Son ar chistr

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Son ar chistr (ou « jistr ») est une célèbre chanson bretonne répondant au style de la sône, c'est-à-dire traitant de sujets anecdotiques et qui reflètent les moments, agréables et joyeux de la vie quotidienne, contrairement à la gwerz[1]. Celle-ci évoque le cidre (titre traduit par « La chanson du cidre »). Elle est composée en 1929, au soir du dernier jour de battage, par deux adolescents agriculteurs de Guiscriff (Morbihan), Jean-Bernard et Jean-Marie Prima, et populaire pour commencer dans leur Pays vannetais (Scaër, Caudan). Écrite en breton vannetais, la chanson est publiée pour la première fois par Polig Monjarret en 1951. Son nom Yao jistr'ta laou devient Ev jistr'ta laou[2].

Après sa popularisation à grande échelle au début des années 1970 par Alan Stivell[3], elle est reprise en Bretagne et en Europe. Tour à tour, quantité d'interprètes très divers en ont assuré la célébrité, avec entre autres : Youenn Gwernig, Katell Keineg, des bagadoù (tels que le bagad Bleimor, Quic-en-Groigne, Lann-Bihoué, Sant Brieg, la Lande d'Ouée) et même la célèbre formation irlandaise The Chieftains. Dan Ar Braz l'a jouée avec Steve Waring (au banjo) lors de leur dernière rencontre. Elle appartient désormais au répertoire traditionnel et à même fait le « tour du monde » (Bots, Scooter, Angelo Branduardi, Goran Bregovic, Martin Carthy, Brân, Blackmore's Night, Scooter, etc.).

Historique[modifier | modifier le code]

Au cœur de la tradition bretonne[modifier | modifier le code]

Jean Bernard et Jean-Marie Prima, adolescents en 1928, inventaient des chansons en breton pour rendre le travail aux champs moins monotone. Ces chansonnettes, souvent pleines d'humour et tirées de scènes de la vie quotidienne, étaient faciles à reprendre en cœur. Lors des bals de noces le mardi, pour amuser les personnes qui ne dansaient pas, Jean « kannait » tandis que Jean-Marie « diskannait » sur leur répertoire. En 1929, au soir du dernier jour des battages, le cidre bouché et le vin mis en barrique, alors que Jean-Maris prenait l'air, Jean arriva une chope à la main et lui dit « Yao jistr 'ta Laou... »[4]. Ils mirent ensuite deux à trois semaines pour composer et trouver un air à cette chanson. Le texte est ainsi constitué d'éléments de la vie courante et, comme pour les autres chansons, d'images qui étaient amusantes à l'époque : « un sou, un sou la chopine », la femme battant son mari ou encore la comparaison du cidre et des filles[5]... Petit à petit elle fut connue de tous, mais on laissait la plupart du temps au duo la tâche de diriger « Yao jistr 'ta Laou »[6]. Le curé de Scaër, qui patronnait des groupes de musique, demanda à un ami des compères de noter certains airs de chants de leur composition, dont très certainement Yo jist 'ta Laou ! en version originale avec tous leurs couplets, mais un couplet de la chanson disparu, peut-être trop osé. Les premières versions sonores retrouvées sont :

  • en 1940 à Languidic (Pays vannetais), Elen Guychard chante Tudjentil Baod sur cet air ;
  • en 1941, dans les Monts d'Arrée, François-Louis Grall avec une version proche de celle collectée par Polig Monjarret ;
  • en 1949, à Quimper, sonneurs et chanteurs l'interprètent au concours de Quimper ;
  • en 1951, Polig Monjarret collecte une version partiellement modifiée auprès de Jul Gwernig, père de Youenn, alors sacristain à la paroisse de Scaër[7]. Cette version publiée dans le fascicule Yaouankiz a gan semble marquer le début de l'édition écrite de la chanson. Des mots sont modifiés, des couplets sont ajoutés (les 4, 5, 6 et 7 selon la numérotation de Polig), d'autres subissent un changement d'ordre (8, 9, 10 au lieu de 10, 8, 9), le dernier couplet a disparu[8].

De son côté, Loeïz Roparz défend une version plus vannetaise de la chanson qu'il édite chez Emgleo Breiz en texte et cassette. Dans les années 1960, des compilations vinyles présentent l'enregistrement des Korollerien Breiz Izel (Danseurs de Basse-Bretagne), éditées par la fédération des groupes folkloriques des provinces françaises.

Intégrée au monde pop folk[modifier | modifier le code]

Dans les années 1960, le foisonnement des copies de partitions et de textes et la multiplication de stages de langue et de musique bretonne incitent bagadoù et chorales à l'interpréter D'ailleurs, une dizaine d'entre-eux éditent des vinyles. C'est à cette époque qu'Alan Stivell apprend la chanson et sort en 1970 deux 45 tours suivis du 33 tours Reflet avec une version courte de Son ar Chistr (1, 2, 7). Dans son interprétation, on retrouve avec les reprises en chœurs des couplets l'esprit de convivialité[8]. Dans les années 1970, Alan Stivell rencontre un grand succès et popularise des morceaux bretons dont Son ar Chistr. Sa version courte se retrouve quasiment dans toutes les nouvelles productions, exceptée celle de Youenn Gwernig qui, a son retour des États-Unis, produit vers 1971-1972 son premier album Distro ar Gelted, un 33 T avec la version de son père sans les couplets 4, 5 et 6.

Les versions se multiplient. La chanteuse Frida Boccara chante en français La Mariée de façon très saccadée sur le même air. Ray Fisher, artiste écossais de folk, la joue à la guitare avec, comme paroles, la chanson traditionnelle épique Willie's Lady, reprise peu après par l'anglais Martin Carthy. En 1978, au Québec, le groupe Quebreiz là joue et chante de façon très énergique. En 1980, en Italie, Angelo Branduardi compose Gulliver (en italien) pour le générique d'un programme de télévision, une musique très proche de Son ar Chistr apprise en écoutant Alan Stivell. Il en fait ensuite une version française, sous le nom Sans aucun doute, dans son album Confession d'un malandrin, une anglaise et une espagnole.

D'une chanson engagée à la musique electro[modifier | modifier le code]

Aux Pays-Bas et en Allemagne, les Bots remportent tous les suffrages avec cet air : dès 1976, le groupe pop compose Zeven Dagen Lang (« Sept jours durant », en néerlandais)[9]. De 1976 à 1997, les Bots produisent treize albums comprenant cette chanson en néerlandais ou en allemand. Les paroles, du fait de leur caractère revendicatif, sont récupérées par de nombreuses manifestations étudiantes. L'air aurait même été emprunté par le parti socialiste néerlandais pour une campagne. En 1977, l'hymne du club de foot du PSV Eindhoven a été joué par les Bots qui ont adapté de nouvelles paroles sur le même air[10].

Dans les années 1980, les Chieftains sortent un album consacré à la musique bretonne : dans Celtic Wedding, ils jouent Ev jistr 'ta Laou ! (Cider drinking song) apprise auprès de leur ami Youenn Gwering. Cet album est un ambassadeur de la musique bretonne en Irlande mais aussi aux États-Unis, pays où Stivell donne alors de nombreuses représentations. Par la suite, des groupes comme Iona, The Celtic Consort, Hell Stone ou The Revels, reprennent la chanson originale. Fille de l'écrivain Paol Keineg et chanteuse de rock, Katell Keineg la chante aussi parfois au Pays de Galles et aux États-Unis lors de ses concerts. Pour l'anecdote, lors d'un concert en Allemagne à Oldenburg en 1981, le rappel du groupe breton de fest-noz Sonerien Du se fait sur l'air de Son ar chistr[11]. D'autres groupes comme Mervent, Bran, Kings & Beggars peuvent être signalés[12].

Enfin, on trouve des groupes de folk, pop, hard ou house en Allemagne, Belgique ou Pays-Bas dont les interprétations vont de la simple reprise de l'air à une version fidèle à la chanson bretonne. Au pays de Galles, la harpiste Sian James la joue et l'édite en Europe et au Japon. Au Festival d'Eté de Nantes en 1995, le groupe portugais Vai de roda joue Son ar Chistr devant le Château des ducs de Bretagne. Dans les années 2000, des sites web sur le tango proposent cet air dans leurs listes de tangos à danser, nommé par son nom allemand Was Wollen Wir Trinken Sieben Tage Lang (« 7 jours durant... »). À l'Est, elle continue de plaire, avec des groupes comme Vermaledeyt ou Rapalje, sous les noms Wat zullen we drinken zeven dagen lang ? en néerlandais ou Was wollen wir trinken en allemand[13]. Selon Alan Stivell, des enfants africains l'auraient même chanté en breton[14].

En version electro, elle est utilisée par Scooter (How much is the fish, 2006), The Highstreet Allstars (Rock That Beat, 2007), Tony Junior (Twerk Anthem, 2013)...

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Musique bretonne sur issy.com
  2. D'autres noms lui ont été donnés comme Yod jist ta Laou, Ev chistr 'ta Laou...
  3. Goulven Péron, Sur deux chansons voyageuses : la Chanson du cidre, le Chant du Cygne, Cahier du Poher, juin 2009, pages 60 à 64.
  4. Laou, diminutif de Gwilhaou ou Gwilhem (Guillaume en français), est le deuxième prénom de Jean-Marie Prima.
  5. A. Guillevic, Jean-Mathurin Cadic, Chants et airs traditionnels du pays vannetais, 2007, p. 178
  6. « Yao » est une interjection signifiant « C'est parti ».
  7. Enregistrement par Jef Le Penven, L'abbé Falc'hun, René-Yves Creston et Alain Raude vers 1942 à Scaer.
  8. a et b Jean-Marie Prima, Musique bretonne n°136, juillet 1995, p. 22-24
  9. L'air de Zeven Dagen Lang est exactement le même mais la nature de la boisson n'est pas mentionnée. Un extrait des paroles : « Nous voulons tous les jours pouvoir boire ensemble, travailler ensemble et lutter ensemble, jamais seul dans son coin ».
  10. Frédéric Prima, Musique bretonne n°173, juillet 2002, p. 36-37
  11. Arbannour
  12. Chansons bretonnes sur trovern.eu
  13. « Une chanson bretonne qui a fait son chemin...en Allemagne », forum Allemagne au Max, fév. 2012
  14. Blog officiel d'Alan Stivell

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • « Du côté de la Bretagne : Kan ha diskan "Son a chistr" », L'Escargot Folk, n°48, novembre 1977
  • Jean-Marie Prima, « Aux origines d'une chanson... Son ar chistr », dans Musique bretonne no 136, juillet 1995, p. 22-24 lire en ligne
  • Frédéric Prima, « Son ar chistr. Une chanson qui fait le tour du monde », dans Musique bretonne no 173, juillet 2002, p. 36-37 lire en ligne
  • A. Stivell et J-N Verdier, Telenn, la Harpe Bretonne, 2004, p. 123

Liens externes[modifier | modifier le code]