Isaac La Peyrère

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Isaac de La Peyrère (Bordeaux ,1596-Aubervilliers, 1676), issu d'une famille d'officiers réformés bordelaise, eut une vie mouvementée : jeune avocat à Montauban, il participe à la défense de la ville contre les troupes catholiques, puis entre au service du Prince de Condé. Il se met plus tard au service du Comte de LaThuillerie pour une mission diplomatique au Danemark et en Suède. "Gentilhomme ordinaire "du Prince, il le suit pendant la Fronde, effectue pour lui des missions diplomatiques en Espagne, en Angleterre, avant de se retirer à l'Oratoire d'Aubervilliers.

Influencé sans doute par les penseurs radicaux anglais, il publie, sans nom d'auteur, à la mort de Richelieu, un plaidoyer pour le Rappel des juifs (1643). Mais son œuvre majeure, qui circule sous forme manuscrite dans tous les cercles savants, est le traité des préadamites (Prae-adamitae), qui ne voit le jour qu'en 1655, à Amsterdam, grâce aux subsides de Christine de Suède. Se basant sur les contradictions du texte de la Genèse, les apports de l'astronomie, les découvertes des civilisations chinoises, américaines, Lapeyrère veut démontrer que la Bible est l'histoire du seul peuple juif, et que d'autres hommes ont existé "avant Adam". L'ouvrage provoquera un scandale retentissant, en particulier chez ses co-religionnaires. Lapeyrère, jeté au cachot à Bruxelles, finira par se convertir du bout des lèvres et défendra ses idées jusqu'à sa mort, comme le montre ses dernières œuvres restées manuscrites.

On ne sait de façon sûre si la famille Lapeyrère était une famille d'exilés juifs convertis au calvinisme (marranos), mais pour certains de ses contemporains - et bon nombre d'historiens - sa défense des Juifs signifiait obligatoirement une telle origine. Il faut noter que la communauté juive, celle d'Amsterdam en particulier, ne l'a jamais reconnu comme un des leurs. Le courant philosémite lié à la Révolution anglaise, les idées des "libertins érudits" dont il fut proche, un certain radicalisme protestant... purent également l'influencer. Mais loin d'être un "illuminé"; Lapeyrère eut une vie d'homme de cour, de diplomate, d'amateur de sciences, faisant preuve à l'instar de beaucoup de ses contemporains, d'une curiosité universelle (comme le démontre sa longue correspondance avec le grand savant danois Olaus Worm). Son talent de plume, sensible dans ses Relations (d'Islande et du Groenland) lui ont valu d'être ré-édité jusqu'à nos jours.

A sa mort, en 1676, on publia l'épitaphe suivante :

« Cy gŷt De La Peyrère, un bon Israélite,
Catholique, Huguenot, enfin Préadamite.
Quatre Réligions lui plurent a la fois.
Et son indifférence était si peu commune,
Qu'après quatrevingts ans qu'il eut à faire choix,
Le bon homme partit, et n'en choisit pas une[1]. »

Repères biographiques[modifier | modifier le code]

Isaac de Lapeyrère naît en 1596, de l'union de Bernard de Lapeyrère, conseiller ordinaire des guerres d'Henri IV et Marthe Malet, fille du Trésorier de la Maison de Navarre. Il est l'aîné de neuf enfants, dont Abraham de Lapeyrère, avocat au Parlement de Bordeaux. Bernard de Lapeyrère est l'un des Anciens du Consistoire réformé de Bordeaux.

Installé en 1625 à Montauban comme avocat, avec le soutien d'une famille alliée (par Marie, sœur de Marthe Malet, épouse d'Antoine d'Aliès), les d'Aliès, marié à Suzanne de Petit, Lapeyrère participe à la défense de la cité protestante jusqu'à sa chute en 1629. Entre 1630 et 1643, ruiné et probablement veuf, il est employé par d'Aliès à la Recette et sillonne le Quercy, avec quelques séjour à Paris, où il rencontre Tomaso Campanella vers 1638 ou 1639. A partir de 1643, il entre au service du Prince de Condé et réside principalement à Paris. C'est cette année 1643, après la mort de Richelieu et Louis XIII, mais aussi de ses deux parents, que Lapeyrère publie un petit ouvrage anonyme ("comme partie d'un plus grand qu'il prépare"), Du Rappel des Juifs. Guy Patin perce aussitôt l'anonymat, annonçant même le traité à venir des Préadamites, mais l'auteur n'est pas inquiété. A l'Hôtel de Condé, Lapeyrère se lie avec Pierre Bourdelot, médecin au service des Condé, et membre actif de la République des Lettres. Par Bourdelot, Lapeyrère côtoie le milieu scientifique (Mersenne, Pascal, Gassendi) et libertin érudit (La Mothe le Vayer, Hullon, les Dupuy).

De 1644 à 1646, Lapeyrère fait partie de la mission diplomatique conduite par LaThuillerie au Danemark et en Suède. Mazarin, qui appuie financièrement les troupes suédoises, souhaite qu'une paix soit rapidement conclue entre les deux Royaumes. A Copenhague, Lapeyrère se lie avec Corfitz Ulfeld, le favori du roi Christian IV, Léonora-Christina, la brillante épouse de ce dernier et fille de Christian IV, ainsi qu'avec le savant Ole Worm, recteur de l'Université, collectionneur et spécialiste des runes. Cette dernière rencontre sera l'occasion d'une correspondance entre 1645 et 1649 (avec 39 lettres conservées).

A son retour en Hollande en 1646, Lapeyrère rencontre à plusieurs reprises Claude Saumaise avec qui il échange sur l'ancienneté de la terre, selon les chronologies des différentes civilisations.

Entre 1647 et 1653, Lapeyrère suit le Prince de Condé dans les combats et péripéties de la Fronde. Il donne deux récits (La Bataille de Lents, Lettre à Nicandre, sur la bataille de Rethel) à la gloire du jeune prince, qu'il va suivre ensuite dans son exil à Bruxelles. Après une mission diplomatique en Espagne puis en Angleterre (au cours de laquelle il tombe gravement malade), en 1653, il revient à Bruxelles et Condé le met au service de la jeune Christine de Suède, qui vient d'abdiquer. Celle-ci semble avoir financé la parution des Praeadamitae, en 1655, à Amsterdam. Censuré "comme calviniste et comme Juif" par l'archevêque de Malines, Lapeyrère est arrêté en 1656, peut-être avec la complicité de son propre maître, le Prince de Condé, au terme d'une négociation avec le Pape.

Ainsi converti de force, Lapeyrère se rend à Rome pour abjurer le calvinisme et renoncer à son hypothèse préadamite, qu'il compare dans son Apologie ... à l'hypothèse copernicienne. Après son séjour à Rome, Lapeyrère rejoint Condé en exil, puis revient à Paris avec son maître rétabli dans ses biens, en 1659.

Entre 1660 et 1665, Lapeyrère est bibliothécaire de Condé. Il publie en 1663 sa Relation d'Islande et ré édite la Relation du Groenland, ainsi que son Apologie. Dans ses Lettres à Monsieur le La Suze pour l'obliger par la raison à se faire catholique, il polémique longuement avec un théologien calviniste.

En 1665, il se retire chez les Oratoriens d'Aubervilliers "sans changer d'habit". Là il s'emploie à rédiger le traité Des juifs élus, rejetez et rappelez, reprenant son système "théologico-politique", mais sans défendre ouvertement l'hypothèse préadamite. Le manuscrit sera rejeté par la censure vers 1673. Lapeyrère a encore à ce sujet un long échange épistolaire et aussi oral avec le savant oratorien Richard Simon. Il meurt en janvier 1676, dans la plus grande pauvreté,

Les Préadamites d'après la Genèse[modifier | modifier le code]

La Peyrère part des deux récits de la création qui se trouvent dans la Genèse, et, se fondant sur les différences qu’on a de tout temps signalées entre eux, il regarde le premier comme se rapportant à la création des non-Juifs, ou « Gentils », le second à l’origine du peuple que Dieu avait élu entre tous les autres. Les Gentils, créés les premiers, au sixième jour de la grande semaine, en même temps que les animaux, appartiendraient en quelque sorte à la création générale. Ils auraient été formés comme tous les autres êtres et tirés comme eux de la matière du chaos. Ils auraient apparu en même temps sur la terre entière, et aucun d’eux n’aurait jamais pénétré dans le paradis terrestre. Adam, le premier Juif tiré du limon de la terre, Ève formée avec une côte d’Adam, n’auraient vu le jour qu’après le repos du septième jour. Seuls ils auraient habité le jardin d’Éden, seuls par conséquent ils se seraient rendus coupables du péché contre la loi en violant la défense qui leur avait été faite. Les autres hommes, innocents à cet égard, n’en étaient d’ailleurs pas moins coupables de péchés naturels. L’auteur trouve cette distinction confirmée par un passage de Paul (Romains 5:12-14).

À l’appui de son hypothèse fondamentale, La Peyrère n’invoque pas seulement le texte même relatif aux premiers jours du monde ; ses arguments les plus précis sont tirés surtout de l’histoire d’Adam et de sa famille. Jusqu’à l’âge de 130 ans, la Genèse ne donne à celui qu’on est habitué à regarder comme le premier homme pas plus de trois fils, et les paroles qu’il prononce lors de la naissance de Seth ne peuvent laisser de doute à cet égard. Plus tard seulement il a des fils et des filles. Après le meurtre d’Abel, Seth n’étant pas encore venu au monde, la famille d’Adam ne comptait donc que trois personnes. Cependant Caïn, chassé par Dieu et condamné à errer sur la terre, témoigne la crainte d’être tué par quiconque le trouvera. Dieu met en conséquence un signe sur Caïn, et déclare que celui qui le tuera sera puni au septuple. Caïn pouvait donc rencontrer des ennemis, et ces ennemis ne pouvaient être que des hommes étrangers à Adam. Caïn, en s’éloignant, emmène sa femme. D’où venait cette femme ? Jusqu’à cette époque, Adam n’avait eu d’autres enfants que celui qui fuyait après un crime et celui qui en avait été la victime… Il fallait bien qu’il y eût d’autres familles à côté de celle d’Adam. Enfin, à peine Caïn a-t-il eu un fils qu’il bâtit une ville: il fallait donc qu’il eût trouvé des compagnons pour la construire et pour la peupler.

De tous ces faits, l’auteur conclut qu’il existait des hommes en dehors de la famille adamique ou juive, et que ces hommes, répandus dès lors sur toute la terre, n’étaient autres que les Gentils, ces premiers venus de la grande création, toujours si nettement distingués des Juifs. La Peyrère interprète au même point de vue un grand nombre d’expressions générales employées dans la Bible. Par exemple, la terre, dont il est si souvent question, n’est pas pour lui la surface entière de notre globe, mais seulement la Terre sainte, celle que Dieu avait destinée à son peuple. Il en précise les limites et en donne une carte peu détaillée, mais assez juste pour le temps. C’est à elle seule qu’il applique les récits relatifs au déluge biblique, déluge qu’il compare aux autres grandes inondations partielles dont diverses nations ont conservé le souvenir. L’histoire de Noé devient ainsi le pendant de celle d’Adam. Ce patriarche est resté le seul représentant, non pas de l’humanité tout entière, mais des Juifs seulement. C’est contre ces derniers que s’était allumée la colère céleste : Dieu n’a jamais eu l’intention de détruire les Gentils.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages d'Isaac de La Peyrère[modifier | modifier le code]

Sur les Préadamites[modifier | modifier le code]

  • Systema theologicum ex prae Adamitarum hypothesi. pars prima. 1655[2].
  • Præadamitæ, sive exercitatio super versibus duodecimo, decimotertio et decimoquarto, capitis quinti epistolae D. Pauli ad Romanos, quibus inducuntur primi homines ante Adamum conditi. 1655[3]. Texte traduit en anglais dès l'année suivante : Men before Adam, or, A discourse upon the twelfth, thirteenth, and fourteenth verses of the fifth chapter of the Epistle of the Apostle Paul to the Romans. London, 1656
  • Isaaci Peyrerii Epistola ad Philotimum, qua exponit rationes propter quas ejuraverit sectam Calvini quam profitebatur, et librum De Prae-Adamitis quem ediderat Isaaci Peyrerii Epistola ad Philotimum, qua exponit rationes propter quas ejuraverit sectam Calvini quam profitebatur, et librum De Prae-Adamitis quem ediderat Francofurti [Frankfurt a. M.]: impensis Wilhelmi Serlini, typis Aegidii Vogelii, 1658. Texte traduit en français dès la même année : Lettre de La Peyrere, a Philotime. Dans la quelle il expose les raisons qui l'ont oblige a abiurer la secte de Caluin qu'il professoit, & le liure des Preadamites qu'il auoit mis au iour. Traduit en Francois, du Latin imprime a Rome. Par l'auteur mesme. À Paris : chez Augustin Courbe, au Palais, en la galerie des Merciers, a la Palme, 1658[4].

Sur d'autres sujets[modifier | modifier le code]

  • La Bataille de Lents. 1649[5].
  • Du rappel des Juifs. 1643[6]. Ouvrage détruit sur ordre de Mazarin ?. Réédité Fausto Parente, Paris, Honoré Champion, 2012.
  • Apologie de La Peyrère, 1663[7].

Ouvrages sur Isaac de La Peyrère, les Préadamites et le polygénisme[modifier | modifier le code]

  • Le racisme. Mythes et sciences. Pour Léon Poliakov s.d Maurice Olender. Bruxelles, éditions Complexes 1981.
  • Richard H. Popkin, Isaac La Peyrère (1596-1676): His Life, Work and Influence. Leiden, Brill Academic Publishers, 1987
  • Elisabeth Quennehen, Le problème de l'unité du genre humain au XVIIe siècle : contribution à l'idée polygéniste [Guillaume de Conches, Giordano Bruno, Isaac Lapeyrère], thèse d'histoire sous la direction de Jean Devisse soutenue en 1993, université Paris I. Contient une traduction des livres III et IV de Præadamitæ...
  • Élisabeth Quennehen, «L'auteur des Préadamites, Isaac Lapeyrère. Essai biographique», dans Dissidents, excentriques et marginaux de l'Âge classique. Autour de Cyrano de Bergerac. Bouquet offert à Madeleine Alcover composé par Patricia Harry, Alain Mothu et Philippe Sellier. Paris, Honoré Champion, 2006, p. 349-373.
  • André Pichot. Aux origines des théories raciales : de la Bible à Darwin. Paris, Flammarion, 2008.
  • Jean-Paul Oddos, Isaac de Lapeyrère (1596-1676), un intellectuel sur les routes du monde. Paris, Honoré Champion, 2012.

Source[modifier | modifier le code]

Compléments d'après l'ouvrage de Armand de Quatrefages Unité de l’espèce humaine (Hachette, 1861).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. In Fritz Mauthner, L’ateismo e la sua storia in Occidente, Vol. III, Nessun Dogma, 2012
  2. « Systema theologicum », sur Gallica
  3. « Præadamitæ », sur Gallica
  4. « Lettre de La Peyrère à Philotime », sur Google Livres
  5. « La Bataille de Lentz », sur Gallica
  6. « Du rappel des Juifs », sur Gallica
  7. « Apologie de La Peyrère », sur Google Livres

Articles connexes[modifier | modifier le code]