Traite des esclaves de Barbarie

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Le marché aux esclaves d’Alger (1684).

La traite des esclaves de Barbarie désigne le commerce d'être humains, majoritairement européens, qui a fleuri principalement entre les XIVe et XVIIIe siècles dans les marchés d’esclaves du littoral de la côte des Barbaresques. Déjà existante sur les côtes maghrébines dès le XIIIe siècle, notamment à Béjaïa où elle était une activité importante[1], la traite et la piraterie ont prospéré lorsque ces États furent nominalement sous suzeraineté ottomane (sauf le Maroc qui constituait alors l'Empire chérifien mais possédait également sa propre entité barbaresque, la république des corsaires salétins). Les marchés d’esclaves maghrébins faisaient le commerce d’esclaves que les pirates barbaresques s'étaient procurés dans des razzias d'esclaves sur les navires et par des raids sur les villes côtières d’Italie, de la mer Égée, des îles grecques, d’Espagne, des Baléares, du Portugal, de France, d’Angleterre, d'Irlande, des Pays-Bas et jusqu’à l’Islande.

Synoptique[modifier | modifier le code]

Débarquement et maltraitement de prisonniers à Alger de Jan Goeree et Casper Luyken, 1706.
Rachat de captifs chrétiens à Alger par des Mercédaires (vers 1670).

Robert Davis, professeur d’histoire à Ohio State University. estime que, du début du XVIe au milieu du XVIIIe siècle, les seuls marchands d’esclaves de Tunis, d’Alger et de Tripoli ont réduit de 1 million à 1 250 000 chrétiens européens en esclavage en Afrique du Nord (ces chiffres ne prennent pas en compte les Européens asservis par le Maroc et par les autres raiders et esclavagistes de la côte méditerranéenne)[2]. Cependant, ces chiffres ont été réfutés par d'autres historiens, tels que David Earle qui les considèrent comme largement exagérés car Davis fait des extrapolations sur les années 1580 à 1680, statistiquement les plus chargées, en estimant à 8 500 esclaves par an le renouvellement des esclaves soit 850 000 pour le siècle[3]. Le professeur Ian Blanchard de l'Université d’Édimbourg trouve pour sa part le chiffre d'un million d'esclaves comme possible[3].

Certains prisonniers des barbaresques ont pu obtenir de grandes richesses et des biens, avec un statut supérieur à celui d'esclave. Par exemple, James Leander Cathcart, un Américain qui a atteint la plus haute position qu'un esclave chrétien pouvait réaliser dans la régence d'Alger, devenant conseiller du Dey d'Alger (gouverneur)[4], ou encore Hark Olufs, un Danois devenu trésorier du Bey de Constantine, commandant des gardiens du palais du bey, puis commandant en chef de la cavalerie locale du Beylik de l'Est[5].

Histoire[modifier | modifier le code]

Uluç Ali Paşa est un Italien « renégat », devenu sujet, puis officier corsaire dans la régence d'Alger, dans la hiérarchie duquel il atteint les sommets : il est nommé beylerbey d'Alger de 1568 à 1571, puis capitan pacha (« amiral de la flotte », kapudan paşa) de la marine ottomane au XVIe siècle.

Le commerce des esclaves existant en Afrique du Nord depuis l’Antiquité se poursuivit à l’époque médiévale. Le contrôle politique d'une partie de la région par l’Empire ottoman au XVIe siècle renforça l’influence des Barbaresques déjà existante depuis le treizième siècle, augmentée par l’afflux de réfugiés morisques expulsés d’Espagne après la Reconquista. La protection ottomane (à Alger, Tunis et Tripoli), ou chérifienne (au Maroc), et le grand nombre d’immigrants augmentèrent rapidement la réputation de piraterie de la côte, qui saisissait les équipages des navires européens pour les réduire en esclavage ou les rançonner.

La plupart des capitaines des galères de course n'étaient pas des Maghrébins mais, en très large majorité, des Européens convertis à l'islam (renégats) et des Turcs[6]. Ainsi dans un état de la marine d'Alger en 1588, donné par Pierre Dan dans son Histoire de Barbarie et de ses corsaires, celle-ci était européenne pour moitié au moins et se composait alors, outre quelques frégates, de trente cinq galères dont vingt appartenaient à des renégats européens majoritairement italiens[7]. Parmi les plus célèbres de ces renégats, on trouve le Calabrais Uluç Ali Paşa au XVIe siècle ou encore le Vénitien Ali Bitchin, l’Anglais Jack Ward et le Néerlandais Jan Janszoon au XVIIe siècle.

En raison du grand nombre de Britanniques capturés par les Barbaresques, la captivité constituait le revers de leur impérialisme. Entre 1609 et 1616, l’Angleterre à elle seule perdit 466 navires marchands aux pirates barbaresques[8]. Ce phénomène donna naissance, au XVIIe siècle, aux récits de captivité[9], largement publiés et lus, en tant que forme littéraire[10]. Parmi les écrivains célèbres à avoir été capturés et vendus comme esclaves par les Barbaresques, Cervantes[11] et Jean-François Regnard[12], l’auteur du Légataire universel. On peut également citer saint Vincent de Paul, capturé en 1605 au large d’Aigues-Mortes et évadé, après deux années d'esclavage, de Tunis avec son maitre qu’il aurait persuadé de retourner au christianisme[13]. La capture des navires et la réduction en esclavage de leurs équipages par les pirates barbaresques a perduré jusqu’à la colonisation au XIXe siècle.

Essor de la piraterie barbaresque[modifier | modifier le code]

Au milieu du XVIIe siècle, une révolte ayant réduit le pouvoir des pachas ottomans à un rôle de figurant, les villes de Tripoli, d’Alger, de Tunis et d’autres devinrent indépendantes de facto. L’absence d’autorité centrale forte et de cadre juridique contribua à asseoir l’influence des pirates, dont les raids destinés à se procurer des esclaves avaient lieu dans les villes et villages du littoral atlantique africain, ainsi qu’en Europe même. Les rapports mentionnent des raids barbaresques et des enlèvements de personnes en Italie, Espagne, France, Portugal, Angleterre, Pays-Bas, Irlande, Écosse et jusqu’en Islande, entre les XVIe et XVIIIe siècles.

Période 1500-1580 1580-1680 1680-1800 Total
Esclaves européens capturés par les barbaresques[14] 270 000 850 000 175 000 1 290 000

David Earle, auteur de The Corsairs of Malta et de Barbary and The Pirate Wars, a déclaré que le professeur Davis avait peut-être commis une erreur en extrapolant la période de 1580 à 1680, parce que c'était la période d'esclavage la plus intense : « Ses chiffres semblent un peu douteux et je pense qu'il peut exagérer »[3]. Earle a également mis en garde que le tableau était brouillé par le fait que les corsaires ont également saisi des Blancs non-chrétiens d'Europe de l'Est, et des Noirs d'Afrique de l'Ouest : « Je ne risquerais pas de deviner le total »[3]. En outre, ces estimations jugées exagérées par certains historiens reposent sur les années de pointe pour calculer des moyennes pour des siècles entiers ou des millénaires. Par conséquent, il y a eu de grandes fluctuations d'une année à l'autre, en particulier aux XVIIIe siècle et xixe siècle, compte tenu des importations d'esclaves, et aussi du fait que, avant les années 1840, il n'y avait pas de registres cohérents. L'expert du Moyen-Orient, John Wright, prévient que les estimations modernes sont basées sur des rétro-calculs de l'observation humaine[15].

Parmi les relations de razzias barbaresques les plus connues, on compte une mention dans le journal de Samuel Pepys, le tristement célèbre sac de Baltimore, un village côtier d’Irlande, au cours duquel les pirates emmenèrent toute la population de la localité ou les enlèvements turcs en Islande, expédition au cours de laquelle 400 Islandais furent emmenés en captivité à Alger. Ces deux expéditions furent menées par le renégat néerlandais Jan Janszoon, alias « Mourad Raïs le Jeune », à la tête de corsaires hollandais, salétins, algérois et turcs ottomans de la République de Salé. Les raids dans la Méditerranée étaient si fréquents et si dévastateurs que le littoral entre Venise à Malaga[16] subit un exode généralisé et que l’installation dans ces régions était découragée, à tel point que l'on a pu dire que c’était en grande partie parce que « il n’y avait plus personne à capturer pour longtemps[16] ». La puissance et l’influence de ces pirates fut telle, à l’époque, que certaines nations, dont les États-Unis payaient un tribut pour éviter leurs attaques[17].

Le refus américain[modifier | modifier le code]

Une expédition de l'US Navy, commandée par le Commodore Edward Preble, engageant les canonnières et les fortifications, de Tripoli, lors de la première guerre barbaresque, 1804.

Les navires de commerce américains ont commencé à subir des attaques de pirates dès leur indépendance. Après la signature de la paix et la reconnaissance de la monarchie britannique en 1783, le premier navire américain fut saisi par des pirates marocains en 1784. À la fin de 1793, une douzaine de navires américains avaient été capturés, dépouillés de leurs biens et tous leurs équipages réduits en esclavage. Après un certain débat sérieux, les États-Unis créèrent la United States Navy en mars 1794[18].

Alors qu’existait aux États-Unis une forte opposition politique à la construction d’une marine de guerre, la belligérance des États barbaresques finit par emporter les oppositions et entraîner la promulgation du Naval Act of 1794 établissant une marine de guerre jugée nécessaire pour protéger les intérêts américains en mer.

La présence militaire de l’US Navy nouvellement créée a contribué à durcir la résolution américaine de résister au paiement de tributs aux États barbaresques qui s’élevaient, en 1800, à 20 % des revenus annuels du gouvernement américain[19]. La victoire navale des États-Unis dans la Première guerre barbaresque (1801-1805)[18] puis la Seconde guerre barbaresque en 1815 a mis fin au paiement de tributs par les États-Unis, tandis que certaines nations européennes ont continué leurs paiements annuels jusqu’aux années 1830[20].

Déclin de la piraterie barbaresque[modifier | modifier le code]

Dans les deux premières décennies du XIXe siècle, les États-Unis d’Amérique remportèrent la Première guerre barbaresque et la Seconde guerre barbaresque contre les pirates. Ces guerres étaient une réponse directe des États britannique, néerlandais et français aux raids et à la traite des européens par les pirates barbaresques qui prit fin dans les années 1830 avec la conquête de la région par la France. La traite et les marchés aux esclaves européens en Méditerranée déclinèrent pour finir par disparaitre après l’occupation européenne.

Après que le bombardement d’Alger par les forces anglo-néerlandaises en 1816 eut immobilisé la flotte pirate, le dey d’Alger fut contraint d’accepter des conditions comprenant l’abandon de la pratique de l’esclavage des chrétiens. La perte des hostilités formelles avec les puissances européennes et américaines signa, à cette période, le déclin des États barbaresques, dont les pirates barbaresques ne cessèrent pas pour autant leurs opérations. Un autre raid britannique sur Alger eut lieu en 1824. En 1830, la France envahit Alger pour la placer sous le régime colonial, avant d’en faire autant pour Tunis en 1881. Tripoli retrouva l’autorité directe des Ottomans en 1835, avant de tomber aux mains des Italiens en 1911 lors de la guerre italo-turque. Par voie de conséquence, les marchands d’esclaves durent se conformer aux lois de leurs gouverneurs au lieu de s’autoréguler jusqu’à ce que le commerce des esclaves finisse par cesser sur la côte de Barbarie avec l’adoption par les gouvernements européens de lois émancipant les esclaves[21].

La perte, par la régence d'Alger, de la Seconde guerre barbaresque contre les États-Unis en 1815, marquera les prémices du déclin de la traite à laquelle la conquête de l'Algérie par la France, à partir de 1830, mettra fin.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Dominique Valérian, Bougie, port maghrébin, 1067-1510, Publications de l’École française de Rome, coll. « Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome », (ISBN 9782728310005, lire en ligne), p. 421–496
  2. (en) Christian slaves, muslim masters : white slavery in the Mediterranean, the Barbary Coast, and Italy, 1500-1800, Basingstoke, Palgrave Macmillan, , XXX, 260 p. (ISBN 978-0-33371-966-4).
  3. a, b, c et d (en) Rory Carroll et Africa correspondent, « New book reopens old arguments about slave raids on Europe », The Guardian,‎ (ISSN 0261-3077, lire en ligne)
  4. (en) Martha Elena Rojas, Insults Unpunished' Barbary Captives, American Slaves, and the Negotiation of Liberty, Early American Studies: An Interdisciplinary Journal; 1.2, , p. 163
  5. (de) Anne Kordasch, Heimkehr in die Fremde: Das Leben des Hark Olufs, Books on Demand, , 208 p. (ISBN 9783848273140, lire en ligne), p. 201
  6. Jacques Heers, L'histoire assassinée : les pièges de la mémoire, Versailles, Éditions de Paris, , p. 194.
  7. Jean-Jacques Baude, « L'Algérie », Revue des deux Mondes,‎ , p. 184.
  8. (en) Rees Davies, British Slaves on the Barbary Coast, BBC, .
  9. Guy Turbet-Delof, L’Afrique barbaresque dans la littérature française aux XVIe et XVIIe siècles, Genève, Droz, 1973, 407 p.
  10. (en) Linda Colley, Captives : Britain, Empire and the World, 1600-1850, Londres, Jonathan Cape, 2002, p. 9-11.
  11. Cervantes a fait le récit de sa mésaventure dans L’Espagnole-Anglaise, qui fait partie des Nouvelles exemplaires.
  12. Regnard a relaté sa captivité à Alger dans son roman intitulé La Provençale.
  13. Bernard Pujo, Vincent de Paul, le précurseur, Paris, Albin Michel, 1998, 384 p., (ISBN 978-2-22621-037-1), p. 42.
  14. (en) David Eltis et Stanley L. Engerman, The Cambridge World History of Slavery : Volume 3, AD 1420-AD 1804, Cambridge University Press, (ISBN 978-1-31618-435-6, lire en ligne), p. 570.
  15. (en) John Wright, Trans-Saharan Slave Trade, Routledge,
  16. a et b (en) Robert Davis, « British Slaves on the Barbary Coast », BBC,‎ (lire en ligne)
  17. « Thomas Jefferson Papers, 1606 to 1827 », Library Of Congress,‎ . (lire en ligne)
  18. a et b (en) « The Barbary Wars, 1801-1805 », The Mariners’ Museum,‎ (lire en ligne)
  19. (en) Michael B. Oren, « The Middle East and the Making of the United States, 1776 to 1815 », (consulté le 18 février 2007).
  20. (en) Richard Lei, « Terrorists by Another Name: The Barbary Pirates », Washington Post,‎ (ISSN 0190-8286, lire en ligne)
  21. (en) The Cambridge World History of Slavery, vol. 3, AD 1420-AD 1804.

Relations d’époque[modifier | modifier le code]

  • Emmanuel d'Aranda, Relation de la captivité du sieur Emanuel d’Aranda, où sont descriptes les misères, les ruses et les finesses des esclaves et des corsaires d’Alger : Ensemble les conquestes de Barberousse dans l’Afrique et plusieurs autres particularités, Paris, Compagnie des libraires du Palais, (lire en ligne).
  • Germain Moüette, Relation de la captivité du Sr. Mouette dans les royaumes de Fez et de Maroc, où il a demeuré pendant onze ans, chez Jean Cochart, au cinquième pilier de la grand'salle du Palais, au Saint Esprit, (lire en ligne).
  • João Mascarenhas, Memorável Relação da Perda da Nau Conceição, Lisbonne, 1627.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Robert Adams et Charles Hansford Adams, The narrative of Robert Adams, a barbary captive, Cambridge ; New York, Cambridge University Press, , 190 p. (ISBN 978-0-52184-284-6).
  • (en) Paul Michel Baepler, White slaves, African masters : an anthology of American barbary captivity narratives, Chicago, University of Chicago Press, , 310 p. (ISBN 978-0-22603-404-1).
  • (en) Linda Colley, Captives : Britain, Empire and the World, 1600-1850, Londres, Jonathan Cape, , 438 p. (ISBN 978-0-22405-925-1).
  • (en) Robert C. Davis, Christian slaves, muslim masters : white slavery in the Mediterranean, the Barbary Coast, and Italy, 1500-1800, Londres, Palgrave Macmillan, , 246 p. (ISBN 978-0-33371-966-4).
  • Marcel Dorigny, Bernard Gainot et Fabrice Le Goff, Atlas des esclavages : traites, sociétés coloniales, abolitions de l’Antiquité à nos jours, Paris, Autrement, DL, (ISBN 978-2-74670-878-5).
  • David Eltis et Stanley L. Engerman, The Cambridge World History of Slavery 1420-1804, Volume 3, Cambridge University Press, 2011
  • Jacques Heers, Les Négriers en terre d’islam : la première traite des noirs, VIIe – XVIe siècle, Paris, Perrin, , 307 p. (ISBN 978-2-26202-764-3).
  • Wolfgang Kaiser, Le Commerce des captifs : les intermédiaires dans l'échange et le rachat des prisonniers en Méditerranée, XVe – XVIIIe siècle, Rome, École française de Rome, , 406 p. (ISBN 978-2-72830-805-7).
  • Guy Turbet-Delof, L’Afrique barbaresque dans la littérature française aux XVIe et XVIIe siècles, Genève, Droz, , VIV, 407 p. (OCLC 883861818), chap. 130.