Jean Cassien

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Jean Cassien dans les Chroniques de Nuremberg de Hartmann Schedel (1493).

Johannes Cassianus, appelé communément Jean Cassien, dit « le Romain » ou « le Roumain », est né entre 360 et 365 en Scythie (actuelle Roumanie) et mort entre 433 et 435 à Marseille. C'est un moine et homme d'Église méditerranéen qui a marqué profondément les débuts de l’Église en Provence au Ve siècle. Il est le fondateur de l'abbaye de Saint-Victor de Marseille.

Il a laissé une œuvre doctrinale importante, dont les Institutions cénobitiques (De Institutis coenobiorum et de octo principalium vitiorum remediis, écrit vers 420) et les Conférences (Conlationes ou Collationes), ouvrages consacrés à la vie monastique, qui ont profondément influencé le monachisme occidental du Ve siècle à nos jours, notamment en raison de leur reprise dans la règle de saint Benoît, mais aussi parce qu'ils s'appuyaient sur l'expérience que fit Cassien du grand monachisme oriental, celui des déserts de Palestine et d’Égypte. Cassien établit un pont entre le monachisme d’Orient et celui d’Occident.

Il a longtemps été considéré à l'origine du semi-pélagianisme, doctrine condamnée lors du Concile d'Orange, en 529. Mais cela n'empêcha pas l'Église catholique et les Églises orthodoxes de l'en disculper du fait même de sa reconnaissance comme saint et Père de l'Église.

Origine[modifier | modifier le code]

Son nom original est Cassien[1]. Le prénom Jean aurait été ajouté en hommage à saint Jean Chrysostome, dont il a été un fidèle[2]. Le nom de Cassien renvoie à un homme provenant d’une région roumaine (ancienne ville grecque puis romaine d'Histria) située à un des points de rencontre des civilisations latines et grecques[3].

Suivant un extrait du De Viris Illustribus de l'historien du Ve siècle Gennadius de Marseille qui évoque « … Cassianus, natione Scytha... », il serait né en Scythie, en Dobroudja, dans une zone actuellement partagée entre la Roumanie et la Bulgarie[4]. Cette origine roumaine est retenue par l’Église catholique.

Toutefois, depuis le XVIIe siècle, de nombreux auteurs se sont penchés sur l’interprétation à donner au texte de Gennadius, et, arguant des fautes des copistes successifs, ont proposé une origine dans le désert de Scété (heremus Scitii), près du delta du Nil (qui n'était qu'un site monastique où il séjournera plus tard). Quelques-uns ont plutôt cru à une allusion à Scythopolis (l’actuelle Beïsan, en Palestine). D’autres ont corrigé le texte en « Cassianus natione Syrus... » ; d’autres encore en « Cassianus, natus Serta... » faisant naitre Jean Cassien à Tigranocerte (l’actuelle Diyarbakir, dans l’ancienne province de Gordyène).

D’autres, depuis l’érudit marseillais du XVIIe siècle Louis Antoine de Ruffi ont évoqué un lieu de naissance en Provence, plaidant en faveur de Citharista (La Ciotat) qui, parce que ce nom était devenu inconnue des copistes du Moyen Âge, aurait été transcrit en Scytha. On suppose qu'il provenait d'une famille fortunée, grâce à qui il reçut une bonne éducation ainsi qu’il le dit lui-même dans ses Conférences[5].

Biographie[modifier | modifier le code]

Vue générale de l'abbaye de Saint-Victor.
Sarcophage de Jean Cassien dans la crypte de l'Abbaye de Saint Victor.

Jean Cassien part très jeune avec son ami Germain avec qui il est « un esprit et une âme en deux corps » (Coll., 1, 1), pour se rendre dans un monastère de Bethléem (Inst., 3, 4), dans la Province de Syrie. Ce premier contact avec le monachisme cénobitique, qui dure seulement deux ans (Coll., 19, 2), lui permet de s’enrichir de la tradition du monachisme palestinien, dépourvu de tradition mystique dont il ne gardera pas un grand souvenir[6].

Vers 390, il obtient la permission de quitter le monastère pour aller avec Germain en Égypte à la rencontre des anachorètes de la Thébaïde. Lorsque les moines adeptes d’Évagre le Pontique, disciple d’Origène sont dispersés en 400 par l’évêque Théophile d’Alexandrie, Jean Cassien quitte l'Égypte et retourne brièvement à Bethléem avant de rejoindre Constantinople.

Les moines « origénistes » se rendent à Constantinople, et Jean Cassien reçoit les enseignements de Saint Jean Chrysostome qui l'ordonne diacre et lui donne la charge des trésors de sa cathédrale. Après l'exil de son maître spirituel en 404, il se rend à Rome ou il est chargé de solliciter l'intercession du pape Innocent Ier en faveur de l'évêque. Vers 415, il revient de Palestine avec l'ancien évêque d'Aix-en-Provence Lazare[7].

Article détaillé : Abbaye Saint-Victor de Marseille.

Il se fixe par la suite en Occident et fonde, en 414 ou 415, deux monastères à Marseille, Saint-Victor pour les hommes et Saint-Sauveur pour les femmes. Selon la tradition, il aurait demandé à l'évêque de Marseille, Proculus, un ami du Lazare rencontré en Palestine, l'autorisation de fonder un monastère près de la grotte où reposaient les reliques de saint Lazare et de saint Victor. Il aurait même fait construire près de cette grotte, deux églises, l'une dédiée à saint Pierre et saint Paul, l'autre à saint Jean-Baptiste. On assure que cinq mille moines y vivaient sous sa discipline[8].

Il serait mort vers 435 à Marseille. Toutefois, l'époque de sa mort reste incertaine. Suivant la légende de saint Prosper, il vivait encore en 433. Rivet place sa mort en 434 ou 435, d'autres, entre 440 et 458. Baillet et Dupin prétendent qu'il a vécu quatre-vingt-dix-sept ans.

La sainteté de Cassien est reconnue par Gennadius de Marseille dès 470, qui le nomme sanctus Cassianus. Saint Grégoire, dans une lettre adressée à une Abbesse de Marseille, témoigne d'un monastère consacré « en l'honneur de Saint Cassien. » Plus tard, les papes Urbain V et Benoît XIV reconnaîtront sa sainteté[2].

Doctrine[modifier | modifier le code]

Jean Cassien s'est fortement inspiré de l'œuvre d'Evagre le Pontique, qu'il a probablement rencontré à Nitrie, notamment en ce qui concerne la prière et la théorie des huit principaux vices. Il est également influencé par Origène, dont il a lu le Traité des principes et dont il développe la doctrine des quatre sens de l'Écriture[9],[10], par saint Jean Chrysostome, saint Augustin, saint Basile et saint Jérôme[2].

Cassien est regardé comme un maître spirituel, à cause de la richesse de sa doctrine spirituelle. Les œuvres de Cassien sont le premier manuel de spiritualité de l’Occident, et elles étaient encore un ouvrage spirituel connu de tous au Moyen Âge[11]. "Cassien formait les consciences, et faisait progresser dans la vie spirituelle[12]". Le nombre des citations des Conférences contenu dans le commentaire de la Règle de saint Augustin par Humbert de Romans[13] est significatif.

Dans deux de ses conférences (III : Des trois renoncements, et XIII : De la grâce divine), il aborde la question de la grâce et de la liberté humaine, et se demande si la grâce de Dieu est nécessaire pour commencer à croire[14]. Cette thèse sera développée par ses disciples pour constituer le courant semi-pélagien.

Œuvres de Jean Cassien[modifier | modifier le code]

  • Les Institutions cénobitiques (426) : un traité en douze livres consacré à l'habit des moines, à la règle des oraisons et des psaumes, et aux obstacles de la perfection : gourmandise, impureté, avarice, colère, tristesse, acédie, vaine gloire et orgueil. [lire en ligne]
    • Jean Cassien, Institutions cénobitiques, traduit par Jean-Claude Guy, Éditions du Cerf, « Sources chrétiennes », 1965.
  • Les Conférences (426) : une collection de vingt-quatre conférences relatant les souvenirs de Cassien en Égypte, ses entretiens sur la perfection ascétique avec les pères du désert, qui abordent de nombreux thèmes liés à la vie spirituelle. Les dix premières conférences décrivent les conversations de Cassien avec les pères du désert de Scété. Les sept conférences suivantes sont dédiées aux pères de Panephysis, et les sept derniers conférences aux pères de la région de Diolkos. Au Moyen Âge, l'habitude de lire les Collationes pendant le repas du soir a fini par donner à ce dernier le nom de collation[15]. [lire en ligne]
    • Jean Cassien, Conférences, traduit par Dom Eugène Pichery, Éditions du Cerf, « Sources chrétiennes », 3 vol., 1955-1971.
  • Un Traité de l'Incarnation. Contre Nestorius (430) en sept livres, écrit à l'instigation du pape Léon Ier.
    • Jean Cassien, Traité de l'Incarnation, traduit par Marie-Anne Vannier, Éditions du Cerf, « Sagesses chrétiennes », 1999.

Postérité[modifier | modifier le code]

Benoît de Nursie s'appuie sur les ouvrages de Jean Cassien pour établir sa règle monastique[16]. Certains passages de la Règle de saint Benoît reprennent presque mot à mot des passages de Cassien[17], et cette même règle affirme qu'elle doit être prolongée par les Conférences des Pères et les Institutions de Cassien[18]. Jusqu'à maintenant, les moines d'Occident considèrent Cassien comme un des principaux maîtres de la vie monastique, qui ont permis à l'Occident de bénéficier de la riche expérience des premiers moines d'Orient.

Un siècle après la mort de Jean Cassien, le Concile d'Orange, en 529, condamne le semi-pélagianisme, et donne une formulation théologique de la grâce telle que prônée par Augustin d'Hippone. Le concile se prononce contre ceux qui, comme Jean Cassien de Marseille, Fauste de Riez et Vincent de Lérins, considèrent que le libre arbitre peut mener à la foi sans le secours de la grâce.

Pour l'Église catholique, Jean Cassien est saint et compte parmi les Pères de l'Église latine. Quelques villages près de Lérins portent son nom. Il est fêté le 23 juillet au diocèse de Marseille[2]. Ses écrits restent très lus, notamment dans les monastères d'Occident. Il figure également au calendrier des saints de l'Église orthodoxe, où il est très estimé pour ses écrits et pour ses positions sur la grâce, dans lesquelles les orthodoxes reconnaissent, bien mieux que chez Augustin d'Hippone, les positions traditionnellement enseignées par les Pères orthodoxes. Ainsi, des moines et des évêques orthodoxes portent souvent son nom. Il est fêté le 29 février en Orient[2].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jean-Claude Guy, Jean Cassien. Vie et doctrine spirituelle, Lethielleux, Paris, 1961, p. 11-33
  2. a, b, c, d et e Dom Eugène Pichery (éd.), Introduction aux Conférences, Éditions du Cerf, « Sources chrétiennes », 1955.
  3. selon Jean-Claude Guy, in Jean Cassien. Vie et doctrine spirituelle, , p.14 : La patrie de Cassien doit être cherchée dans la partie ouest du territoire dépendant de la cité d’Histria, à 40 km environ au Nord-Ouest de la ville moderne de Constantza. [...] Il apparaît que le nom de Cassien était ainsi lié à un district rural de la cité d’Histrie. Lié à la terre et non à une famille, on s’explique que son usage ait pu se maintenir pendant un siècle et plus. Du coup s’explique le nom même que porte Jean Cassien : on n’a pas assez observé ce qu’a de bizarre l’accouplement d’un nom chrétien à un cognomen de type classique : tout devient clair si Cassianus était non pas un nom de famille, mais en quelque sorte un ethnique, marquant l’origo de notre moine Scythe : Johannes Cassianus devrait en quelque sorte se rendre en français par “Jean le Cassien” »
  4. La Dobroudja (Добруджа en bulgare, Dobrogea en roumain et Dobrogée dans les documents français anciens), est un territoire situé entre le Danube et la Mer Noire, partagé entre la Roumanie (deux départements comprenant le plus grand port de la Mer Noire : Constanţa et le delta du Danube), et la Bulgarie (cette région du nord-est est considérée comme le « grenier à blé » de la Bulgarie)
  5. « Le souvenir de leur dévotion et de leur piété nous fortifiait beaucoup dans ce dessein [...]. Notre esprit nous représentait sans cesse la beauté de ce pays où nous sommes nés, et qui est l’ancien héritage reçu de nos ancêtres » (Coll., 24, 1).
  6. Sr Marie-Ancilla, p. 12
  7. Édouard Baratier - Histoire de la Provence, p. 85.
  8. « Cassianus, Johannes », 'Encyclopædia Britannica, 1910-1911.
  9. Henri de Lubac, Exégèse médiévale, les quatre sens de l'écriture, Paris, 1959-1964.
  10. A. DE VOGÜÉ, « Alexandrie contre Nitrie et Constantinople (400-405) », Histoire littéraire du mouvement monastique dans l’Antiquité, t. 3, Coll. « Patrimoines du christianisme », Cerf, 1996, p. 77-90.
  11. Petrus Naghel : traduction en néerlandais des Conférences
  12. Léonce de Fréjus : Cassien lui dédie la première partie de ses “Conférences”, en 426
  13. Humbert de Romans, De officiis ordinis; V, 18; dans Opera de vita regulari, t. II.
  14. Pierre Maraval, Le christianisme de Constantin à la conquête arabe, 1997, p. 387.
  15. Gilles Ménage, Pierre de Caseneuve, Dictionnaire étymologique, ou Origines de la langue françoise, Paris, 1694, p. 208 [lire en ligne]
  16. Saint Benoît, par dom Ildefons Herwegen, 1980, pages 112-113.
  17. comme Règle de Saint Benoît,4,20; etc.
  18. Règle de Saint Benoît, 73,5

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean Cassien, La Vie spirituelle à l'école des Pères du désert, Répondre à l'appel du Christ, Préface, choix des textes et postface par Sœur Agnès Égron, Editions du Cerf, Nouvelle édition 2010.
  • Jean-Claude Guy, Jean Cassien. Vie et doctrine spirituelle, Lethielleux, Paris, 1961
  • Sœur Marie-Ancilla, Saint Jean Cassien : sa doctrine spirituelle, La Thune, Marseille, 2002 [lire en ligne]
  • Jacques Dubois, « Cassien Jean », in Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 décembre 2013.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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