Point de vue du Magistère catholique sur l'esclavage

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De nos jours l'interdiction de l'esclavage et du commerce de personnes humaines est explicitement intégrée dans la Doctrine sociale de l'Église au titre du respect des droits fondamentaux de l'homme. Mais ce n'est que progressivement que la condamnation est apparue dans le magistère de l'Église catholique romaine, y revêtant un caractère doctrinal.

Aujourd'hui, pour l'Église catholique, les droits de la personne trouvent leur justification dans la dignité même de la personne et sont par conséquent inaliénables. Ainsi, l'esclavage est considéré comme un crime, grave, quelle que soit sa forme : l'esclavage traditionnel comme la traite, ou les formes dérivées ou modernes comme la prostitution ou l'utilisation d'enfants-soldats.

Histoire[modifier | modifier le code]

Le christianisme, toléré dans l'Empire romain à partir du IVe siècle, s'est rapidement et concrètement opposé à l'esclavage pourtant fortement ancré dans les mentalités et la structure sociale. Cette pratique est, en effet, en opposition avec le message du Christ. C'est pourquoi, durant l'antiquité, le christianisme se prononça en faveur d'un meilleur traitement des esclaves et encouragea vivement leur libération. S'ensuivit au Moyen Âge une condamnation de l'esclavage par les différents Papes. Ainsi, il disparaîtra peu à peu dans l'aire de la chrétienté occidentale. Pourtant, l'esclavage naquît à nouveau avec la découverte du Nouveau Monde et les conquêtes coloniales. C'est pourquoi, les différents Papes vont reformuler leur condamnation de cette pratique. Paul III poursuit par conséquent la lutte contre "ceux qui, bouillonnant de cupidité, sont animés d'un esprit inhumain à l'égard du genre humain"[1].

Doctrine[modifier | modifier le code]

Nouveau Testament[modifier | modifier le code]

Les allusions à l’esclavage sont rares dans le Nouveau Testament. Le terme ‘esclave’ (servus) ne se distingue pas de ‘serviteur’ et indique simplement une position de subordination. Jésus invite celui qui veut être le premier parmi ses disciples à être ‘l’esclave de tous’ (Mt 20:27). Par contre la relation entre l’homme et Dieu n’est pas une relation d’esclavage, mais d’adoption filiale. La liberté des enfants de Dieu est soulignée.

Saint Paul insiste avec passion sur l’égalité totale de tous dans leur relation avec Dieu. Le baptême en Jésus-Christ rend libre de manière radicale, même si le statut social ne change pas immédiatement : « L’esclave qui a été appelé dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur. De même celui qui a été appelé étant libre est un esclave du Christ » (1 Cor. 7:22). En fait il n’y a plus aucune distinction : « Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme[2] » (Gal. 3:27). Et plus loin : « Tu n’es donc plus esclave mais fils, et comme fils, tu es aussi héritier: c’est l’œuvre de Dieu » (Gal.4:6).

Outre ces considérations spirituelles il y a une situation délicate que doit résoudre Saint Paul. Son étonnante lettre à Philémon - la seule lettre personnelle qui soit entrée dans le canon des écritures - est révélatrice. Onésime, esclave fugitif, s’est attaché à Paul duquel il a reçu le baptême. Paul sait que, de par la loi, il doit rendre l’esclave à son maître, Philémon. C’est ce qu’il fait, mais à sa manière : « Je te le renvoie, celui qui est comme mon propre cœur (...) Peut-être Onésime n’a-t-il été séparé de toi pour un temps qu’afin de t’être rendu pour l’éternité, non plus comme un esclave mais comme bien mieux qu’un esclave, un frère bien-aimé » (Philem. 15-16). L’invitation à la manumission est implicite mais pressante : « Allons frère, rends-moi ce service dans le Seigneur... » (Philem. 20)

Dans le Nouveau Testament (et les lettres de Saint Paul) il n’y a pas d'assaut frontal à l’institution de l’esclavage, mais bien une attaque du principe d’inégalité qui en est à sa racine. Il est assumé que dans la mesure où l’égalité des enfants de Dieu sera effectivement reconnue, l’esclavage disparaîtra.

Documents de l'époque médiévale[modifier | modifier le code]

Du 5e s. jusqu'à la Renaissance, l'esclavage tend à disparaitre en Occident. Phénomène social mineur pendant le Bas Moyen Age, l'Église y porte relativement peu d'attention, et la réflexion doctrinale est portée sur d'autres sujets.

Unum est (873), ou le devoir d'affranchir un esclave[modifier | modifier le code]

Le pape Jean VIII (872-882) écrit en 873 la lettre Unum est[3] au prince de Sardaigne lui enjoignant d'affranchir des esclaves vendus par des Grecs.

« Il est une chose pour laquelle nous devons paternellement vous admonester ; si vous ne la corrigez pas, vous encourrez un grand péché [...] Comme nous l'avons appris, à l'instigation des Grecs, beaucoup qui ont été enlevés captifs par les païens sont donc vendus dans vos régions et, après avoir été achetés par vos compatriotes, ils sont gardés sous le joug de l'esclavage : alors qu'il est avéré qu'il est pieux et saint comme il convient pour des chrétiens que lorsqu'ils les ont acheté des Grecs, vos compatriotes les renvoient libres pour l'amour du Christ [...] C'est pourquoi nous vous exhortons et nous vous commandons avec un amour paternel, si vous leur avez acheté des captifs, de les laisser aller libres pour le salut de votre âme. »

Cette lettre est reprise par Marin Ier (882-884) et Adrien III (884-885).

Le magistère a retenu de cette lettre le devoir d'un chrétien de ne pas conserver un homme en état d'esclavage et de l'affranchir, sans critère de race ou de religion.

Sicut dudum (1435), condamnation de l'esclavage et excommunication des esclavagistes[modifier | modifier le code]

Le pape Eugène IV publie le 13 janvier 1435 une courte encyclique sans appel sur le thème de l'esclavage, faisant ainsi pour la première fois de ce sujet un objet doctrinal. Sicut Dudum fait état de dénonciations des mauvais traitements infligés aux indigènes des Iles Canaries, et fustige le comportement de chrétiens qui ont capturé ces indigènes, les ont privés de leurs biens et soumis à l'esclavage, quand bien même ceux-ci ne sont pas baptisés. Eugène IV exhorte ensuite les princes d'Occident, nobles et soldats à renoncer à ces pratiques. Enfin, il exige la libération immédiate de tous les esclaves des Iles Canaries sous peine d'excommunication.

L'autorité papale était alors peu reconnue, et singulièrement par l'Espagne: si cet appel eut peu d'échos temporels, l'Église venait de planter un premier jalon doctrinal.

XVe siècle : Dum Diversas et Romanus Pontifex, une promotion de l'esclavage ?[modifier | modifier le code]

Le 8 janvier 1454, le pape Nicolas V publie Romanus pontifex dans la continuité de Dum Diversas qui sont souvent citées comme étant une reconnaissance officielle de l'esclavage. Cette interprétation est cependant à nuancer si l'on considère le contexte de l'essor de l'Empire Ottoman, qui ferme aux chrétiens l'accès terrestre au Moyen-Orient et notamment à la Terre Sainte. En réponse à cela, le Pape autorise Henri le Navigateur à soumettre les "sarrazins et autres infidèles". Il s'agit donc de reprendre le dessus sur ceux-ci et de les réduire en esclavage (le mot n'est jamais mentionné dans le texte). Dans ces documents, Nicolas V se félicite des progrès réalisés dans la découverte des terres africaines, notamment la Guinée, et des succès remportés contre les Musulmans. Par ailleurs, Nicolas V ne peut pas remettre en question l'encyclique Sicut Dudum d'Eugène IV qui condamne l'esclavage et excommunie (le plus haut degré de sanction de l'Église catholique) les esclavagistes.

Pastorale Officium, Veritas ipsa, Sublimis Deus (1537)[modifier | modifier le code]

Le pape Paul III est au cœur du débat sur l'esclavage des indiens d'Amérique au 16e s. Suite à la plainte de Dominicains au sujet de colons espagnols qui avaient soumis les indiens d'Amérique Centrale, le pape Paul III adresse le 29 mai 1537[4] au cardinal Juan de Tavera, archevêque de Tolède, un bref apostolique plutôt véhément, Pastorale Officium soutenant Charles Quint dans sa démarche d'abolition de l'esclavage des indigènes.

« Il est parvenu à notre connaissance que pour faire reculer ceux qui, bouillonnant de cupidité, sont animés d'un esprit inhumain à l'égard du genre humain, l'empereur des Romains Charles a interdit par un édit public à tous ses sujets que qui que ce soit ait l'audace de réduire en esclavage les Indiens occidentaux ou ceux du Sud, ou de les priver de leurs biens.

Puisque Nous voulons que ces Indiens, même s'ils se trouvent en dehors du sein de l'Église, ne soient pas pour autant privés de leur liberté ou de la disposition de leurs biens, ou considérés comme devant l'être, du moment que ce sont des hommes et par conséquent capables de croire et de parvenir au salut, qu'ils ne soient pas détruits par l'esclavage mais invités à la vie par des prédications et par l'exemple, [...] Nous demandons [...] à ta prudence que tu [...] interdises avec une très grande sévérité, sous peine d'excommunication portée d'avance, à tous et à chacun quel que soit son rang, d'oser réduire en esclavage les Indiens précités, [...] ou de les dépouiller de leurs biens. »

Le 2 juin suivant, il ré-écrit au cardinal Juan de Tavera et confirme dans Veritas ipsa le droit de l'homme à la liberté et à la propriété. Ces courriers seront immédiatement confirmés par une très officielle bulle pontificale du 9 juin 1537 : Sublimis Deus.

Opinion d'un catholique non opposé à l'esclavage au XVIIIe siècle[modifier | modifier le code]

Dans son Compendium Institutionum Civilium, le cardinal Gerdil soutient que l'esclavage est compatible avec le droit naturel, et ne rompt pas l'égalité entre les hommes, l'esclave restant titulaire de droits, comme celui de ne pas être traité cruellement par son maître[5].

XIXe siècle[modifier | modifier le code]

Le pape Grégoire XVI (1831-1846), dans la constitution In supremo apostolatus fastigio (1839) dirige clairement l’Église du XIXe siècle vers l'abolition de l'esclavage.

« [...] Il en a existé, même parmi les fidèles, qui, aveuglés de façon infâme par le désir d'un lucre sordide, n'ont pas hésité à réduire en esclavage dans des contrées écartées et lointaines des Indiens, des Nègres ou d'autres malheureux, ou, en organisant et en développant le trafic de ceux qui ont été capturés par d'autres, à aider ceux-là dans leurs agissements abominables.

Il est vrai que plusieurs pontifes romains de glorieuse mémoire, nos prédécesseurs, n'ont pas omis de blâmer sévèrement dans l'exercice de leur fonction la manière d'agir de ces hommes comme étant préjudiciable à leur salut spirituel et ignominieuse pour le nom chrétien ; ils ont vu clairement qu'il en résulte également que les peuples des non-croyants s'en trouvent toujours confirmés davantage dans la haine pour notre vraie religion.

Certes, grâce à l'aide de Dieu, ces sanctions et ces mesures de nos prédécesseurs n'ont pas peu contribué à protéger les Indiens, et les autres qui ont été mentionnés, de la cruauté des envahisseurs ou de la cupidité des marchands chrétiens, mais non au point que ce Saint Siège puisse se réjouir du plein succès de ses efforts à ce sujet, puisqu'au contraire, le trafic des Nègres continue toujours d'être pratiqué, même si pour une part il s'est réduit.

C'est pourquoi, désireux d'éloigner cette infamie si grande de tous les territoires des chrétiens, [...] en vertu de l'autorité apostolique, Nous avertissons tous les fidèles chrétiens, de toute condition, et Nous les conjurons instamment dans le Seigneur : que personne désormais n'ait l'audace de tourmenter injustement des Indiens, des Nègres et d'autres hommes de cette sorte, de les dépouiller de leurs biens ou de les réduire en esclavage, ou d'en aider ou d'en soutenir d'autres qui commettent de tels actes à leur égard, ou de pratiquer ce trafic inhumain par lequel des Nègres, qui ont été réduits en esclavage d'une manière ou d'une autre, comme s'ils n'étaient pas des hommes mais de purs et simples animaux, sont achetés et vendus sans aucune distinction en opposition aux commandements de la justice et de l'humanité, et condamnés parfois à endurer les travaux parfois les plus durs [...] »

Favorable à une émancipation graduelle, Anne-Marie Javouhey possède elle-même des esclaves qui travaillent dans des conditions de vie (alimentation, logement) égalitaires avec celles des religieuses ayant fait vœu de pauvreté[6]. Certains sont libérés après un engagement de sept ans[6].

L'opposition de l'Église à l'esclavage et au commerce des humains est à nouveau affirmée le 5 mai 1888 par Léon XIII dans l'encyclique In Plurimis puis le 20 novembre 1890 dans Catholicae Ecclesiae : des encycliques « sur l'abolition de l'esclavage ».

Outre l'opposition à la traite des noirs, ces encycliques développent le fait que l'esclavage est en contradiction avec le respect de la dignité de l'être humain et insiste sur le devoir des missionnaires de s'y opposer partout où ils y seront confrontés.

Adressée à l'Afrique, Catholicae Ecclesiae adresse spécifiquement le rôle des missions en Afrique et suggère des actions concrètes comme des collectes de fonds pour l'affranchissement des esclaves africains.

Écrite pour le Brésil, In Plurimis argumente très clairement sur l'illicéité de l'esclavage. Au travers d'un historique des différentes prises de position des pontifes dans l'histoire de l'église, et de commentaires sur la Bible, Léon XIII transforme très explicitement en point de doctrine l'opposition absolue de l'Église à l'esclavage et au commerce des hommes.

Gaudium et Spes (1962)[modifier | modifier le code]

Élargissement par une synthèse de plusieurs doctrines sur la dignité humaine, et les atteintes aux droits de l'homme.

« Tout ce qui est offense à la dignité de l’homme, comme les conditions de vie sous-humaines, les emprisonnements arbitraires, les déportations, l’esclavage, la prostitution, le commerce des femmes et des jeunes ; ou encore les conditions de travail dégradantes qui réduisent les travailleurs au rang de purs instruments de rapport, sans égard pour leur personnalité libre et responsable : toutes ces pratiques et d’autres analogues sont, en vérité, infâmes. Tandis qu’elles corrompent la civilisation, elles déshonorent ceux qui s’y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gravement à l’honneur du Créateur. »[7]

Repentance[modifier | modifier le code]

Si au long de l'histoire la doctrine de l'Église catholique a été dans l'ensemble opposée à l'esclavage, il y eut également des compromissions graves[réf. nécessaire]. L'institution de l'esclavage, particulièrement pour le développement des nouvelles colonies, n'a pas toujours été dénoncée par les colons de confession catholique. Lors de sa visite à l'île de Gorée, au Sénégal (22 février 1992),le pape Jean-Paul II exprima de fortes paroles de repentance, au nom de l'homme mais par l'intermédiaire de l'Église : «Il convient que soit confessé en toute vérité et humilité ce péché de l'homme contre l'homme, ce péché de l'homme contre Dieu.(...) Dans ce sanctuaire africain de la douleur noire, nous implorons le pardon du ciel. Nous prions pour qu'à l'avenir les disciples du Christ se montrent pleinement fidèles à l'observance du commandement de l'amour fraternel légué par leur Maître. Nous prions pour qu'ils ne soient plus jamais oppresseurs de leurs frères, de quelque manière que ce soit. (...) Nous prions pour que disparaisse à jamais le fléau de l'esclavage ainsi que ses séquelles».[8]

En 2002, l'archevêque d'Accra, Charles G. Palmer-Buckle a demandé pardon au nom des Africains pour la part de responsabilité des Africains dans le commerce des esclaves, et cette demande a été acceptée par l'évêque de Pensacola-Tallahassee John Ricard[9].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. cf le Code Noir de 1685; cf. Claude Prud'homme, L'Église catholique et l'esclavage une aussi longue attente, op. cit in bibliographie, p. 76-77
  2. Ce qui pourtant n'est certainement pas entendu au pied de la lettre, Paul expliquant tolérer le mariage ("Mieux vaut se marier que du brûler") bien qu'il ne le recommande pas
  3. in Unum Est, citée dans Symboles et Définitions de la Foi Catholique (Enchiridion Symbolorum) No 668 par Heinrich Denzinger
  4. Defendente Génolini, « Éphéméride du 29 mai », sur directmatin.fr,‎ 29 mai 2013
  5. Catholic Encyclopedia, Ethical Aspect of Slavery
  6. a et b Pascale Cornuel, Anne-Marie Javouhey et l'esclavage : le paradoxe, Université des Antilles et de la Guyane, Service commun de la documentation, 2010
  7. Paul VI et les Pères du Concile Vatican II, « Constitution Pastorale sur l'Église dans le monde de ce temps Gaudium et Spes », sur www.vatican.va,‎ le 7 décembre 1965 (consulté le 31 mai 2010)
  8. Discours de Jean-Paul II, sur l'île de Gorée; 22 février 1992
  9. Tom Roberts, Ghanaian bishop offers apology for Africans’ part in slave trade, National Catholic Reporter, 13 septembre 2002

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Heinrich Denzinger, Symboles et Définitions de la Foi Catholique (Enchiridion Symbolorum)
  • Claude Prud'homme, L'Église catholique et l'esclavage une aussi longue attente, in Edmond Maestri (dir.), Esclavage et abolitions dans l’Océan Indien (1723 – 1860). Systèmes esclavagistes et abolitions dans les colonies de l’Océan Indien, éd. L’Harmattan et Université de la Réunion, 2002, p. 75-88, extraits en ligne
  • Guillaume Hervieux, La Bible, le Coran et l'esclavage, éd. de l'Armançon, 2008.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]