Année sans été

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Vue satellite de la caldeira du Tambora dont l'éruption déclencha l'« année sans été »

1816 fut l'année sans été, pendant laquelle des perturbations sévères du climat détruisirent les récoltes en Europe septentrionale, dans l'est du Canada et dans le nord-est des États-Unis.

L'historien John D. Post y voit « la dernière grande crise de subsistance dans le monde occidental ». Il semble qu'elle ait été provoquée par un hiver volcanique.

Description[modifier | modifier le code]

Les perturbations climatiques inhabituelles de 1816 eurent l'effet le plus grand sur le Nord-Est des États-Unis, les provinces maritimes du Canada et l'Europe du Nord. Habituellement, la fin du printemps et l'été au Nord-Est des États-Unis sont relativement doux : les températures quotidiennes moyennes sont d'environ 20–25 °C et les températures minimales descendent rarement au-dessous de 5 °C. La neige d'été est extrêmement rare, bien qu'en mai des rafales de neige puissent se produire quelquefois.

En mai 1816, pourtant, le gel détruisit la plupart des récoltes qui avaient été plantées et en juin deux grands blizzards dans l'Est du Canada et en Nouvelle-Angleterre entraînèrent de nombreux décès. Ce sont presque trente centimètres de neige qui furent observés dans la ville de Québec au début de juin. En juillet et août, on vit de la glace sur les lacs et les rivières aussi loin vers le sud qu'en Pennsylvanie. Des différences rapides et extrêmes de température étaient habituelles ; des températures normales ou proches de la normale en été, allant jusqu'à 35 °C, pouvaient tomber au-dessous de zéro en quelques heures. Même si les fermiers au Sud de la Nouvelle-Angleterre réussirent tout de même à amener quelques récoltes à maturité, le prix du maïs et des autres céréales monta de façon effrayante. L'avoine, par exemple, passa à 92 ¢ le boisseau contre 12 ¢ l'année précédente. L'économie basée sur les chevaux allait être profondément affectée par la pénurie d'avoine.

Causes[modifier | modifier le code]

Dépôts sulfurés mesurés dans une carotte prélevée au Groenland. Le pic de 1816 correspond à l'érution du Tambora, les carottes ont révélé un pic antérieur en 1810 correspondant à une perturbation consécutive à l'éruption d'un volcan inconnu en 1809[1].

On estime maintenant que les dérèglements de l'« année sans été » étaient dus à des éruptions volcaniques[2] produites du 5 au 15 avril 1815 par le mont Tambora sur l'île de Sumbawa dans les Indes occidentales néerlandaises (aujourd'hui l'Indonésie), éjectant dans les couches supérieures de l'atmosphère des quantités immenses de poussière volcanique et d'aérosols sulfurés.

D'autres volcans étaient en activité à des dates voisines :

Ces autres éruptions avaient déjà produit une quantité substantielle de poussière atmosphérique. Comme il arrive souvent à la suite d'une éruption volcanique massive, les températures tombèrent dans le monde entier puisque moins de lumière solaire parvenait à traverser l'atmosphère.

À côté de ces causes directes, l'activité solaire avait de nouveau faibli depuis 1800 environ (minimum de Dalton). Le cinquième cycle solaire fut ainsi particulièrement faible. Le contexte dans lequel eurent lieu ces éruptions était donc déjà favorable à une faiblesse des températures.

Conséquences[modifier | modifier le code]

À la suite de cette série d'éruptions volcaniques, les récoltes dans les régions citées plus haut avaient souffert pendant plusieurs années ; le coup de grâce fut porté en 1816 avec l'éruption du Tambora. En Amérique, beaucoup d'historiens parlent de l'« Année sans été » comme d'une motivation essentielle pour le mouvement vers l'Ouest et le peuplement rapide de ce qui est maintenant l'Ouest et le centre de l'État de New York et du Middle-West américain. En Nouvelle-Angleterre un grand nombre d'habitants furent victimes de cette année et ce sont des dizaines de milliers de fermiers qui partirent pour le Middle-West septentrional (qui constituait alors les Territoires du Nord-Ouest), où ils espéraient trouver un sol plus riche et de meilleures conditions de croissance pour la végétation.

L'Europe, qui ne s'était pas encore rétablie suite aux guerres napoléoniennes, connut une famine. Des émeutes de subsistance éclatèrent en Grande-Bretagne et en France, et les magasins de grains furent pillés. La violence fut la pire en Suisse, pays privé d'accès à la mer, où la famine força le gouvernement à déclarer l'état d'urgence. Des tempêtes d'une rare violence, une pluviosité anormale avec débordement des grands fleuves d'Europe (y compris le Rhin) sont attribuées à l'événement, comme l'était le gel survenu en août 1816. Un documentaire de la BBC réalisé sur la situation en Suisse estime que les taux de mortalité en 1816 étaient cette année-là deux fois supérieurs à la moyenne avec au total deux cent mille morts.

L'éruption du Tambora donna aussi en Hongrie un exemple de neige marron. L'Italie connut quelque chose d'analogue, avec de la neige rouge qui tomba tout au long de l'année. On croit que la cause en était la cendre volcanique contenue dans l'atmosphère.

En Chine, les températures exceptionnellement basses de l'été et des trombes d'eau furent désastreuses pour la production de riz dans la province du Yunnan au Sud-Ouest, avec comme résultat une famine générale. Fort Shuangcheng, aujourd'hui dans la province de Heilongjiang, signala que des champs avaient été ravagés par le gel et qu'en conséquence les conscrits désertaient. Des chutes de neige en été se produisirent en différents endroits dans les provinces de Jiangxi et d'Anhui, toutes les deux dans le Sud du pays. À Taïwan, pourtant sous un climat tropical, on vit de la neige à Hsinchu et à Miaoli, et du gel à Changhua.

Plus anecdotiquement, il est souvent rappelé que c'est durant les longues journées froides et pluvieuses de cet été que Mary Shelley conçut l'idée de son roman Frankenstein.

Un exemple : la misère à Heiligenstein[modifier | modifier le code]

Inscription sur un mur rappelant la terrible année 1816

Sur le mur d'une maison à Heiligenstein, en Alsace, on peut lire :

Im Jahr 1817 ist diese Hütte gebauet worden, in welchem Jahr man für ein Furtel Waißen bezahlte 120 fr für ein Sack Erdapfel 24 fr für ein Ohmen Wein 100 fr. Jacob Stiedel. (En l'année 1817 cette chaumière a été construite ; cette année-là on payait 120 francs pour une mesure de froment, 24 francs pour un sac de pommes de terre, 100 francs pour un Ohmen (50 litres) de vin. Jacob Stiedel.)

Léonard Nebinger (né en 1794), qui fut maire de Heiligenstein (Bas-Rhin), raconte de façon saisissante dans ses mémoires cette année épouvantable[3] :

1817 fut une année d'une invraisemblable cherté. Le quart de blé valait 150 francs. Il y eut peu de vin et il était aigre. Huit jours avant les vendanges la neige tomba jusqu'à la hauteur d'une moitié de chaussure, si bien qu'en grand nombre les ceps se brisèrent et que de nombreux arbres sur le ban de la commune et dans la forêt rompirent sous la neige. Cette année-là on ne put travailler le sol des vignes tant il avait plu. Dans ce trimestre de disette un ohm de Klevener de 1811 valait 80 francs, un quarteau de blé 150 francs, un sac de pommes de terre 24 francs, une mesure de haricots de 15 à 16 sous. Les paysans sur le marché n'arrivaient plus à savoir ce qu'ils devaient demander, si bien que plus d'une fois, quand ils avaient exagéré, les gens renversaient ce qu'ils avaient sur leur étalage et les pauvres, qui se tenaient derrière eux le leur volaient, imités souvent par les gradés allemands qui étaient encore dans la région[4]. Les pauvres allaient en forêt, dans les coupes, cueillaient des herbes, les faisaient cuire, les hachaient comme du chou et les mangeaient. Mais tout ce qu'on arrivait à manger cette année-là ne nourrissait pas, si bien que les gens avaient encore faim une heure après. Bien des gens périrent d'inanition dans les environs de Strasbourg et l'on trouva deux enfants morts dans un champ de trèfles où ils avaient mangé de jeunes pousses.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • R.B. Stothers, « The Great Tambora Eruption in 1815 and Its Aftermath », Science, 1984, 224, 4654, p. 1191-1198.
  • Emmanuel Leroy-Ladurie, Histoire humaine et comparée du climat II : disettes et révolutions (1740-1860), Paris, 2006.
  • L'an de misère au val de Bagnes, 1816-1916 : travail présenté à l'assemblée de la "Société d'histoire du Valais romand" à Martigny-ville, le 6 février 1916 / Gabbud, Maurice In: Annales valaisannes. [Sér. 1], Grandes annales, 1916, vol. 1, no. 1, p. 12-25.doc.rero.ch

Source[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Dai, J., Mosley-Thompson, E.; Thompson, L. G. (1991). « Ice core evidence for an explosive tropical volcanic eruption six years preceding Tambora ». Journal of Geophysical Research (Atmospheres) 96 (D9): 17361–17366
  2. (en) Robert Evans, « Blast from the Past », Smithsonian Magazine, juillet 2002.
  3. Cité par Friedrich Hecker, Die Stadt Barr von der Französischen Revolution bis auf unsere Tage, Strassburger Druckerei und Verlagsanstalt, 1911.
  4. Après Waterloo et la chute de Napoléon, les Alliés avaient occupé plusieurs années l'Alsace jusqu'au paiement complet de l'indemnité de guerre.

Articles connexes[modifier | modifier le code]