Journalisme de données
Le journalisme de données (data journalism en anglais), ou journalisme de bases de données (database journalism), est un mouvement visant à renouveler le journalisme par l'exploitation et la mise à la disposition du public de données statistiques[1]. Sylvain Parasie propose l'expression « journalisme hacker » (en anglais hacker journalism), censé rapprocher les passionnés d'informatique (hackers, litt. « pondeurs de code », « bidouilleurs ») et les journalistes (hacks, litt. « journaleux », « plumitifs ») pour faire évoluer le journalisme[2].
Il est également lié à la libre disponibilité des données : de plus en plus de données statistiques sont diffusées par les institutions et les gouvernements, et un journaliste d'investigation sachant les analyser peut révéler des faits importants comme cela a été le cas dans le scandale des notes de frais des parlementaires britanniques[3].
La question de la visualisation de données est également un aspect important de ce type de journalisme.
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Définition [modifier]
Pour Adrian Holovaty, l'un des chefs de file du mouvement, le travail du journaliste consiste essentiellement à collecter des données. Alors que le journaliste dissémine les données (les informations) qu'il a obtenues dans un texte rédigé, le journaliste de données les collecte sous forme structurée afin de pouvoir ensuite les réutiliser plus facilement à des fins de comparaison[2].
Simon Rogers, responsable du journalisme des données au Guardian, fait une différence entre le journalisme de données et l'infographie. Pour lui, l'infographie consiste uniquement à présenter des chiffres alors que le journalisme de données consiste à les présenter mais aussi à les analyser et les expliquer[4].
À l'inverse du journaliste classique qui protège ses sources, le journaliste de données donne accès aux données au plus grand nombre. Simon Rogers compare l'esprit du journalisme de données à l'esprit punk qui dans les années 1970 encourageait chacun à prendre un instrument et à jouer de la musique[5].
Histoire [modifier]
Le journalisme de données est aussi ancien que l'exploitation des données. Dès 1821, on trouve dans le Manchester Guardian un tableau de données sur les écoles de Manchester et Salford contenant des informations sur le nombre d'élèves dans chaque école et les dépenses annuelles de chacune des écoles[6],[7],[8].
Pour le journaliste du Guardian Simon Rogers, la carte du cholera proposée par John Snow en 1854 est un exemple de journalisme de données. La carte montre la concentration de choléra autour des pompes à eau et a permis de comprendre l'origine de l'épidémie[9].
En 1858, Florence Nightingale publie des données sur la mortalité des soldats dans l'armée britannique. Pour le journaliste du Guardian Simon Rogers, cela constitue un des premiers exemples de journalisme de données[6].
Dans les années 1950 se développe le Computer-assisted reporting (en). Par exemple, la chaîne de télévision américaine CBS collecte des données pour pouvoir prédire les résultats des élections américaines[8].
Dans les années 1970, Philip Meyer propose la notion de « journalisme de précision » qui vise à utiliser les méthodes des sciences sociales et comportementales dans le journalisme[8].
Le journaliste américain Bill Dedman (en) reçoit le prix Pulitzer en 1989 pour une étude statistique montrant que les noirs obtiennent moins de crédits bancaires que les blancs à Atlanta[10].
À partir des années 2000, le développement de l'informatique permet la démocratisation de l'accès aux bases de données et le développement d'un véritable « journalisme de données ». Plusieurs médias anglo-saxons ont investi ce domaine[2].
En septembre 2006, Adrian Holovaty publie un texte manifeste intitulé A fundamental way newspaper sites need to change dans lequel il défend l'idée que les journalistes devraient publier des données sous forme structurée de manière à ce qu'elles puissent faire l'objet d'une analyse statistique[8],[11].
À partir de mars 2009, le journaliste Simon Rogers anime pour The Guardian le « datablog » qui coordonne les travaux relevant du journalisme de données[12].
En août 2010. s'est tenue la première conférence consacrée au journalisme de données à Amsterdam dans les locaux du European Journalism Centre (en). La conférence a rassemblé près de 60 journalistes issus du monde entier[8],[13].
En novembre 2011, lors du festival annuel Mozilla, plusieurs acteurs du système se sont rassemblés sous l'égide du European Journalism Centre (en) et de la Open Knowledge Foundation pour rédiger un manuel de journalisme de données, publié en 2012 sous le titre Data Journalism Handbook[14],[15].
En 2012, deux journalistes du Seattle Times, Michael J. Berens et Ken Armstrong, sont récompensés du prix Pulitzer du journalisme d’investigation pour un travail relevant du journalisme de données montrant qu'un grand nombre de décès dans l'État de Washington était lié à une surdose de méthadone, anti-douleur prescrit aux bénéficiaires de Medicaid pour des raisons d'économie[16].
Distinctions [modifier]
Depuis 2012, le Global Editor Networks organise les Data Journalism Awards[17].
Exemples [modifier]
Aux États-Unis, The Texas Tribune (en) met à la disposition de ses lecteurs une base de données contenant les salaires de 667 000 employés du secteur public. L'article contient un lien vers les données brutes mais aussi des visualisations avec un histogramme de la distribution des salaires et des tableaux montrant le salaire moyen, médian, maximum et minimum en fonction de la nature de l'emploi et de l'employeur[18],[19].
En France, pendant la campagne électorale pour l'élection présidentielle de 2012, la chaîne de télévision iTélé et le site web d'information OWNI ont mis en place un outil intitulé le « véritomètre » permettant de confronter les chiffres avancés par les différents candidats pendant la campagne avec la réalité[20].
Le Wall Street Journal a mis en place, à la disposition du public, une base de données sur les statistiques de la criminalité aux États-Unis entre 2000 et 2010[21],[22].
Critiques [modifier]
Dans Le Monde diplomatique, Giulio Frigieri déplore que de nombreuses infographies privilégient l'aspect esthétique sur l'intelligibilité[23].
Bibliographie [modifier]
- (en) Philip Meyer, Precision Journalism, Indiana University Press, 1973 (ISBN 978-0253201638)
- (en) David Weaver et Maxwell McCombs, « Journalism and Social Science: A New Relationship? », Public Opinion Quarterly, vol. 44, no 4, 1980 [texte intégral, lien DOI]
- (en) John Herbert, Journalism in the Digital Age : Theory and Practice for Broadcast, Print and On-Line Media, Focal Press, 1999 (ISBN 978-0240515892)
- Alain Joannès, Data journalisme - Bases de données et visualisation de l'information, CFPJ Éditions, 2010, 169 p. (ISBN 978-2353070374)
- Sylvain Parasie et Éric Dagiral, « Portrait du journaliste en programmeur : L'émergence d'une figure du journaliste hacker », Les cahiers du journalisme, no 22-23, 2011 [texte intégral]
- (en) Simon Rogers, Facts are Sacred : The power of data, Guardian Books, 2011, 92 p.
- Sophian Fanen, « Le journalisme les doigts dans les données », Libération, 3 janvier 2012 [texte intégral]
- (en) David McCandless, Information is Beautiful : The Information Atlas, Collins, 2011
- (en) Jonathan Gray, Lucy Chambers et Liliana Bounegru, Data Journalism Handbook, O'Reilly Media, 24 juillet 2012 (ISBN 978-1449330064) [lire en ligne (page consultée le 14 août 2012)]
- (en) Paul Bradshaw, Scraping for Journalists, Leanpub, 2013 [présentation en ligne]
Notes et références [modifier]
- Nicolas Vanbremeersch, « Pour un journalisme de données », Slate.fr, 30 juillet 2009 [texte intégral]
- Sylvain Parasie, « Le journalisme « hacker » : Une nouvelle utopie pour la presse ? », La Vie des idées, 21 juin 2011 [texte intégral]
- (en) Daily Telegraph
- Sophian Fanen, « WikiLeaks a changé la vision des rédactions : Entretien avec Simon Rogers », Libération, 3 janvier 2012 [texte intégral]
- (en) Simon Rogers, « Anyone can do it. Data journalism is the new punk », The Guardian, 24 mai 2012 [texte intégral]
- (en) Simon Rogers, « Data journalism at the Guardian: what is it and how do we do it? », The Guardian, 28 juillet 2011 [texte intégral]
- (en) Simon Rogers, « The first Guardian data journalism: May 5, 1821 », The Guardian, 26 septembre 2011 [texte intégral]
- (en) Liliana Bounegru, « Data Journalism in Perspective », dans Data Journalism Handbook, 2012 [lire en ligne (page consultée le 15 août 2012)]
- (en) Simon Rogers, « John Snow's data journalism: the cholera map that changed the world », The Guardian, 15 mars 2013 [texte intégral]
- Sophian Fanen, « Les Américains défricheurs du déchiffrage », Libération, 3 janvier 2012 [texte intégral]
- (en) Adrian Holovaty, « A fundamental way newspaper sites need to change », holovaty.com, 6 septembre 2006 [texte intégral]
- Pablo René-Worms, « Les coulisses du journalisme de données », Le Point, 1er décembre 2010 [texte intégral]
- (en) Nicolas Kayser-Bril, « Reasons to cheer from Amsterdam’s Data-Driven Journalism conference », journalism.co.uk, 26 août 2010 [texte intégral]
- (en) « Featured Guide: Data Journalism Handbook - A New Approach To Storytelling », Rising Voices, 29 avril 2012 [texte intégral]
- (en) Federica Cocco, « Hacks and hackers gather to write the first Data Journalism Handbook », Data Driven Journalism, 14 novembre 2011 [texte intégral]
- « Le journalisme de données récompensé », Courrier international, 28 juin 2012 [texte intégral]
- Data Journalism Awards. Consulté le 27 avril 2013
- (en) Government Employee Salaries, sur The Texas Tribune. Consulté le 14 août 2012
- (en) Simon Rogers, « Some Favorite Examples », dans Data Journalism Handbook, 2012 [lire en ligne]
- Nicolas Patte, « Le Véritomètre de la présidentielle », OWNI, 16 février 2012 [texte intégral]
- (en) Murder in America, sur Wall Street Journal. Consulté le 3 septembre 2012
- Lucille Caillaut, « États-Unis : des chiffres et des meurtres », Les Inrockuptibles, 31 août 2012 [texte intégral]
- Giulio Frigieri (trad. Isabelle Boski), « L’infographie dans la production du savoir », Le Monde diplomatique, 23 août 2012 [texte intégral]