Allégorie de la caverne

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La Grotte de Platon, attribué à Michiel Coxcie, milieu du XVIe siècle. Huile sur bois de peuplier. Musée de la Chartreuse, Douai. exposé temporairement à Beaubourg en octobre 2016 pour Magritte, la trahison des images
La Grotte de Platon, attribué à Michiel Coxcie, milieu du XVIe siècle. Huile sur bois de peuplier. Musée de la Chartreuse, Douai.

L’allégorie de la caverne est une allégorie exposée par Platon dans le Livre VII de La République[1]. Elle met en scène des hommes enchaînés et immobilisés dans une « demeure souterraine », par opposition au « monde d'en haut », qui tournent le dos à l'entrée et ne voient que leurs ombres et celles projetées d'objets au loin derrière eux. Elle expose en termes imagés les conditions d'accession de l'homme à la connaissance du Bien, au sens métaphysique du terme, ainsi que la non moins difficile transmission de cette connaissance.

L'allégorie de la caverne[modifier | modifier le code]

Schéma du concept de l'allégorie de la caverne.

Dans une « demeure souterraine », en forme de caverne, des hommes sont enchaînés. Ils n'ont jamais vu directement la source de la lumière du jour, c'est-à-dire le soleil, dont ils ne connaissent que le faible rayonnement qui parvient à pénétrer jusqu'à eux. Des choses et d'eux-mêmes, ils ne connaissent que les ombres projetées sur les murs de leur caverne par un feu allumé derrière eux. Des sons, ils ne connaissent que les échos. Pourtant, « ils nous ressemblent », observe Glaucon, l'interlocuteur de Socrate[2].

Que l'un d'entre eux soit libéré de ses chaînes et accompagné de force vers la sortie, il sera d'abord cruellement ébloui par une lumière qu'il n'a pas l'habitude de supporter. Il souffrira de tous les changements. Il résistera et ne parviendra pas à percevoir ce que l'on veut lui montrer. Alors, « ne voudra-t-il pas revenir à sa situation antérieure[3] » ? S'il persiste, il s'accoutumera. Il pourra voir « le monde supérieur », ce que Platon désigne comme « les merveilles du monde intelligible[4] ». Prenant conscience de sa condition antérieure, ce n'est qu'en se faisant violence qu'il retournera auprès de ses semblables. Mais ceux-ci, incapables d'imaginer ce qui lui est arrivé, le recevront très mal et refuseront de le croire : « Ne le tueront-ils pas ? »[5].

Un premier décryptage[modifier | modifier le code]

Le soleil symbolise « l'idée du bien, ἠ τοῦ ἀγαθοῦ ἰδέα, source de la science et de la vérité en tant qu'elles sont connues », Socrate l'a dit aussi clairement que possible (508 e). La caverne symbolise le monde sensible où les hommes vivent et pensent accéder à la vérité par leurs sens. Mais les choses d'ici-bas sont en réalité des ombres de marionnettes ; l'irréalité des choses que Platon peint dans l'allégorie de la caverne ne concerne pas les choses comme telles : ces choses ont la plénitude de la réalité puisqu'elles existent. Elle concerne les choses comme objets d'amour, comme fausses valeurs chargées de prestige social auxquelles les hommes attachent beaucoup de prix[6], mais qui ne sont qu'illusions : tels sont les vains semblants de justice dont on débat dans l'ombre menteuse des tribunaux avec « des gens qui n'ont jamais vu la justice en soi » (517 e). Seule la faculté dialectique a pour terme la connaissance du bien (533 c - d). Le philosophe vient en témoigner par des interrogations permanentes, auxquelles Platon se livre tout au long de l'œuvre, ce qui lui permet d'accéder à l'acquisition des connaissances associées au monde des Idées comme le prisonnier de la caverne accède à la réalité qui nous est inhabituelle. Mais lorsqu'il s'évertue à partager son expérience avec ses contemporains, il se heurte à leur incompréhension, conjuguée à l'hostilité des personnes bousculées dans le confort illusoire de leurs habitudes de pensée.

Contexte et rôle de cette allégorie dans La République[modifier | modifier le code]

  • L'allégorie de la caverne expose la théorie platonicienne du Bien absolu dans ce que Platon appelle « le monde supérieur » (517 b). Il montre que « la montée de l'âme dans le monde intelligible », (en grec : τὴν εἰς τὸν νοητὸν τόπον τῆς ψυχῆς ἄνοδον), nécessite une ascension courageuse avec une progression prudente[7] ; car les yeux sont troublés par le passage de l'obscurité de la caverne à la lumière. Or, « l'idée du bien, il faut la voir pour se conduire avec sagesse soit dans la vie privée, soit dans la vie publique » (517 c.) Platon en vient donc à démontrer que les dirigeants de la cité doivent être formés pour ne venir au pouvoir que par nécessité, (έπ΄άναγκαίον), par devoir, et non par l'attrait que peut représenter l'exercice de l'autorité : « Il ne faut pas que les amoureux du pouvoir lui fassent la cour, autrement il y aura des luttes entre prétendants rivaux (521 b) [8]. »
  • La cité juste n'est pas de ce monde, mais c'est pourtant dans notre monde à nous que Platon entend réaliser le plus qu'il pourra de cette cité parfaite[9]. Elle est elle-même à l'image de la justice dans l'âme des individus : la cité est ainsi « une métaphore, image grossie de l'âme, et aussi une étude de l'harmonie propre aux rapports sociaux »[10]. Or, cette cité parfaite n'est possible que si les philosophes prennent le contrôle de l'État ou, selon la formule de Platon, uniquement si les rois se font philosophes ou les philosophes se font rois. Mais pour que les philosophes disposent des compétences nécessaires pour diriger la Cité, il faut d'abord que s'opère en eux une conversion spirituelle, ψυχῆς περιαγωγή, dit Platon : « Il s'agit de tourner l'âme du jour ténébreux vers le vrai jour » (521 c), cette conversion de « l'œil de l'âme », « de la partie la plus noble de l'âme » (ὲπαναγωγή τοῦ βελτίστου ὲν ψυχῆ) est répétée maintes fois par Platon (518 c-d, 532 b, 533 d) ; puis, il faudra « monter par le raisonnement pur, dépouillé de toute trace de sensation, jusqu'aux réalités intelligibles »[11], et parvenir à la connaissance des Idées, et plus particulièrement de l'Idée de Bien, « cause universelle de toute rectitude et de toute beauté » (517 c). Encore faudra-t-il éviter les dangers de la dialectique : car elle peut conduire au scepticisme ou au cynisme si elle est mal pratiquée ou pratiquée trop tôt par des jeunes gens qui s'en font un jeu[12].
  • L'allégorie de la caverne est introduite par Socrate afin de faire comprendre à ses interlocuteurs la nature de l'Idée de Bien et, malgré sa portée ontologique et épistémologique, elle est inséparable du contexte politique et éthique de La République.
  • Platon a recours à trois figures de rhétorique dont les deux premières ont un caractère introductif à la troisième, l'allégorie de la caverne. Il s'agit de l'analogie du soleil (508 a - 509 d) et du symbole de la ligne (509 d - 511 e) dans le livre VI, analogies qui expliquent la signification ontologique, épistémologique et métaphysique de l'allégorie de la caverne.

Allégorie et mythe[modifier | modifier le code]

Allégorie de la caverne par Pieter Jansz Saenredam.

La phrase introductive établit clairement la nature allégorique (c’est-à-dire métaphorique) du propos. Socrate dit à Glaucon : « Représente-toi de la façon que voici l'état de notre nature relativement à l'éducation et à l'ignorance[13] ». Cet état du savoir ou de l'ignorance se comprend par rapport au symbole de la ligne qui précède immédiatement cette phrase introductive : au livre VI (509 d - 511 e), Platon a défini les quatre objets de connaissance dont se compose l'univers, dans l'ordre du visible et dans l'ordre de l'intelligible. L'allégorie de la caverne tire de cette division en quatre segments les conséquences relatives à l'éducation : les connaissances de l'homme sans éducation se bornent au domaine des images et des opinions (en grec είκόνες, δοξαστά) ; l'homme éduqué accède aux objets intelligibles inférieurs (en grec νοητά) ; seul le dialecticien s'élève jusqu'aux objets intelligibles supérieurs[14].

Néanmoins on découvre, dans d'autres dialogues, notamment dans le Phédon, que Socrate considère le monde sensible comme la prison de l'âme. Quant au monde intelligible, auquel peut accéder l'âme par la philosophie, il est la seule réalité authentique. L'allégorie de la caverne est pour Platon plus qu'une simple métaphore, mais en aucun cas un mythe[15],[16]. Il s'agit d'une représentation de la réalité de ce que peut vivre une personne ayant fait son chemin de réflexion, d'élévation d'elle-même, c'est-à-dire son propre parcours initiatique qu'elle ne doit pas réserver pour elle-même, mais qu'elle doit savoir offrir aux autres, jusque dans l'accomplissement d'un devoir auprès de ses semblables, devoir de prise de responsabilités publiques.

Origine du texte[modifier | modifier le code]

Selon toute vraisemblance, les principaux éléments de cette allégorie faisaient partie des enseignements pythagoriciens ; il en va de même pour le texte du mythe d'Er le Pamphylien, dont Platon emprunte plusieurs éléments aux traditions orphiques et pythagoriciennes[17], et pour les conceptions qu'il exprime dans le Timée ; la tradition propagée par Diogène Laërce[18] voudrait que Platon ait acheté ses livres à l'un des derniers philosophes de l'école pythagoricienne décimée, le philosophe Philolaos de Crotone[19]. En effet, Pythagore a suivi les enseignements de Phérécyde de Syros, qui enseignait dans une caverne[20]. Pythagore « aurait vécu dans une grotte, où se réunissaient vingt-huit disciples : elle évoque la caverne de son maître Phérécyde. (…) ». Porphyre rappelle que, pour les pythagoriciens, la grotte symbolise le monde réel[20]. Selon les différentes hypothèses examinées par Robert Baccou, auteur d'une traduction de la République, le Livre VII aurait été écrit selon toute probabilité par Platon après un voyage en Sicile, ce qui correspond à la période de l'achat évoqué ci-dessus des livres à Philolaos de Crotone.

La Cité à l'époque de Platon[modifier | modifier le code]

À l'époque de Platon, Athènes est sur le déclin, et la constitution démocratique est mise en cause après le drame consécutif à la bataille des Arginuses, la défaite à Aegos Potamos en 405 av. J.-C. puis la paix d'Antalcidas en 386 av. J.-C. Le siècle de Périclès est loin, la cité voit son modèle démocratique perverti, et la tyrannie des Trente s'est installée quand Platon avait vingt-trois ans, avec son lot de confiscations, de bannissements et de massacres. Cette démocratie ne le satisfait pas depuis la condamnation et la mort de Socrate en 399 av. J.-C., et le succès des sophistes[21]. On peut lire le texte de Platon comme une critique de sa propre cité, dont il stigmatise les défauts ; il a mesuré la corruption générale, l'impuissance et l'injustice de l'oligarchie aussi bien que de la démocratie athénienne[22].

L'allégorie comme exposé de métaphysique[modifier | modifier le code]

L'accès au réel, le mouvement ascendant[modifier | modifier le code]

  • Le message certainement le plus fort est de ne pas prendre pour vraies les données de nos sens et les préjugés formés par l'habitude. Platon met en évidence la difficulté des hommes à changer leurs conceptions des choses, leurs résistances au changement, l'emprise des idées reçues.
  • Une clef de compréhension de l'allégorie est fournie par Socrate lui-même dans le livre VII de La République : « […]cette remontée depuis la grotte souterraine jusque vers le soleil ; et une fois parvenu là, cette direction du regard vers les apparences divines[…] voilà ce que toute cette entreprise des arts que nous avons exposée a le pouvoir de réaliser. » (532 c). Il s'agit donc de passer de l'opinion (fournie par les sens et les préjugés) à la connaissance de la réalité intelligible des Idées.
  • Le philosophe s'échappe de la caverne grâce à l'exercice de la dialectique, « sans le support d'aucune perception des sens » (532 a). À mesure que son regard s'habitue à la lumière vive du monde des Idées, il parvient « au terme de l'intelligible » (532 b)[23].

Allégorie de la caverne et ontologie platonicienne[modifier | modifier le code]

Platon utilise cette allégorie pour faire comprendre sa théorie des Idées. Dans un monde changeant où toutes les formes sont imparfaites, la régularité des choses ne peut provenir que de l'existence d'un moule commun : l'Idée, par exemple, l'Idée du cheval, l'Idée de l'homme, l'Idée de la justice, etc. Cette théorie est dualiste, car elle sépare la réalité en deux parties bien distinctes. Elle est idéaliste, car elle fait primer le monde intelligible (le Ciel des Idées) sur le monde sensible (le Monde matériel). Enfin elle est réaliste, car les Idées existent indépendamment de nous qui les concevons, formant ensemble la seule véritable réalité. Elle forme une ontologie (théorie de l'être) qui aura une influence considérable et qui sera aussi extrêmement critiquée[24].

L'allégorie comme leçon sur les devoirs du philosophe[modifier | modifier le code]

Le mouvement descendant[modifier | modifier le code]

Mais le philosophe voit que sa mission est de montrer aux prisonniers leur erreur, eux qui discourent sans fin sur les ombres, persuadés qu'elles sont la seule réalité. Il revient faire leur éducation. Mais là, il est fort mal reçu par ces mi-aveugles qui ne croient pas en l'existence du monde des Idées, pourtant le véritable monde, car l'être humain est une âme bien plus qu'un corps. Un être humain est une âme immortelle appartenant au monde des Idées, une âme enchaînée dans un corps prisonnier des apparences sensibles.

Autorité, soumission et pouvoir[modifier | modifier le code]

Il s'agit aussi de tirer un ensemble d'enseignements portant sur les relations d'une personne qui sait avec celles qui ne savent pas. Platon fait notamment la démonstration de la difficulté qu'il y a à apprendre et à enseigner. Par extension, le philosophe établit le lien avec les relations à l'autorité, la soumission, la rébellion et la fuite.

Une allégorie intemporelle[modifier | modifier le code]

Dans la caverne, les humains sont enchaînés de sorte qu'ils ne « peuvent voir que devant eux ». Une lumière leur vient de derrière eux, d'un feu allumé sur une hauteur. La lumière extérieure passe par une ouverture de la caverne, de sorte que le corps de chaque prisonnier projette son ombre sur les parois. Les enchaînements représentent les croyances, certitudes, convictions, préjugés et autres a priori. La difficulté à rompre les chaînes est la métaphore de la difficulté de se défaire de ce qu'elles représentent, et traverse les âges dans les préoccupations des philosophes.

Une allégorie du déni de réalité (René Descartes)[modifier | modifier le code]

« Considère maintenant (…) qu'on détache l'un de ces prisonniers, qu'on le force à se dresser… ». Ici, le philosophe en appelle à l'identification du prisonnier soudainement confronté à un brusque changement, incarné par une situation nouvelle pénible ou par une idée nouvelle remettant en cause les préjugés anciens. « Il souffrira et l'éblouissement l'empêchera de distinguer les objets dont tout à l'heure il voyait les ombres ».

Le philosophe aborde le déni de réalité, première étape de la confrontation violente de l'esprit humain à l'inattendu : l'annonce d'une rupture, d'un rejet, d'une transformation radicale des habitudes aussi évidentes que, « confortables ». Platon dénonce le conformisme intellectuel dans lequel les habitudes d'opinion sont considérées à tort comme normes représentatives de la condition humaine.

Le philosophe poursuit son développement de l'allégorie. À la découverte du monde réel, la perplexité du prisonnier est naturellement grande. La réalité perçue avec plus de justesse ne saurait lui apparaître que « fort douteuse et incertaine » (René Descartes - Première Méditation).

Une allégorie du conditionnement[modifier | modifier le code]

L'allégorie de la caverne propose une réflexion sur le conditionnement des esprits. La pensée du philosophe chemine jusqu'à la manière d'exercer le pouvoir et de s'y maintenir. Il fustige la recherche vaine de profits et démontre la nécessité d'une grande rigueur dans la formation des personnes susceptibles d'exercer des relations d'autorité, en l'occurrence dans la cité.

Platon invite ses contemporains à rejeter toutes formes d'idées reçues et à se montrer vigilants sur l'exercice du pouvoir, sur le choix des hommes destinés à exercer l'autorité dans la Cité. Le philosophe met l'accent sur l'esprit de responsabilité qui doit animer les citoyens, puisque les prisonniers de la caverne représentent ceux qui préfèrent ne pas s'interroger ni remettre en cause un ordre établi, aussi inapte soit-il. Le philosophe prend un risque de partager sa vision du monde, dans la mesure où sa perception bouscule par nécessité l'ordre établi. Plusieurs auteurs ont été inspirés par l'allégorie de la caverne, tels que Pierre Abélard, Jean de Salisbury avec le theatrum mundi, Edwin Abbott Abbott (auteur de Flatland), Cervantes (Don Quichotte), mais aussi, à un autre niveau, Saint-Exupéry dans Lettre à un otage : (« C'est toujours dans les caves de l'oppression que se préparent les vérités nouvelles »). Et plus récemment Franck Pavloff (auteur de Matin Brun) ou encore José Saramago, avec son roman La Caverne[25]. Le livre Matrix, machine philosophique consacre un chapitre à l'interprétation de la trilogie Matrix comme une version de science-fiction de cette allégorie[26]. Le troisième et dernier tome de la trilogie[27], de Calvo et Krassinsky, repose essentiellement sur l'allégorie mise cette fois au service de la BD.

Au chapitre 11[28] de son livre La République de Platon, le philosophe Alain Badiou reprend le mythe de la caverne pour l'appliquer aux représentations fallacieuses du réel produites par les médias :

« Imaginez une gigantesque salle de cinéma. En avant l'écran, qui monte jusqu'au plafond, mais c'est si haut que tout ça se perd dans l'ombre, barre toute vision d'autre chose que de lui-même. La salle est comble. Les spectateurs sont, depuis qu'ils existent, emprisonnés sur leur siège, les yeux fixés sur l'écran, la tête tenue par des écouteurs rigides qui leur couvrent les oreilles. Derrière ces dizaines de milliers de gens cloués à leur fauteuil, il y a, à hauteur des têtes, une vaste passerelle de bois, parallèle à l'écran sur toute sa longueur. Derrière encore, d'énormes projecteurs inondent l'écran d'une lumière blanche quasi insupportable. […] Sur la passerelle circulent toutes sortes d'automates, de poupées, de silhouettes en carton, de marionnettes, tenus et animés par d'invisibles montreurs ou dirigés par télécommande. Passent et repassent ainsi des animaux, des brancardiers, des porteurs de faux, des voitures, des cigognes, des gens quelconques, des militaires en armes, des bandes de jeunes des banlieues, des tourterelles, des animateurs culturels, des femmes nues… Les uns crient, les autres parlent, d'autres jouent du piston ou du bandonéon, d'autres ne font que se hâter en silence. Sur l'écran on voit les ombres que les projecteurs découpent dans ce carnaval incertain. Et, dans les écouteurs, la foule immobile entend bruits et paroles. […] Ils n'ont donc aucune autre perception du visible que la médiation des ombres, et nulle autre de ce qui est dit que celle des ondes. Si même on suppose qu'ils inventent des moyens de discuter entre eux, ils attribuent nécessairement le même nom à l'ombre qu'ils voient qu'à l'objet, qu'ils ne voient pas, dont cette ombre est l'ombre […] Ils n'entendent que la copie numérique d'une copie physique des voix humaines. »

Une allégorie de l'art pédagogique[modifier | modifier le code]

La première phrase du Livre VII est sans ambiguïté : Socrate y débat notamment de la relation à la transmission des connaissances. Il y précise aussi la façon pédagogique : « L'homme libre ne doit rien apprendre en esclave (…) Les leçons que l'on fait entrer de force dans l'âme n'y restent point » (536 e). Alors, comment enseigner et comment apprend-on le mieux ? Les pédagogues les plus avancés (tel Célestin Freinet) auraient pu reprendre cette phrase à leur compte : « Fais en sorte que (les enfants) s'instruisent en jouant : tu pourras par là mieux discerner les dispositions naturelles de chacun » (537 a).

Pour Platon, la condition première de l'humanité, c'est l'ignorance dont il faut se départir impérativement : produit de notre éducation et de nos habitudes, elle nous rend prisonniers des apparences. Dans l'allégorie de la caverne, Platon décrit à travers la parole de Socrate cette situation d'inculture dans laquelle nous nous trouvons.[29].

L'exigence platonicienne, un élitisme aristocratique ?[modifier | modifier le code]

L'allégorie en vient à témoigner d'une exigence très forte en qualités humaines et intellectuelles, telle que rares étaient les prétendants à la direction des affaires de la cité qui pouvaient y satisfaire. Elle contribue ainsi à justifier dans La République un régime aristocratique par les gardiens-philosophes.

Évocations artistiques[modifier | modifier le code]

Littérature, manga et bande-dessinée[modifier | modifier le code]

Cinéma[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Platon, La République [détail des éditions] [lire en ligne], VII, 514 a - 519 e.
  2. Platon (trad. Tiphaine Karsenti), La République : Livres VI et VII analyse, Hatier, coll. « Les classiques Hatier de la philosophie », , VII 515 a., p. 60
  3. Platon, La République [détail des éditions] [lire en ligne], 515 e.
  4. Platon, La République [détail des éditions] [lire en ligne], 517 b.
  5. Platon (trad. Tiphaine Karsenti, Allusion à la mort de Socrate), La République, Hatier, VII 517 a., p. 64
  6. Simone Weil 1985, p. 74.
  7. Platon 1970, p. LXVIII.
  8. Platon, La République, Livre VII, p. 279. éd. GF Flammarion.
  9. Platon 1970, p. LXIX.
  10. Simone Weil 1985, p. 90.
  11. Platon 1970, p. LXXXIII.
  12. Platon, La République [détail des éditions] [lire en ligne], VII, 539 a - c.
  13. La République, 514 a.
  14. Platon 1970, p. LXIV à LXVII.
  15. La République, Livre VII, 518 b.
  16. Anissa Castel-Bouchouchi, « Le Platonisme achevé de Simone Weil », sur cairn.info, , p. 171 à 182.
  17. Robert Baccou, La République, Paris, Flammarion, coll. « GF » , 1966, « Livre X », p. 485, note 754. Lire en ligne
  18. Diogène Laërce (Traduction de Robert Grenaille, 1933).
  19. Platon achète pour 100 mines le livre de Philolaos qu'il utilise pour la rédaction du Timée. Encyclopédie Universalis.
  20. a et b Jean-François Mattéi, Pythagore et les Pythagoriciens, Que sais-je ? PUF, p. 9.
  21. Ils font profession de « mettre la science dans l'âme, où elle n'est pas, comme on mettrait la vue dans des yeux aveugles », écrit Platon, La République [détail des éditions] [lire en ligne], VII, 518 b-c.
  22. Platon 1970, p. VI-VII.
  23. Georges Leroux, La République, GF. Flammarion, p. 1698, édition de 2008.
  24. Robert Baccou, La République, GF. Flammarion, 1992, p. 38
  25. A Caverna, 2000.
  26. Gilles Behnam, « Critique de Matrix, machine philosophique par Alain Badiou », sur Centre national de documentation pédagogique, dernière mise à jour de 2007 (consulté le 29 mars 2013)
  27. Kaarib Dargaud, 2004.
  28. Alain Badiou, « Qu’est-ce qu’une idée? (502 c-521 c) », dans La République de Platon, p. 244-245
  29. - Michel Liégeois, Professeur de philosophie.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • . 
  • Martin Heidegger (trad. Alain Boutot), De l’essence de la vérité. Approche de l’allégorie de la caverne et du Théétète de Platon, Gallimard, coll. « Tel », (ISBN 2070732789).
  • Simone Weil, Intuitions pré-chrétiennes, Paris, Fayard, , 184 p. (ISBN 978-2213015606, lire en ligne), p. 71 à 91.
  • (de) Otfried Höffe (éd.), Platon : Politeia, Berlin, 1997.
  • Julia Annas, An Introduction to Plato's Republic, Oxford, 1981.
  • (en) R.C.Cross and A.D. Woozley, Plato's Republic : A Philosophical Commentary, New York, 1964.
  • République, Livre VII, Note et commentaires de Bernard Piettre, Paris, Nathan, 2005, coll. "Les intégrales de philo".
  • Fulcran Teisserenc, La République, livres VI et VII, Paris, Gallimard, coll. "Folio Plus philosophie".
  • R. Zaborowski, Sur un certain détail négligé dans la caverne de Platon in Organon 35, 2006 [publ. 2007], p. 209-246 https://www.academia.edu/245901/Sur_un_certain_détail_négligé_dans_la_caverne_de_Platon
  • « Lecture de l'Allégorie de la caverne » in Pierre-Marie Hasse, Le Cercle sur l'abîme, Thibaud de la Hosseraye éd., 2008, p. 581-683 et IV, p. 251-324.
  • Alain Badiou, La République de Platon, Paris, Fayard, 2012.
  • Franck Fischer, « La nature formelle du symbolisme dans la caverne : République VII », in Laval théologique et philosophique (Volume 59, numéro 1, février 2003, pp. 35-67).

Liens externes[modifier | modifier le code]