La Disparition (roman)
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La Disparition est un roman en lipogramme écrit par Georges Perec en 1969 et ne comportant pas une seule fois la lettre e.
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[modifier] Genèse et thèmes du roman
Membre de l'Oulipo, Georges Perec considérait que les contraintes formelles sont un puissant stimulant pour l'imagination. Il a donc choisi dans ce roman l'utilisation du lipogramme pour écrire une œuvre originale, dans laquelle la forme est fortement liée au fond. En effet, la disparition de cette lettre e est au cœur du roman, dans son intrigue même ainsi que dans son interrogation métaphysique, à travers la disparition du personnage principal, au nom lui-même évocateur : Anton Voyl. Le lecteur suit les péripéties des amis d'Anton qui sont à sa recherche, dans une trame proche de celle du roman policier. Absence, vide, manque, virginité, silence, énigme, tels sont les thèmes principaux de ce livre fondé sur le jeu et le défi technique, au service d'une écriture extrêmement souple et littéraire.
Le défi est colossal puisque l'oeuvre comporte (approximation) 300 pages x 30 lignes x 40 lettres par ligne = 360.000 lettres ; sachant que le "e" revient environ une fois sur six lettres en français, c'est donc d'environ 60.000 "e" que Perec a choisi de se passer. L'intérêt de ce roman dépasse toutefois de très loin la démonstration d'une simple virtuosité technique et formelle.
Les thèmes de la disparition et du manque sont extrêmement liés à la vie personnelle de Georges Perec. Ainsi, il est évident que le « e » qui manque au livre se réfère au « eux » que représentent ses parents (son père meurt au combat en 1940 et sa mère est déportée à Auschwitz début 1943), voire au « eux » que sont les Juifs déportés pendant la seconde guerre mondiale. Le livre débute d'ailleurs par la description d'un climat de violence et d'assassinats généralisés qui évoque très clairement la guerre, et la déportation des Juifs y est expressément nommée ; en outre, la trame du roman est une vengeance clanique comportant l'assassinat systématique d'une partie de famille. En écrivant ce roman, Perec parle donc du drame majeur de son existence personnelle.
Cette même technique littéraire fut utilisée par Ernest Vincent Wright dans son roman Gadsby, publié en 1939. Ce roman ne semble pas avoir été traduit en français. En revanche, La Disparition a été traduit en anglais par Gilbert Adair, sous le titre A Void, en allemand par Eugen Helmlé sous le titre Anton Voyls Fortgang, (1986), en espagnol sous le titre El secuestro (1997), en turc par Cemal Yardımcı sous le titre Kayboluş (2006), en suédois par Sture Pyk sou le titre Försvinna (2000), en russe par Valeriy Kislow sous le titre Исчезание [Ischezanie] (2005), en hollandais par Guido van de Wiel sous le titre 't Manco (2009) et en roumain par Serban Foarta sous le titre Disparitia, editura Art (2010).
[modifier] Réception de l'œuvre
À la sortie de l'ouvrage, aucune indication du procédé employé n'était fournie (le nom de l'auteur restant dans sa graphie normale). Il revenait au lecteur de comprendre ce qui avait disparu. De nombreux indices indices le mettaient cependant sur la voie : - la définition de la chose disparue : « un rond pas tout à fait clos, fini par un trait horizontal » qui évoque la forme du e minuscule ; la forme du "e" majuscule est par ailleurs suggérée à de plusieurs reprises sous le forme d'un trident ou d'une patte de canard ; - le nom du héros principal, qui disparaît mystérieusement à la fin du chapitre 4 : Anton Voyl, la consonance "voyelle" privée de e ; - le fait que le roman comporte 26 chapitres mais qu'il manque le cinquième (e est la 5e de notre alphabet de 26 lettres), ce qui est très clairement visible dans l'index en fin de volume ; - l'évocation, dans le cours du roman, de plusieurs séries de 26 où manque le 5e : Anton Voyl voit dans un bibliothèque 26 livres où manque le tome 5, une course hippique où le cheval n° 5 ne prend pas le départ, etc. - on trouve par ailleurs, sur la couverture de l'édition originale, un énorme « E » et, dans le livre, un pastiche de plusieurs poèmes classiques, un Baudelaire Recueillement devenu Sois soumis, mon chagrin, et attribué à un fils adoptif du commandant Aupick, ainsi que "Voyelles" d'Arthur Rimbaud.
D'ailleurs, Perec se joue des contraintes avec amusement et multiplie les clins d'œil : Ni une, ni deux devient Ni six moins cinq, ni dix moins huit, « à malin, malin et un quart », et prenant ses cliques et ses claques : ayant pris son clic sans pour autant qu'il omît son clac.
Des études récentes (voir p.ex. Marc Parayre, 'La disparition, en 11 lettres bien sûr', dans "De Perec etc., derechef. Textes, lettres et sens", 2005, p. 309-325) ont montré, quoique très partiellement, à quel point le texte regorge de codages et d'allusions cachées d'une densité souvent inouïe et dont l'abondance en rend un relevé exhaustif quasiment impossible, comme dans la description de chacun des assassinats des 6 frères de Maximin (Nicias, Optat, Parfait, Quasimodo, Romuald et Sabin) qui, outre qu'ils représentent la disparition symbolique des lettres N, O, P, Q, R, S et T, comporte un foisonnement d'évocations de la lettre qui dispararaît ; le passage du meurtre de Nicias, par exemple, renferme plus de 20 fois l'allusion, par synonymes, à des mots comportant le son N : Athènes, naine(e), pas de haine, hyène, Aisne, Zen, alène, à l'aine (plusieurs fois), haleine, peine, gêne, graine, veine, vaine, aubaine, huitaine, fontaine, Maine, semazen.
[modifier] Références
- Georges Perec, La Disparition, Paris, Gallimard, coll. « Collection L'Imaginaire », 1989, 319 p. (ISBN 207071523X)
[modifier] Antithèse
- Les Revenentes, (1972)
[modifier] Traductions
- (de) Anton Voyls' Fortgang (Eugen Helmlé, 1986)
- (en) A Void (Gilbert Adair, 1995) ; Vanish'd! (John Lee) ; A Vanishing (Ian Monk)
- (es) El secuestro (Marisol Arbués, Mercé Burrel, Marc Parayre, Hermes Salceda, Regina Vega, 1998), qui ne contient pas de « a »
- (nl) 't Manco (Guido van de Wiel, 2009)
- (sv) Försvinna (Sture Pyk, 2000)
- (tr) Kayboluş (Cemal Yardımcı, 2005)
- (ru) Istchezanie (Valéry Kislov, 2005) qui ne contient pas de "o"
- (ja) En-metsu (Shuichiro Shiotsuka, 2010) qui ne contient pas de "i"
[modifier] Voir aussi
- Le Train de Nulle Part, un roman écrit sans verbe
[modifier] Liens internes
- Oulipo
- Pastiche du présent article encyclopédique ne comportant pas une seule fois la lettre e
- Littérature à contraintes