Jeux séculaires

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Les jeux séculaires (en latin ludi saeculares) fêtaient à Rome la clôture de chaque centenaire, et l’ouverture du suivant. Le crieur public qui invitait à assister à ces jeux les présentait avec la formule qui devint traditionnelle « jeux que nul n’avait vus et que nul ne devait revoir »[1].

La portée de ces jeux a évolué au fil des siècles : sous la République, ces jeux, dédiés à des divinités du monde souterrain, Dis Pater et Proserpine, avaient un caractère expiatoire, destiné à clore une période de catastrophes et de menaces contre Rome. Auguste étendit cette signification, pour marquer aussi l’ouverture d’un nouveau siècle de prospérité, et enrichit le cérémonial, qui fut repris par Domitien et Septime Sévère. Enfin s’intercalèrent d’autres jeux, commémorant les siècles anniversaires de la fondation de Rome, initiés par Claude, et repris par Antonin le Pieux, Philippe l'Arabe et Constant Ier. Les célébrations de type augustéen furent délaissées au IVe siècle.

Célébrations des Jeux séculaires[modifier | modifier le code]

Malgré leur qualification, les dates de célébrations sont irrégulières, comme en témoigne le récapitulatif des huit premiers jeux séculaires établi par Censorinus en 238. Censorinus constate l'absence de tradition pour la période royale, l'imprécision relative des sources avant les jeux d'Auguste, et l'irrégularité des intervalles entre deux jeux. D'après Varron cité par Censorinus, après l'observation de plusieurs prodiges à Rome, les livres sibyllins prescrivirent l'offrande de victimes noires à Dis Pater et à Proserpine, faites aux champs de Mars en un lieu dit Tarentum, cérémonie à répéter tous les cents ans[2]. Ce cycle de cent ans est d'origine étrusque et est donc lié à des cérémonies d'expiations. Auguste a introduit une seconde chronologie suivant un cycle de cent dix ans, d'origine orientale, célébrant son règne comme un nouvel Age d’or. Auguste inscrivit rétroactivement dans le calendrier officiel romain des dates de jeux séculaires selon ce cycle, en partant de 456 av. J.-C.[3].

Jeux durant la République[modifier | modifier le code]

Jeux d'Auguste (17 av. J.-C.)[modifier | modifier le code]

Ces jeux font partie du décompte de Censorinus[2]. Ils sont rétablis par Auguste[6], la guerre civile ayant empêché toute célébration en 49 av. J.-C.. Ces jeux virent l’exaltation du nouveau siècle d’or (saeculum aureum), annoncé selon Zosime par les Livres sibyllins[7], et inauguré par Auguste. Le troisième et dernier jour fut marqué par une procession à Apollon et Diane, accompagnée d’un chant composé par Horace, le Carmen saeculare[8].

Jeux de Claude (47 ap. J.-C.)[modifier | modifier le code]

  • Ils sont organisés par Claude[2], qui déclara qu'Auguste les avait célébrés trop tôt[9]. Ils marquaient le 800e anniversaire de Rome selon la nouvelle datation de sa fondation en 753 av. J.-C., établie par Varron[10], et inaugurait ainsi une nouvelle série de jeux séculaires, à caractère commémoratif[11].

Jeux de Domitien (88)[modifier | modifier le code]

L'année 88 voit les jeux célébrés par Domitien[2],[12]. Suétone et Zosime affirment qu'ils se basent sur la date de ceux d’Auguste[13], ce qui fait problème puisque l'intervalle ne correspond ni au cycle de cent ans d'origine étrusque ni à celui d'Auguste de cent dix ans[3]. Jean Gagé considère que le cycle défini par Auguste est respecté avec quelques libertés[14], tandis que Pierre Brind'Amour voit dans l'écart de 105 ans la moyenne entre les deux périodes[15]. Selon cette interprétation, en opérant ce rapprochement, Domitien clôturait selon l'usage étrusque un siècle de catastrophes, terminé par les guerres civiles, un incendie à Rome, l'Éruption du Vésuve en 79 et une épidémie, tandis que il inaugurait comme Auguste un nouveau siècle de prospérité[16]. Marie Susplugas voit aussi dans la fixation à cette année la décision de Domitien de faire coïncider la célébration des jeux séculaires à une série d'anniversaires personnels. Sachant que les Romains fêtaient les anniversaires décennaux au début de la dixième année, donc après neuf ans écoulés, et de même les vingtièmes anniversaires après dix-neuf ans écoulés, l'année 88 commémorait simultanément le vingtième anniversaire la proclamation de son père Vespasien en juillet 69, le dixième de sa mort et de sa divinisation en juin 79, et le vingtième anniversaire du sauvetage miraculeux de Domitien au Capitole, durant les affrontements à Rome en décembre 69[17].

Les monnaies émises pour le 14e consulat de Domitien portent au revers les mentions commémoratives « LVD(i) SAEC(ulares) FECIT » avec des motifs tels que cippes commémoratifs, héraut annonçant l'ouverture des jeux, jeunes filles portant des palmes, scènes d'offrandes[18]. Domitien est mis en scène sur les revers, accomplissant le sacrifice ou participant au rite, présidant les cérémonies comme l'avaient fait Auguste et Agrippa[19]

Jeux d'Antonin le Pieux (147)[modifier | modifier le code]

En 147 ou 148, Antonin le Pieux fête le 900e anniversaire de la fondation de Rome[20]. Les textes antiques qui sont parvenus à l'époque moderne n'en font pas mention, l'Histoire Auguste cite seulement des spectacles sans préciser pour quelle occasion, avec l'exhibition de nombreux animaux exotiques, éléphants, tigres, rhinocéros, crocodiles, et même cent lions en une seul fois[21]. Seules ses émissions monétaires commémorent ces jeux[22].

Jeux de Septime Sévère (204)[modifier | modifier le code]

Organisés en 204, par Septime Sévère[23], ils se déroulent 220 ans après la célébration de l’Âge d’or d’Auguste, selon un délai de deux saecula de 110 ans chacun. Le déroulement de ces jeux a été transcrit dans une grande inscription dont les fragments ont été découverts à Rome en 1890 et étudiés par Theodor Mommsen, puis complétés en 1930 par plus d'une centaine de nouveaux fragments, l'ensemble étant publié par Pietro Romanelli[24]. Le texte est incomplet mais donne de nombreux détails sur les cérémonies à partir du second jour : il nomme les cent dix matrones, dont l'impératrice Julia Domna qui offrent un sacrifice à Junon puis des sellisternes aux autres Dieux. Les quindecemviri sont tirés au sort, pour présider les jeux. A partir du 4 juin, trois jours de spectacles sont donnés au théâtre de Pompée, à l'odéon de Domitien et dans un troisième théâtre provisoire en bois. Suivent des venationes exhibant sept cents animaux exotiques. La troisième nuit, Septime Sévère, le préfet du prétoire et les quindecemvirs descendent du Palatin pour offrir un sacrifice à la Terre mère sur un autel en bois, pour le salut du peuple romain. Le troisième, jour, après un sacrifice à Apollon et un second à Diane, un chœur de garçons et de fillettes chantent le chant séculaire traditionnel, dont le texte est illisible. En cortège, ils montent au Temple de Jupiter capitolin, et répètent leur chant. Les vainqueurs des jeux reçoivent leur prix, tandis que les enfants entonnent une troisième fois le chant séculaire, et les matrones offrent de nouveaux sellisternes. Enfin des courses de biges et de quadriges se déroulent au Circus maximus[25].

Millénaire de Rome (247)[modifier | modifier le code]

Du 21 avril 247 au 21 avril 248, Philippe l'Arabe marque d’un an de fêtes grandioses les dixièmes jeux séculaires, c'est-à-dire le millénaire de Rome. Les frappes monétaires qui accompagnèrent ces jeux ont comme revers les animaux présentés aux jeux : lion, éléphant, cerf, ainsi que la louve et les jumeaux Romulus et Remus. Ces cérémonies eurent un très grand retentissement, on en trouve la mention aussi bien dans le Talmud que dans le Philogelos[réf. nécessaire].

L'empereur Philippe a émis diverses monnaies commémoratives dont ces Antoniniens :

Derniers jeux séculaires[modifier | modifier le code]

  • 304 et 314 : L’historien Zosime constate qu'aucune festivité séculaire n'est célébrée par Dioclétien en 304, ni par Constantin Ier en 314, quoique l'intervalle de 110 ans soit écoulé depuis les jeux de Septime Sévère. Il y voit la cause du déclin de Rome[26]
  • 348, 1100e anniversaire de Rome, célébré avec éclat par l’empereur Constant Ier[27].
  • 404, 200 ans après ceux de Septime Sévère : le poète Claudien qui vit à cette époque évoque pour cette année la célébration des jeux séculaires, que nul n'a vu deux fois[28]. On ignore toutefois s’ils ont été effectivement célébrés, le début de l’année 404 ayant déjà été marqué par le triomphe d’Honorius et de Stilicon.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Suétone, Claude, XXI ; Hérodien, Histoires, III, 8 ; Claudien, Panégyriques, VI, vers 390
  2. a, b, c, d et e Censorinus, De die natali, 17 lire en ligne
  3. a et b Susplugas 2002, p. 151
  4. Piganiol 1936, p. 221
  5. Periochae de Tite-Live, résumé du livre 49, 6
  6. Suétone, Auguste, XXXI
  7. Zosime, Histoire Nouvelle, II, 6, 1
  8. Petit 1974, p. 60
  9. Suétone, Claude, XXI
  10. Petit 1974, p. 86
  11. Piganiol 1936, p. 220
  12. Datés par les Fastes capitolins
  13. Suétone, Domitien, IV, 7 ; Zosime, Histoire nouvelle, II, 4, 3
  14. Gagé 1934, p. 77
  15. Brind'Amour 1978, p. 1367
  16. Susplugas 2002, p. 153
  17. Susplugas 2002, p. 155 et suiv.
  18. monnaies référencées C69 à C83, Henry Cohen, Description historique des monnaies frappées sous l'Empire Romain, Paris, 1892, [1], tome I, pp. 475-478
  19. Susplugas 2002, p. 152
  20. Zosso et Zingg 2005, p. 53
  21. Histoire Auguste, vie d'Antonin le Pieux, X, 9
  22. Georges Depeyrot, La monnaie romaine : 211 av. J.-C. - 476 apr. J.-C. , Editions Errance, 2006, 212 pages, (ISBN 2877723305), p. 102
  23. Hérodien, Histoires, III, 8
  24. Inscription AE 1932, 00070
  25. Cumont 1932, p. 120-124
  26. Zosime, Histoire nouvelle, II, 7 (en) lire en ligne, (fr) lire en ligne T4
  27. Zosso et Zingg 2005, p. 145
  28. Claudien, Les Panégyriques, VI, vers 388-391 lire en ligne

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Pierre Brind'Amour, « L’Origine des Jeux Séculaires », Aufstieg und Niedergang der römischen Welt, Walter de Gruyter,, vol. 2,‎ , p. 1334-1417
  • Stéphane Benoist, Rome, le prince et la cité : pouvoir impérial et cérémonies publiques (Ier siècle ACN - début du IVe siècle PCN), Paris : Presses universitaires de France, 2005.
  • Stéphane Benoist, La fête à Rome au premier siècle de l’empire : recherches sur l’univers festif sous les règnes d’Auguste et des Julio-Claudiens, Bruxelles : Latomus, 1999.
  • Franz Cumont, « Les actes des jeux séculaires de Septime Sévère », Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, no 1, 76ᵉ année,‎ , p. 120-124 (lire en ligne)
  • Jean Gagé, Recherches sur les jeux séculaires, Les Belles Lettres,
  • Jean Gagé, « Les jeux séculaires de 204 ap. J.-C. et la dynastie des Sévères », Mélanges d'archéologie et d'histoire, t. 51,‎ , p. 33-78 (lire en ligne).
  • (en) J. F. Hall, « The Saeculum novum of Augustus and his Etruscan antécédents », Aufstieg und Niedergang der römischen Welt, II, 16, 3, 1986, pp. 2564-2589
  • Paul Petit, Histoire générale de l’Empire romain, Seuil, , 800 p. (ISBN 2020026775)
  • André Piganiol, « Jeux séculaires », Revue des Études Anciennes, t. 38, no 2,‎ , p. 219-224 (lire en ligne).
  • André Piganiol, Le mémorial des siècles, Ve siècle, 1964, Albin Michel
  • (en) J. P. Poe, « The secular Games, the Aventine and the pomoerium in the Campus Martius », dans Class. Antic., 3, 1984, pp. 57-81
  • John Scheid, Quand faire c’est croire : les rites sacrificiels des Romains, Paris, Flammarion, (1re éd. 2005), 350 p. (ISBN 978-2-7007-0415-0).
  • John Scheid, Déchiffrer des monnaies. Réflexions sur la représentation figurée des Jeux séculaires, in Images romaines. Actes de la table ronde organisée par l’École normale supérieure (24-26 octobre 1996). Paris : Presses de l’École normale supérieure, 1998, pp. 13-33.
  • Marie Susplugas, « Sur la date des Jeux Séculaires de Domitien », L'antiquité classique, t. 71,‎ , p. 151-159 (lire en ligne)
  • François Zosso et Christian Zingg, Les Empereurs romains, Paris, édition Errance, , 256 p. (ISBN 2877722260)
  • CIL : Incriptiones Vrbis Romae Latinae, Partis qvartae fascicvlvs posterior, vol. VI, 2. Berolini : G. Reimer, Novi Eboraci : G. de Gruyter, 1902. Inscription CIL VI 2, 32323 = ILS 5050.