Guenizah du Caire

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Une lettre autographe d'Avraham, le fils de Moïse Maïmonide, l'un des nombreux documents conservés dans la Gueniza

La Gueniza du Caire (hébreu : גניזת קהיר Guenizat Qahir) est un dépôt d'environ 200 000[1] manuscrits juifs datant de 870 à 1880 qui se trouvait dans la gueniza de la synagogue Ben Ezra du Caire, en Égypte, et dont l'étude systématique a été entreprise à la fin du XIXe siècle par le professeur Solomon Schechter.

Ces textes sont écrits en hébreu, en judéo-arabe et en arabe sur des supports variés (vélin, papier, tissu ou papyrus). Les thèmes abordés sont très divers (vie quotidienne, échanges commerciaux, litiges juridiques, traductions, commentaires et copies de la Torah, grammaires hébraïques, etc.)[2]. Certains textes apportent de nombreuses informations sur Moïse Maïmonide.

Découverte[modifier | modifier le code]

La guenizah est une pièce de la Synagogue Ben Ezra du Caire où les manuscrits se sont accumulés depuis le Xe siècle.

L'importance de la gueniza du Caire a été reconnue pour la première fois par Jacob Saphir, un voyageur et chercheur juif (1822-1886), qui en a donné une description en 1864, mais c'est surtout le travail de Solomon Schechter dans la dernière décennie du XIXe siècle qui a attiré l'attention des érudits et du public sur les trésors qu'elle contenait[3].

Contenu[modifier | modifier le code]

Solomon Schechter étudiant des documents de la Guenizah vers 1895

Nature des manuscrits[modifier | modifier le code]

"Les plus nombreux sont des documents juridiques (dépositions, rapports de tribunaux, contrats de mariage, déclarations de divorce, testaments...). Viennent ensuite la correspondance (lettres commerciales, d'affaires, échanges épistolaires privés...) et les documents administratifs (inventaires, rapports, requêtes diverses)[3]".

"Grâce à eux, il est possible de se faire une idée de la vie quotidienne dans le monde méditerranéen judéo-arabe, en particulier du Xe au XIIIe siècle, avec une qualité de détails que même les sources islamiques ne donnent pas[4]".

Langues[modifier | modifier le code]

Bon nombre de ces documents ont été écrits en langue arabe mais en utilisant l'alphabet hébraïque : c'est ce que l'on appelle le judéo-arabe[5]. Comme les Juifs considéraient l'hébreu comme la langue de Dieu et l'écriture hébraïque comme celle de Dieu lui-même, il n'était pas possible de détruire les textes, même longtemps après qu'ils ne servaient plus à rien. "Certains documents de la Guenizah sont rédigés en hébreu, d'autres sont écrits en arabe, mais transcrits en lettres hébraïques (judéo-arabe), ou directement écrits et transcrits en arabe[6]".

Période et provenance[modifier | modifier le code]

"L'essentiel des documents préservés à la Geniza y a été déposé aux époques fatimide et ayyubide (969-1250). Son « approvisionnement » régulier a pu être établi à partir de l'année 1002 et jusqu'à la fin du XIIIe siècle, puis s'est affaibli durant la période mamelouke (XIVe et XVe siècles). Les quatre derniers siècles (XVIe et XIXe siècles), sont bien moins représentés que l'époque médiévale[3]".

La provenance géographique des manuscrits est diverse. Les juifs d'Égypte n'étaient pas les seuls à déposer là leurs textes. Les juifs d'Espagne, qui se sont réfugiés au Moyen-Orient en 1492, à la suite de leur expulsion (voir le Décret de l'Alhambra) ont ajouté les leurs ; d'où un accroissement du nombre de documents vers 1500. Ce sont en particulier eux qui ont apporté au Caire plusieurs documents qui jettent un nouvel éclairage sur l'histoire des Khazars et de la Rus' de Kiev, à savoir la correspondance entre Hasdaï ben Shatprut, vizir juif du calife de Cordoue Abd al-Rahman III, et Joseph, souverain des Khazars, dite la Correspondance khazare ainsi que la Lettre Schechter et la Lettre de Kiev. Les Juifs du Liban, de Syrie, du Yémen, du Maghreb (Tunisie, Maroc), de Sicile ont également contribué à enrichir ce dépôt de documents.

Intérêt historique[modifier | modifier le code]

Histoire sociale et économique[modifier | modifier le code]

Les Juifs qui ont écrit les documents trouvés dans la gueniza connaissaient bien la culture et la langue de la société de leur temps, ces documents ont une valeur inestimable pour établir comment on parlait et comprenait l'arabe à cette époque. Ils prouvent aussi que les Juifs qui les ont créés étaient pleinement intégrés dans la société de leur temps : ils pratiquaient les mêmes métiers que leurs voisins musulmans et chrétiens, y compris l'agriculture ; ils achetaient des propriétés à leurs contemporains, leur en vendaient ou leur en louaient.

On ne saurait exagérer l'importance d'un tel matériel quand il s'agit de reconstituer l'histoire sociale et économique pour la période située entre 950 et 1250. Un spécialiste du judaïsme, Shelomo Dov Goitein, a consacré sa vie à créer pour cette période de temps un index qui rassemble environ 35 000 individus. On y trouve environ 350 « personnalités » parmi lesquelles Maimonide et son fils Abraham, et 200 « familles parmi les mieux connues » ; il y est fait mention de 450 professions et de 450 sortes de biens. Il a identifié des objets en provenance d'Égypte, de Palestine, du Liban, de Syrie (mais pas de Damas ni d'Alep), de Tunisie, de Sicile et même issus du commerce avec l'Inde. Les villes mentionnées vont, d'est en ouest, de Samarkand (Ouzbékistan actuel, en Asie centrale) à Séville (Espagne actuelle) et Sijilmassa (Maroc actuel) ; du nord au sud de Constantinople (aujourd'hui Istanbul, en Turquie) à Aden (Yémen actuel) ; l'Europe n'est pas seulement représentée par les ports méditerranéens de Narbonne, Marseille, Gênes et Venise, car même Kiev et Rouen sont quelquefois mentionnés.

"Grâce à la guenizah du Caire, la vie des femmes, quasiment invisible dans la littérature élevée de l'époque, peut être vue avec une grande clarté. Les femmes étaient nombreuses à avoir des activités rémunérées et, dans de nombreux cas, elles pouvaient conserver leurs gains. L'industrie textile - broderie, filage, tissage, et teinture de la soie - était leur domaine principal, mais elles se livraient aussi à la médecine (non en tant que médecins régulièrement formés mais comme praticiennes d'une médecine populaire, sages-femmes et épilatrices) ; elles étaient astrologues, diseuses de bonne aventure, courtiers engagés dans la vente de produits fabriqués par d'autres femmes[7]".

Le matériel non-littéraire, qui comprend des documents judiciaires, des écrits juridiques et la correspondance de la communauté juive locale (par ex. la Lettre des Anciens parmi les Karaïtes d'Ascalon), est impressionnant : Goitein a estimé qu'il y avait « environ 10 000 documents d'une certaine longueur, dont 7000 sont des unités indépendantes assez importantes pour être considérées comme les documents de valeur historique. Seule une moitié d'entre eux a été conservée plus ou moins complètement. »

Histoire de la pensée religieuse[modifier | modifier le code]

Le matériel retrouvé comprend un grand nombre de livres, la plupart sous forme de fragments ; le nombre de leurs feuilles est estimé à 250 000, et elles comprennent des parties d'écrits religieux juifs et des fragments du Coran. Particulièrement intéressants pour les biblistes sont plusieurs manuscrits incomplets du Siracide en hébreu[8], que l'on ne connaissait qu'en grec jusqu'alors[9]. D'un intérêt particulier également fut la découverte d'un fragment dit Écrit de Damas (ou Document sadocite), pour son lien avec le manuscrit de la mer Morte appelé Manuel de discipline (1QS) retrouvé à Qumrân[10], édité en 1910 par Schechter[11], ainsi qu'un texte hébreu des Ecclésiastes datant de 200 avant l'ère commune[3]. Plusieurs fragments des Hexaples d'Origène furent découverts (Rois[12], Proverbes, Psaumes)[13].

Les documents bibliques n'ont montré que de rares variantes, et sont surtout remarquables pour leur vocalisation : en effet, ils indiquent qu'au fil du temps les textes ont été de plus en plus vocalisés selon le système de Tibériade[14]. Paul E. Kahle tira sa théorie des textes multiples principalement de la geniza du Caire[15].

Archivage[modifier | modifier le code]

En 1897, alors qu'une partie des manuscrits sont déjà dispersés dans diverses bibliothèques du monde (Saint-Pétersbourg, Paris, Londres, Oxford, New York), les 140 000 derniers fragments sont transférés par Schechter à l'université de Cambridge.

Ces documents ont maintenant été archivés dans plusieurs bibliothèques en Amérique et en Europe. La collection Taylor-Schechter de l'Université de Cambridge comprend 140 000 manuscrits; 40 000 autres se trouvent au Jewish Theological Seminary of America. La Bibliothèque de la John Rylands University à Manchester contient elle aussi une collection de plus de 11 000 fragments, en cours de numérisation pour être téléchargés vers une archive en ligne.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. P. Guillemette et M. Brisebois, Introduction aux méthodes historico-critiques, Fides, 1987, p. 99 ; E. Würthwein, The Text of the Old Testament, Wm. B. Eerdmans Publishing Co., Grand Rapids, Michigan, 19952, p. 33 ; voir The Cairo Genizah sur The Friedberg Jewish Manuscripts Society
  2. Paul E. Kahl, The Cairo Geniza, Basil Blackwell, New York, 1959, p. 12
  3. a, b, c et d Mireille Tièche-Loubet, « La langue judéo-arabe à travers les documents de la Geniza du Vieux-Caire », Égypte/Monde arabe, Première série, 27-28 | 1996, mis en ligne le 08 juillet 2008, consulté le 26 mai 2017. URL : http://ema.revues.org/1925 ; DOI : 10.4000/ema.1925
  4. Raymond P. Scheindlin, "Marchands et intellectuels, rabbins et poètes. La culture judéo-arabe à l'Âge d'or de l'islam", Les Cultures des Juifs, dir. David Biale, éd. de l'Eclat, 2002, p. 301-367 (p. 312)
  5. "C'est l'écriture hébraïque, en matière de graphie, et d'autre part l'arabe, en matière de langue, qui caractérisent les archives d'intérêt documentaire et littéraire de la Geniza", Mireille Tièche-Loubet, « La langue judéo-arabe à travers les documents de la Geniza du Vieux-Caire », Égypte/Monde arabe, Première série, 27-28 | 1996, mis en ligne le 08 juillet 2008, consulté le 26 mai 2017. URL : http://ema.revues.org/1925 ; DOI : 10.4000/ema.1925
  6. L'autorité de l'écrit au Moyen Âge, p. 278, consultable en ligne : https://books.google.fr/books?id=z7ceJTf2gQwC&pg=PA278&lpg=PA278&dq=gueniza+du+caire+jud%C3%A9o-arabe&source=bl&ots=uA-jRX5UnA&sig=oEImIqPRMN2Awy3zqh9nwpqzYe8&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwikts-ewY3UAhVBtBoKHSQ1CYM4ChDoAQg1MAQ#v=onepage&q=gueniza%20du%20caire%20jud%C3%A9o-arabe&f=false
  7. Raymond P. Scheindlin, "Marchands et intellectuels, rabbins et poètes. La culture judéo-arabe à l'Âge d'or de l'islam", Les Cultures des Juifs, dir. David Biale, éd. de l'Eclat, 2002, p. 301-367 (p. 313)
  8. S. Schechter et C. Taylor, The Wisdom of Ben Sira, portion of the Book Ecclesiasticus from Hebrew manuscripts in the Cairo Genizah, Cambridge University Press, 1899
  9. E. Würthwein, The Text of the Old Testament, Wm. B. Eerdmans Publishing Co., Grand Rapids, Michigan, 19952, p. 34
  10. E. Würthwein, The Text of the Old Testament, Wm. B. Eerdmans Publishing Co., Grand Rapids, Michigan, 19952, p. 35
  11. S. Schechter, Documents of Jewish sectaries. Volume I : Fragments of a Zadokite Work, Cambridge University Press, 1910.
  12. F. C. Burkitt, Fragments of the Books of Kings according to the translation of Aquila, Cambridge University Press, 1897
  13. M. Harl, G. Dorival et O. Munnich, La Bible grecque des Septante, du judaïsme hellénistique au christianisme ancien, Cerf, 1988, p. 144
  14. P. D. Wegner, Textual Criticism of the Bible, InterVarsity Press, 2006, p. 156
  15. E. Tov, Textual Criticism of the Hebrew Bible, Fortress Press, 19922, p. 185

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]