'affirme, on doit pouvoir obtenir une paire minimale en coupant entre le « w » et le « a ». On constate qu'on trouve difficilement une consonne à substituer au « w » sauf à considérer « r(e)pas » comme admissible. On obtient quelques résultats en lui substituant une voyelle : rhéa, ria, rua, roua[27]. Enfin si on veut substituer au « a » une autre voyelle, la liste obtenue est également très limitée : roué, rouet[28].

Si le [wa] est composé de deux phonèmes comme le veut la théorie dominante nous avons donc le /w/ et le /a/ soit une semi-voyelle suivie d’une voyelle. Cette semi-voyelle devrait avoir en français un comportement autonome, permettant une libre association avec les autres voyelles et consonnes. C'est loin d'être le cas comme on vient de le voir[29].

Étude de la famille du mot « trois »[modifier | modifier le code]

Considérons la liste des mots : trente, treize, tricycle, triporteur, trépigner, tiers et tierce. On voit que si le mot trois débutait par trois consonnes, il serait le seul de sa famille a posséder un phonème /w/ dans sa racine /tʁw/+/voyelle/. Les autres mots sont formée uniquement de /tʁ/+/voyelle, voire /T/+/voyelle/ dans certains cas. Trois [tʁwɑ] reste différent de troua [tʁua] quand bien même la semi-consonne [w] est généralement décrite comme une simple forme du phonème /u/.

Comparaison du mot « trois » avec ses cousins[modifier | modifier le code]

Nous avons tres en espagnol et tre en italien pour la branche romane ainsi que three en anglais et drei en allemand pour la branche germanique. Dans aucune de ces langues n'apparaît la trace d’un pareil phonème W mais leur structure bien reconnaissable est plutôt (dentale) + R + voyelle(s) comme en français[30].

Comportement en initiale du complexe [wa][modifier | modifier le code]

Quand le complexe [wa] est placé en initiale, on remarque que les mots traditionnels se comportent comme s'il débutaient par une voyelle, c'est-à-dire qu'ils font l'objet d'une liaison, comme dans « les oiseaux » alors que les mots exogènes comme « wapiti », « water » ou « ouistiti » ne sont jamais liés[31]. Cela corrobore l'idée que dans les mots traditionnels, ce [wa] dont on sait qu'il est bien l'aboutissement d'une diphtongaison, est toujours un phonème unique, par opposition au comportement des mots empruntés, dans lesquels W-A se comporte en revanche comme deux phonèmes dont le premier, une consonne (ou une semi-consonne) ne peut être liée.

Point de vue phonologique et lexical[modifier | modifier le code]

On constate que, du point de vue phonologique, le digramme <oi> paraît bien noter une diphtongue en français[32] car cette hypothèse est une explication beaucoup plus économique que celle en faisant deux phonèmes. Cette position est également corroborée par l'étude lexicale et la comparaison des langues apparentées. Enfin, d'autres phonèmes que [wa], comme ceux qui sont proposés comme diphtongues sur la page en anglais, peuvent être testés de la même manière.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Voir par exemple Tableau comparatif des voyelles françaises et américaines
  2. C'est fréquemment le cas en français. Par exemple dans le mot « faute » le digramme au note le même son [o] que le digramme ot dans le mot « mot ».
  3. Écriture entre crochets : [].
  4. Écriture entre deux barres obliques : //
  5. a et b Histoire de la prononciation
  6. Dans cet exemple, les anciennes diphtongues obtenues se sont dans la langue moderne fixées comme des phonèmes simples et aucun de ces trois mots ne contient aujourd'hui de diphtongue
  7. La diphtongue au s'est cependant conservée en roumain et dans certains dialectes occitans Cf. Le latin vulgaire, de Joseph Herman, coll. Que sais-je ?, éd. PUF, 1970, p. 37
  8. Cf. Le latin vulgaire, de Joseph Herman, coll. Que sais-je ?, éd. PUF, 1970, p. 40
  9. Cf. Le latin vulgaire, de Joseph Herman, coll. Que sais-je ?, éd. PUF, 1970, p. 37
  10. Cf. Le latin vulgaire, de Joseph Herman, coll. Que sais-je ?, éd. PUF, 1970, p. 36-47
  11. Cf. L'ancien français, de Pierre Guiraud, coll. Que sais-je ?, éd. PUF, 1965, p. 57
  12. (en) Thomas A. Lathrop, The Evolution of Spanish, Newark, Juan de la Cuesta,‎ 2003 (ISBN 1-58977-014-5), p. 61-63
  13. (en) Paul M. Lloyd, From Latin to Spanish, Philadelphia, American Philosophical Society (Memoirs, Vol. 173),‎ 1987 (ISBN 0-87169-173-6, lire en ligne), p. 122
  14. (en) Ralph Penny, A History of the Spanish Language, Cambridge, Cambridge University Press,‎ 2002 (ISBN 0-521-01184-1 et 978-0-521-01184-6), p. 44
  15. Comme Le Nouveau Petit Robert de la langue française 2007, p. 743
  16. Définition : « voyelle qui change de timbre en cours de l'émission, à l'intérieur d'une même syllabe [notée par une ou deux lettres-voyelles] »
  17. Dictionnaire de linguistique, Larousse (2002) : « diphtongue » ; Dictionnaire de la linguistique, sous la dir. de Georges Mounin, PUF (1974, 2004) qui parle à leur sujet de « fausses diphtongues » ; Phonétisme et prononciations du français, Pierre R. Léon, Armand Colin (2007) ; Introduction à la linguistique française, Hachette (2 tomes), 2001 ; L'Énonciation à la linguistique française, D. Moningueneau, Hachette.
  18. « Les aspects phonétiques les plus répandus du français québécois », Principales caractéristiques phonétiques du français québécois, Centre interdisciplinaire de recherches sur les activités langagières, Université Laval, révision du 29 avril 1999
  19. Par exemple : Chantez-vous français : les diphtongues
  20. Les Diphtongues du français canadien de la Mauricie
  21. Systèmes de diphtongaison dans les dialectes de l'ouest de la France et du Québec : un problème de filiation linguistique par Louise Dagenais
  22. Acquisition précoce de la phonologie chez le sujet bilingue
  23. Diphtongaison en français du Québec
  24. Université de Laval (Canada) : l'ancien français
  25. Marc Picard, « La diphtongue /wa/ et ses équivalents en français du Canada », cahiers de linguistique de l'Université du Québec 1974, 4.147-164.
  26. linguistique 2
  27. Notons au passage que la prononciation de « roua » est bien distinct de celle de « roi » ce qui est quelque peu contradictoire avec la considération que la semi-voyelle /w/ ne serait qu'une forme de la voyelle /u/ du point de vue des opposants à l'existence de diphtongue en française moderne.
  28. « rouet » peut s'entendre [ʁwɛ] tout autant que [ʁuɛ] ce qui n'est pas le cas « roué » bien disjoint.
  29. Ceci ne constitue toutefois pas une preuve absolue, en effet certains phonèmes peuvent effectivement avoir une combinatoire très limitée.
  30. Les nombres sont des mots qui ont tendance à être extrêmement bien conservés[réf. souhaitée].
  31. On ne dit pas plus lez-ouaters que lez-ouapitis ou encore lez-ouistiti alors que lez-oiseaux est au contraire la règle.
  32. Même si on peut l'écrire phonétiquement [wa].

Voir aussi[modifier | modifier le code]