Rond de sorcière

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Rond de sorcière ou cercle des fées, illustration de l'ambivalence que suscitent les champignons : la société mycophobe britannique devient mycophile à l'époque victorienne, particulièrement au sein du monde artiste et de ses mécènes fascinés par les champignons qui sont désormais associés non plus aux sorcières mais aux fées[1].
Rond de sorcière à Willeskop.
Cercles de fées multiples révélés par les anneaux d'herbe plus luxuriante et qui prend une teinte plus foncée..
Rond de sorcière de pieds bleus.

Le rond de sorcière (ou parfois rond de sorcières), cercle des fées ou mycélium annulaire est un phénomène naturel, consistant en une colonie de sporophores pérennants alignés en une formation plus ou moins circulaire, en sous-bois ou dans les prés.

Les véritables ronds de sorcière voient leur rayon croître en moyenne par pas de 5 à 40 cm annuellement, le record étant atteint par le Catathelasma imperiale avec un accroissement de son rayon d'un mètre par an. La fréquence de ces « bonds », chaque année, dépend de l'espèce considérée. La mesure de cette croissance radiale permet d'estimer approximativement l'âge du mycélium[2].

Description[modifier | modifier le code]

Tous les Hygrophores des sous-genres Limacium et Camarophyllus, la plupart des Psalliotes et des Hébélomes, la majorité des Tricholomes et des Clitocybes, beaucoup de Cortinaires et de rares Amanites peuvent produire ce type de formation plus ou moins circulaire (cercles fermés ou arcs interrompus lorsque les champignons rencontrent un obstacle[3] qui est souvent à l'origine du fameux « coin à champignons »)[4]. Les plus typiques sont celles produites par le Tricholome de la Saint-Georges, le Marasme des Oréades et le Clitocybe géotrope[5].

La couverture herbeuse dépérit fréquemment sur cette zone dénudée où apparaissent plus tard, en saison, les nouveaux champignons. L'intérieur du cercle se distingue par une végétation maladive, alors qu'à l'emplacement du cercle de l'année précédente, l'herbe forme un anneau luxuriant d'un vert foncé. Ces cercles sont ainsi repérables avant l'apparition des champignons sur leur pourtour[4].

Georges Becker signale deux types de faux cercles : celui dont un arbre est le centre, et où le mycélium ne fait que suivre la croissance centrifuge des radicelles périphériques[6], et le cas des ronds qui apparaissent spontanément tout formés et ne progressent pas[7],[8].

Dans les immenses prairies des États-Unis et du Canada[9], certains spécimens atteignent plus d'un kilomètre de diamètre, et Georges Becker a repéré, près de Belfort, un rond de sorcière d'environ 600 mètres produit par un Leucopaxille gigantesque[10].

Certains ronds de sorcières font plus d'un kilomètre de diamètre (ils sont plus aisément repérables d'une hauteur ou à bord d'un avion) pour un âge qui se calcule en centaines d'années. Les cercles d'une dizaine d'années sont les plus courants, mais les ronds de sorcière de plus d'un siècle ne sont pas rares[4]. Celui de Belfort cité plus haut est ainsi estimé à plus de 700 ans. Même quand ils sont aussi anciens, ils restent aussi prolifiques qu'au premier jour ; Victor Piane a compté plus de 700 exemplaires de Pieds bleus (Lepista nuda) dans un cercle d'une cinquantaine de mètres de rayon[11].

Explication scientifique[modifier | modifier le code]

Selon Henri Romagnesi[12], ces formations circulaires apparaissent surtout dans les sols qui apportent des substances nutritives de manière uniforme (donc plus généralement sur les pelouses que dans les forêts). Elles ont pour origine une unique spore qui germe puis émet du mycélium diffus dans toutes les directions, à une vitesse de croissance sensiblement égale, d'où le front de croissance circulaire. Quand les ressources du sol sont épuisées, le mycélium colonise une nouvelle bande de terrain. Il s'ensuit au cours des ans une progression de la colonie en un cercle de plusieurs dizaines de mètres de diamètre, voire plusieurs centaines de mètres pour les plus anciens.

Cette croissance centrifuge accélérée et vigoureuse provient des facteurs de croissance (libération d'azote due à la décomposition de matière organique, gibbérellines) fournis par le mycélium fongique, des enzymes extracellulaires fongiques (phosphatase, phytase, protéases) qui rendent les minéraux facilement assimilables[13], ou de l'engrais fourni par le mycélium qui meurt[14],[15]

La variation de couleur de l'herbe et du comportement de la végétation est issue de deux phénomènes[4] :

  • Le dépérissement s'explique par l'épuisement des substances nutritives du sol au profit du mycélium ou la production de toxines sécrétés par ce dernier, notamment une quantité excessive de nitrates et de substances antibiotiques.
  • Mollard explique la formation d'un anneau de végétation luxuriante par les mêmes nitrates (sels ammoniacaux) qui, dilués par les pluies et atteignant un taux comparable à celui des engrais horticoles, perdent leur nocivité et favorisent la croissance de la végétation.

Folklore[modifier | modifier le code]

Illustration du livre de Wirt Sikes (en) British Goblins: Welsh Folk-lore, Fairy Mythology, Legends and Traditions (1880). Un homme sauve son ami de l'emprise de créatures folkloriques.
Un « faux cercle », dont le centre est un arbre : le mycélium du champignon suit la progression des radicelles du hêtre.

Ces cercles de champignons ont donné naissance à de nombreuses et anciennes légendes pour tenter de les expliquer : nymphes et dryades, elfes et gnomes en seraient les responsables. Au Moyen Âge, les hommes y voyaient la trace de la « danse des sorcières pour évoquer le démon » les soirs de pleine lune, celle des fées, la main du diable ou celle de génies nocturnes tels que korrigans et farfadets. Une légende veut que les jeunes qui entraient dans le cercle pendant la danse des fées, risquaient de ne plus pouvoir en sortir ou être emmenés dans le royaume des fées (en)[16]. Une autre superstition veut qu'en se plaçant au centre à la pleine lune et en émettant un vœu, son souhait soit exaucé[17].

Galerie[modifier | modifier le code]

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Variantes orthographiques[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Nicholas P. Money, Mushrooms : A Natural and Cultural History, Reaktion Books, , p. 16-20.
  2. (en) Lysek, G. (1984). Physiology and ecology of rhythmic growth and sporulation. In The Ecology and Physiology of the Fungal Mycelium, ed. D. H. Jennings & A. D. M. Rayner, Cambridge University Press, p. 323-342
  3. Obstacle tels qu'une pierre, des racines, des troncs, un mur, un fossé, une lisière.…
  4. a b c et d Jean-Christophe Guéguen et David Garon, Biodiversité et évolution du monde fongique, EDP Sciences, , p. 63
  5. René Pomerleau, Flore des champignons au Québec et régions limitrophes, Éditions la presse, , p. 356
  6. « Les Lactaires croissent d'habitude à 15 mètres d'un Épicéa de trente ans, mais à 4 ou 5 mètres seulement d'un Abies pectinata, dont les racines sont beaucoup plus courtes et plus pivotantes ». Cf Becker, op. cit.
  7. (en) Antonio Carluccio, The Complete Mushroom Book, Rizzoli International, , p. 49.
  8. Georges Becker, La vie privée des champignons, Delamain et Boutelleau, , p. 156
  9. Myron Smith, spécialiste de la génétique des plantes à l'Université Carleton, à Ottawa, a découvert au Michigan un « anneau » d'Armillaire bulbeuse (Armillaria gallica), qui s'étendait sur plus de 15 hectares de forêt, estimant son poids à plus de 10 tonnes et son âge à 1 500 ans, soit un des plus vieux organismes vivants au monde.
  10. Becker, op. cit., p. 157
  11. Éminent spécialiste de la Société Mycologique de France et vice-président de la société des naturalistes d’Oyonnax. Sa trouvaille est rapportée par Becker et Romagnesi, loc. cit.
  12. Henri Romagnesi, Paris, Bordas, 1955, 180 p., Tome I, p. 33-39, Chapitre La vie du mycélium.
  13. Mobilisation des formes peu ou pas solubles (phosphore, azote) dans le sol.
  14. (en) Houston B. Couch, Diseases of Turfgrasses, Krieger Publishing Company, , p. 181-186
  15. Jean-Christophe Guéguen et David Garon, Biodiversité et évolution du monde fongique, EDP Sciences, , p. 63
  16. (en) Alaric Hall, Elves in Anglo-Saxon England : Matters of Belief, Health, Gender and Identity, Boydell Press, , p. 87
  17. (en) Rosemary Guiley, The Encyclopedia of Witches, Witchcraft and Wicca, Infobase Publishing, , p. 121

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Emnet Abesha, Gustavo Caetano-Anollés, Klaus Høiland, « Population genetics and spatial structure of the fairy ring fungus Marasmius oreades in a Norwegian sand dune ecosystem », Mycologia, vol. 95, no 6,‎ , p. 1021-1031 (DOI 10.1080/15572536.2004.11833018)
  • Henri Romagnesi (1956) : Nouvel atlas des champignons (4 Volumes), Bordas, ouvrage publié sous les auspices de la Société mycologique de France
  • A. Tsoumou-Gavouka & J.-J. Guillaumin (1984) : Croissance et ramification du rhizomorphe d’Armillaria bulbosa (Barla) Romagn., Bull. Soc. botanique de France, vol. 131, no.1, p. 31-41

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]