Ostinato

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L'ostinato est un procédé de composition musicale consistant à répéter obstinément une formule rythmique, mélodique ou harmonique accompagnant de manière immuable les différents éléments thématiques durant tout le morceau.

L'ostinato est souvent basé sur la basse — basse contrainte, soutenue ou obligée — on parle alors de basso ostinato. Les chaconnes, les passacailles et les grounds sont des modèles du genre. On trouve l'ostinato dès le XIIIe siècle et on le retrouve en Angleterre au XVIIe siècle sous le nom de Ground Bass. L'un des ostinatos les plus connus est celui de la danse appelée Folia, dont le thème a été repris par de nombreux compositeurs depuis son apparition. Proches de la Folia, les basses du Passamezzo et de la Romanesca sont aussi des classiques du genre.

Le Canon en majeur pour trois violons et une basse continue de Johann Pachelbel ou le Boléro de Ravel représentent les archétypes de l'ostinato.

L'ostinato au cours de l'Histoire[modifier | modifier le code]

Musique ancienne[modifier | modifier le code]

Dans son Tratado de glosas (1553), Diego Ortiz propose huit recherches sur des ténors italiens utilisant des basses obstinées, la plupart issues de danses populaires[1]. Dans son traité, Diego Ortiz expose comment réaliser un solo sur des accords supportés par la basse. Un grand nombre de formules sont proposées pour varier une mélodie suivant un procédé appelé « glose ».

On trouve un grand nombre de pièces utilisant les ostinatos dans les œuvres des virginalistes anglais. Pour en citer quelques unes de William Byrd : Jhon come kisse me now sur la basse du Passamezzo moderno (The Fitzwilliam Virginal Book, X), les Passamezzo Pavana et Galiardas Passamezo de William Byrd (The Fitzwilliam Virginal Book, LVI et LVII) et le Tregian's Ground (The Fitzwilliam Virginal Book, LX).

Baroque[modifier | modifier le code]

De nombreux compositeurs baroques utilisent des ostinatos, notamment dans les suites de danses. Henry Purcell a fait un grand usage des basses obstinées. La Mort de Didon (Didon et Enée, Z.626), un de ses airs les plus connus, utilise une basse fondée sur le tétracorde descendant, de sol à ré, et enrichi des chromatismes de passage. Il a écrit aussi plusieurs grounds pour le clavecin dont le Ground en do mineur (ZD.221) et A Ground in Gamut (Z.645).

De nombreux grounds, avec des propositions de variations, sont publiés dans des recueils comme The Division Viol, or the Art of Playing upon a Ground (1659) de Christopher Simpson, The Division Violin (1684) de John Playford et The Division Flute (1706) de John Walsh.

La passacaille de la Passacaille et Fugue en ut mineur (BWV 582, 1716-1717) de Jean-Sébastien Bach présente un thème de 8 mesures à la basse qui servira pour un cycle de 21 variations.

Dans la Chaconne en sol majeur, HWV 442, Haendel propose 62 variations sur la même basse que celle utilisée dans le Ground in Gamut de Purcell. Ces 62 variations présentent un caractère d'exploration systématique des possibilités offertes par la basse utilisée, ce qui donne à l'œuvre un côté fastidieux mais présente un intérêt évident pour qui veut étudier les procédés d'écriture pour le clavier du compositeur. Toujours sur la même basse, les 20 variations de la Chaconne HWV 435 est musicalement plus remarquable. Ses variations 9 à 16 qui sont en mineur ainsi que son final flamboyant donnent à la pièce une dimension dramatique.

Classique et romantique[modifier | modifier le code]

A l'époque classique et romantique, l'utilisation de l'ostinato se fait plus rare. L'allegretto de la 7e symphonie de Beethoven utilise un ostinato construit sur la succession d'un dactyle et d'un spondée. Dans sa berceuse op. 57, Chopin utilise le principe de l'ostinato de façon extrême, un motif d'une mesure alternant tonique et dominante étant répété à la main gauche sans discontinuer durant tout le morceau.

Franz Liszt reprend l'ostinato du deuxième mouvement de la cantate Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen BWV 12 de Jean-Sébastien Bach dans deux de ses pièces : le prélude S.179 et les monumentales variations S.180 sur un thème de Bach, variations qui explorent l'étendue des moyens expressifs du compositeur. L'ostinato de Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen est construit sur le tétracorde descendant et les deux œuvres de Liszt illustrent le fait que l'ostinato est une passerelle à travers les âges.

Moderne[modifier | modifier le code]

La période moderne voit l'ostinato revenir sur le devant de la scène dans de multiples courants musicaux.

Erik Satie utilise un ostinato dans chacune des trois pièces de la suite Avant-dernières pensées. Les ostinatos utilisés dans ces trois morceaux sont d'une telle simplicité qu'ils sont à la frontière entre ostinato et bourdon.

Par son caractère insistant et parfois lancinant, l'ostinato peut être de nature inquiétante. Ainsi, l'explosif ostinato des altos dans le troisième mouvement de la Symphonie nº 8 de Chostakovitch sert de base à cette impressionnante toccata orchestrale rageuse et d'une grande violence réaliste ou encore le thème lancinant du film Les Dents de la mer composé par John Williams.

Ce procédé est l'un des éléments de base du courant minimaliste ; il est par exemple repris par Philip Glass dans Glassworks ou encore Koyaanisqatsi, musique composée pour le film du même nom. Il constitue aussi un élément rythmique important pour les percussions dans la musique latino-américaine, la bossa nova, la samba, ainsi que dans le jazz et le rock depuis les années 1960.

Jazz et variétés[modifier | modifier le code]

En jazz l'ostinato se présente sous forme rythmique, il est alors fréquemment syncopé et joué par les percussions ou la basse, ou mélodique et s'appelle un riff (ou bass vamp)[2]. Chez Keith Jarrett notamment, l'ostinato constitue un procédé fréquemment utilisé dans l’œuvre improvisée. On retrouve dans certaines prestations — les cinq Sun Bear Concerts enregistrés au Japon en 1976 en témoignent largement — des basso ostinatos entêtés voire têtus, qui peuvent paraître à première écoute longs ou ennuyeux, mais qui façonnent au demeurant tout le génie créatif et le lyrisme le plus abouti de l'artiste, et rendent de ce fait ses variations et transitions plus contrastées. L'ostinato est aussi un moyen pour Jarrett d'accéder par une sorte de processus hypnotisant à la transe tant appréciée des improvisateurs contemporains.

C'est ce dispositif qui est aussi utilisé par la section rythmique dans l'album Melody Nelson, ce chef d’œuvre de Serge Gainsbourg orchestré par Jean-Claude Vannier, en lui conférant une atmosphère particulière de suspicion ou d'attente fiévreuse au fil du récit. (Avec une basse ronflante, mixée très en avant ; et une batterie au son caractéristique des sixties.)

Quelques ostinatos célèbres[modifier | modifier le code]

Le passamezzo[modifier | modifier le code]

Le passamezzo est une danse de la Renaissance connue dans l'Europe entière. On la trouve sous deux formes, le passamezzo antico dont la basse est en mineur, et le passamezzo moderno dont la basse est en majeur. Le première recherche sur un ténor italien d'Ortiz est un passamezzo antico dont voici la basse :

\version "2.18.2"

\new Staff {
\clef bass \key d \minor
g2 g f f g g d d g g f f g4 c d2 g,2 g,
}

La basse du passamezzo moderno est utilisée dans l'air bien connu John Come Kiss Me Now dont voici la version par Thomas Baltzar publiée dans The Division Violin[3] :

\version "2.18.2"
\new PianoStaff <<
\new Staff {
\key g \major
g'4. a'8 h'4 a'16\( g'8.\) \noBreak
c''4 c' c''4 h'8\( a'\) \noBreak
g'4. a'8 h'8[ a'] h' c'' \noBreak
d''4 d' d''2 \noBreak
g'4. a'8 h'4 a'16\( g'8.\) \noBreak
c''8 h' c'' d'' e''4 d''8 c'' \noBreak
h'8 c'' d'' h' a'4. g'8 \noBreak
g'4 g g'2
}
\new Staff {
\clef bass \key g \major
g2 g4 g c2 c4 c g2 g4 g d2 d4 d
g2 g4 g c2 c4 c
g2 d g,1
}
>>

La Romanesca[modifier | modifier le code]

La Romanesca est une basse obstinée utilisée pour la danse. On la retrouve dans la pièce Green Sleeves to a Ground publié dans le recueil The Division Flute de John Walsh[4] :

\version "2.18.2"
\new PianoStaff <<
\new Staff {
\key d \minor \time 6/4
f''2 g''4 a''2 a''4 g''2 e''4 c''2.
d''4. e''8 f''4  g''4 a'' f''  e''2 cis''4 a'2.
f''2 g''4 a''4. g''8 f''4  g''2 e''4
c''4. d''8 e''4  f''4. e''8 d''4
e''4. d''8 cis''4 d''2. ~ d'' 
}
\new Staff {
\clef bass \key d \minor \time 6/4
f2. f,  \noBreak c' c  \noBreak d d'  \noBreak a ~ a
\noBreak f ~ f  \noBreak c' c'  \noBreak d' a  \noBreak d ~ d
}
>>

La Folia[modifier | modifier le code]

La basse de la Folia est l'ostinato le plus célèbre de tous les temps, elle a été utilisée pour d'innombrables variations depuis son apparition au XVe siècle. Arcangelo Corelli lui a donné sa forme classique la plus aboutie[5], à tel point qu'on lui en attribue parfois la paternité (comme c'est le cas pour Rachmaninov dans ses Variations sur un thème de Corelli) :

\version "2.18.2"
\new PianoStaff <<
\new Staff {
\key d \minor \time 3/4
d''4 d''4. e''8   cis''2 cis''4
d''4 d''4.\trill\( c''16 d''\)  e''2 e''4
f''4 f''4. g''8  e''2 e''4
d''8\( cis''\) d''4. e''8  cis''2 cis''4
d''4 d''4. e''8   cis''2 cis''4
d''4 d''4.\trill\( c''16 d''\)  e''2 e''4
f''4 f''4. g''8  e''4. e''8 f''4
d''4 d''4.\trill cis''8 d''2.
}
\new Staff {
\clef bass \key d \minor \time 3/4
d2.  a,  d  c  f  c2 cis4  d4 b,2  a,2.
d2.  a,  d  c  f  c4. cis8 d4  g,4 a,2
d2.
}
>>

Le tétracorde descendant[modifier | modifier le code]

Le tétracorde descendant est une suite de quatre notes partant de la tonique et finissant sur la dominante en passant par les deux notes intermédiaires. Ce motif est parfois enrichi de notes de passages et/ou d'une formule cadencielle sur la tonique. Depuis la Renaissance, il est fréquemment utilisé dans sa version mineure pour signifier la douleur ou la tristesse[6]. La basse de l'air de la Mort de Didon d'Henry Purcell utilise le tétracorde descendant sous une forme très élaborée[7] :

\version "2.18.2"

\new Staff {
\clef bass \key g \minor \time 3/2
s1 g2 fis1 f2 e1 es2 d1 b,2 c d1 g,
}

Le cycle des quintes[modifier | modifier le code]

Le cycle des quintes dans le sens descendant est aussi utilisé comme basse obstinée. La basse suit alors la progression I – IV – VII – III – VI – II – V – I. Le passage en mineur de la chaconne Le Feu, troisième mouvement (en comptant le prologue) de la symphonie Les Elémens de Jean-Féry Rebel[8], utilise ce procédé :

\version "2.18.2"
\new PianoStaff <<
\new Staff {
d''8.[ a'16 d''8. a'16] f''2
r8. g'16[ b'8. g'16] e''2
r8. f'16[ a'8. f'16] d''2 ~
d''4. \times 2/3 {f''16 e'' d''}
cis''4. d''16 e''
a'8.[ d''16 f''8. d''16] b''2
}
\new Staff {
\clef bass
<< {d2 r4 d' g2 r4 c' f2 r4 b e2 r4 a f d r g}
\\ {d2 r r4 g, c2 r4 f, b,2 r4 e, a,2 r4 d g,2} >>
}
>>

On retrouvera cette succession de basse dans l'accompagnement de la mélodie de la chanson Les Feuilles mortes.

Discographie[modifier | modifier le code]

  • Ostinato ; ensemble Hespèrion XXI, Jordi Savall ; 31 décembre 2000 ; édité par Alia Vox
  • La Folia - Oeuvres de Corelli, Marais, Ortiz... ; dirigé par Jordi Savall ; 7 mars 2003, édité par Alia Vox
  • All' Improvviso - Ciaccone, Bergamasche … & Un Po' Di Follie ; ensemble Arpeggiata ; 1 janvier 2004 ; édité par Alpha
  • The Division Flute ; Emma Murphy ; 18 novembre 2014 ; édité par Signum Classics

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • 50 Standards Renaissance & Baroque ; Pascale Boquet et Gérard Rebours ; 2006 ; éditions Anne Fuzeau

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jean-Philippe Navarre, Diego Ortiz - Œuvres complètes, Volume 1 : Trattado de Glosas (1553), Pierre Mardaga Editeur, , 176 p. (ISBN 978-2870098059)
  2. Jacques Siron, La Partition intérieure - Jazz, musiques improvisées, Paris, Editions Outre Mesure, , 766 p. (ISBN 2-907891-03-0)
  3. (en) « Partition de John Come Kiss Me Now de Thomas Baltzar », sur imslp.org
  4. (en) « The Division Flute de John Walsh », sur imslp.org
  5. (en) « Partition de la sonate pour violon Op.5 No.12 'La Folia' d'Arcangelo Corelli », sur imslp.org
  6. (en) Ellen Rosand, « The Descending Tetrachord : An Emblem of Lament », The Musical Quarterly 65, no. 3,‎ , p. 346-359
  7. (en) « Partition de Didon et Enée d'Henry Purcell », sur imslp.org
  8. (en) « Partition de la suite Les élémens de Jean-Féry Rebel », sur imslp.org

Articles connexes[modifier | modifier le code]