Christkindelsmärik

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L’entrée du Christkindelsmärik sur la place Broglie.

Le Christkindelsmärik, ou « marché de l’enfant Jésus », est le nom donné en dialecte alsacien au traditionnel marché de Noël qui se tient depuis 1570[1] à Strasbourg, en Alsace, et a été longtemps le seul en France. Il débute le premier samedi de l’Avent pour s’achever le 24 décembre au soir. Le Christkindelsmärik attire chaque année deux millions de visiteurs venus du monde entier.

Les origines[modifier | modifier le code]

La veille de Noël en Alsace - Christkindel et Hans Trapp venant demander si les enfants ont été sages. (Théophile Schuler 1858)

Le Christkindelsmärik de Strasbourg est l'un des plus anciens marchés de Noël, lesquels étaient une spécificité du monde germanique. Le plus célèbre était celui de Nuremberg, mais ceux de Francfort, Dresde et Berlin étaient aussi très réputés[2]. Au Moyen Âge, un marché était organisé à Strasbourg en prévision de la fête de saint Nicolas le 6 décembre. C’est en effet à ce saint, évêque de Myre en Turquie au IVe siècle, que l’on attribuait le rôle de dispensateur de cadeaux aux enfants. Pour permettre aux parents de se procurer friandises et jouets, un marché, appelé en alsacien « Klausemärik », était alors installé quelques jours avant cette date[3].

La Réforme protestante fut adoptée par la ville de Strasbourg en 1525 et, en 1570, dans la cathédrale alors affectée au culte protestant, le pasteur Johannes Flinner s’éleva en chaire contre l’usage de remettre des cadeaux aux enfants le jour de la Saint-Nicolas[4]. Cette pratique, jugée « papiste », donnait à un saint[5] le rôle valorisant de donateur. Le pasteur Flinner préconisa de confier symboliquement cette mission au Christ, sous la forme de l’enfant Jésus. Impressionné par ce sermon, le Conseil des XXI de Strasbourg[6] décida le 4 décembre 1570 de supprimer la Saint-Nicolas, mais d’autoriser les commerçants à tenir leur marché trois jours avant cette date. On y trouvait des marchands de poupées et d’autres jouets, des ciriers (ou marchands de bougies et cierges en cire), des marchands de pain d’épices et de sucreries[2], mais ce marché était aussi une véritable foire annuelle, qui attirait à Strasbourg des marchands venus de loin[7].

Le marché de la Saint-Nicolas a donc été remplacé par celui de l’enfant Jésus, nommé « Christkindel » en dialecte alsacien, et la remise des cadeaux a, elle aussi, changé de date pour se faire la veille de Noël. C’est donc l’influence protestante qui a lancé ce nouvel usage strasbourgeois d’un marché avant Noël. Elle a aussi créé ce personnage du Christkindel, qui a remplacé le saint évêque Nicolas pour entrer dans les foyers et y apporter leurs cadeaux aux enfants.

Du XVIIIe siècle au XXe siècle[modifier | modifier le code]

De passage à Strasbourg en 1785, la baronne d'Oberkirch note dans son journal[8] :

« Nous passâmes l’hiver à Strasbourg et, à l’époque de Noël, nous allâmes comme de coutume au Christkindelmarckt. Cette foire, qui est destinée aux enfants, se tient pendant la semaine qui précède Noël et dure jusqu'à minuit ; elle a lieu près de la cathédrale, du côté du palais épiscopal, sur une place qu’on nomme le Fronhof[9]. »

Vers 1830 et jusqu'en 1870, le Christkindelsmärik a été transféré sur la place d’Armes, l’actuelle place Kléber, épicentre de la vie sociale et économique strasbourgeoise, non sans avoir connu quelques déménagements : il s’était retrouvé en 1848 devant la gare de l’époque (l’« ancienne gare », devenue place des Halles) et une ou deux fois à l’étage de l’Ancienne Boucherie, aujourd'hui Musée historique.


Après l’annexion de l’Alsace à l’empire allemand en 1871, le marché s’est installé place Broglie, mais a été supprimé durant les quatre années de la Première Guerre mondiale[10]. Aujourd'hui, le Christkindelsmärik se trouve toujours sur la vaste place Broglie (ancien marché-aux-Chevaux), considérée comme son site historique, auquel ont été ajoutés d’autres lieux de la ville.

La composition du Christkindelsmärik a varié au cours du temps. Dans les années 1900, la partie est de la place Broglie, du Théâtre municipal jusqu'à l’actuelle rue de la Comédie, était déjà réservée aux marchands de sapins, tandis que la partie ouest, jusqu'à l'actuelle rue du Dôme, recevait les étals des autres commerces, proposant confiseries, jouets et décorations pour l'arbre de Noël. Les décors de Noël étaient composés de boules en verre incassables fabriquées à Goetzenbruck et Meisenthal, villages des Vosges du Nord situés en Moselle, mais on appréciait les sujets très variés : locomotive ou animaux miniature en carton embouti, personnages parfois très élaborés, en fil de fer garni de coton ou de papier, complétée de petites chromos et d’accessoires miniature.

Un marché pour les Strasbourgeois[modifier | modifier le code]

Crèche en terre cuite d’un potier de Soufflenheim.
Chromo apposé sur les pains d’épices de Gertwiller.

Dans les années 1960, le Christkindelsmärik se tenait du 1er au 24 décembre. Les habitants de Strasbourg faisaient leurs emplettes pour Noël quasi exclusivement dans ce marché, seuls les marchands forains étant alors en mesure de proposer ces articles saisonniers, spécifiques à la fête de Noël.

Le premier stand vers la rue du Dôme était celui de la « Confiserie orientale », qui vendait des douceurs exotiques et rares, annonçant du « zuk-zuk nougat » (halva) et proposant des tranches de noix de coco, constamment humidifiées par un petit jet d’eau, ainsi que des « pommes d’amour » enrobées de sucre rouge. Le stand de « La gaufre lorraine » attirait le chaland grâce à la senteur des gaufres qu’il vendait saupoudrées de sucre. Les confiseurs exposaient sucres d’orge, rouleaux de réglisse, nougat, têtes dites « de nègre », boules dites « de coco ». Des pralines en préparation étaient remuées avec une grande cuillère en bois dans un chaudron en cuivre. Des marchands venus du village de Gertwiller, où exerçaient plusieurs fabricants de pain d’épices, vendaient des montagnes de pains d’épices, essentiellement sous forme de paquets de langues glacées au sucre, ou de plaques rectangulaires sur lesquelles était collée une image de saint Nicolas. La petite locomotive du vendeur de marrons chauds était, elle aussi, présente, et le vendeur de barbe à papa était assiégé par les enfants.

En matière d’accessoires et de décors de Noël étaient proposés quantités de boules en verre argentées ou colorées, souvent importées de Bohême, des guirlandes brillantes et d’autres décors pour le sapin, ainsi que des figurines de crèche en plâtre peint, toutes faites sur le même modèle, mais dans un grand choix de tailles. Un vieil aveugle agitait une clochette pour attirer l’attention des passants vers la petite table où il avait posé des petits paquets de Sternereje, « pluies d’étoiles » en dialecte, « cierges magiques » en français.

La visite au Christkindelsmärik se terminait généralement par l’odorante allée des sapins, lesquels étaient d’ailleurs pour la plupart des épicéas, espèce moins onéreuse que le sapin des Vosges. L’arbre choisi était emporté par le client, généralement peu de temps avant Noël, la tradition voulant que l’arbre ne soit garni que le 24 décembre[11].

Au Christkindelsmärik de la place Broglie.
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Concurrence commerciale[modifier | modifier le code]

Dans les années 1970 et 1980, les magasins allemands de l’Ortenau concurrencent fortement le Christkindelsmärik, car ils sont bien approvisionnés, et les prix sont souvent plus intéressants que ceux du marché de Strasbourg. De plus en plus, les articles de décoration pour Noël, puis même les sapins, sont vendus dans les grandes surfaces autour de Strasbourg et les prix pratiqués au Christkindelsmärik paraissent trop élevés. C’est un peu une période de marasme pour le marché de Noël.

Les premiers efforts pour faire venir des touristes à Noël sont peu concluants : Germain Muller, dans son cabaret satirique strasbourgeois, présente même un sketch mettant en scène deux Parisiennes venues à Strasbourg pour fêter Noël le soir du 24 décembre et échouant sur le quai d’une gare quasi déserte, où le porteur leur explique que le marché de Noël est fermé, les illuminations éteintes et que les Strasbourgeois sont rentrés fêter Noël en famille[12].

En 1987 apparaît à Kaysersberg (Haut-Rhin), un autre marché de Noël, réalisé par une association qui souhaite donner à cette fête une dimension culturelle et spirituelle[13], en liaison avec la municipalité de la bourgade. Les maisonnettes du marché sont installées dans un beau cadre, les produits vendus sont sélectionnés, le marché se tient les samedis et dimanches de l’Avent jusqu’au soir du 22 décembre, l’association organise conférences et concerts. Le succès du marché de Noël de Kaysersberg (200 000 visiteurs par an) incite le Comité régional du tourisme à lancer une campagne de promotion intitulée « Noël a un pays, l’Alsace »[13].

Du Christkindelsmärik à « Strasbourg, Capitale de Noël »[modifier | modifier le code]

« Strasbourg, capitale de Noël » (Tomi Ungerer, 1994)
Le marché de Noël place de la Cathédrale.

Entraînée par cet élan, la ville de Strasbourg s'autoproclame en 1992 « Capitale de Noël » et lance une importante campagne de promotion de l'événement, centrée sur l'attractivité du marché de Noël. Celui-ci est agrandi sur la place Broglie même et d’autres cabanes sont installées sur la place de la Cathédrale, place d'Austerlitz, jusqu'à onze lieux dans la ville.

Trois cents commerçants et artisans, installés dans des chalets en bois d’un même modèle imposé par la municipalité contribuent à la renommée du marché et profitent de ses retombées économiques.

Un nouveau rôle est attribué au Christkindelsmärik est d’être à la fois l’attraction majeure et le prétexte à une manifestation touristique qui prend chaque année davantage d’ampleur.

Ce qui a changé dans les années 2000[modifier | modifier le code]

M. Pokora inaugure les illuminations de la ville en 2014.

Le marché est à présent ouvert du premier samedi de l’Avent au 31 décembre.

La cérémonie d’ouverture devient un événement de plus en plus important, et une personnalité connue et populaire donne, avec le maire de la ville, le signal de l’illumination du grand sapin et de l’ensemble des lieux consacrés à la manifestation de Noël.

Chaque année, un autre pays est invité et dispose de la place Gutenberg pour y bâtir des chalets et vendre ses produits, tandis qu’au pied du grand sapin se trouvent une dizaine chalets qui accueillent des organisations caritatives locales, ensemble dénommé « Le village du Partage ».

Beaucoup de nouveautés[modifier | modifier le code]

Le grand sapin de la place Kléber en 2015.

Les santons de Provence ont quasiment fait disparaître les figurines de crèche anciennes fabriquées en France, les produits de l’artisanat les plus divers sont proposés un peu partout : bougies, moules à gâteaux, jouets, bijoux, accessoires en cuir ou en tissu, plantes, etc. De la nourriture à consommer sur place est abondamment proposée aux chalands qui déambulent, parfois par temps plutôt froid, dans les allées du marché : aux saucisses et aux crêpes s’ajoutent du vin chaud, rouge ou blanc, une boisson traditionnellement consommée en Alsace le soir de la Saint-Sylvestre. De nombreux stands sont consacrés aux aliments à emporter, entre autres le foie gras, et un secteur spécifique de la place d’Austerlitz accueille le marché des Bredele (« petits gâteaux » en dialecte alsacien) organisé par la Fédération des boulangers d’Alsace, qui présente sous une grande tente des démonstrations de fabrication de gâteaux traditionnels.

Même du côté des sapins, les nouvelles espèces, le Nordmann et le Douglas, dont les aiguilles ne tombent pas, ont supplanté l’épicéa.

En 2014, onze marchés de Noël jalonnent Strasbourg : places de la Gare, Kléber, du Temple-Neuf, de la Cathédrale, d’Austerlitz, Corbeau, Benjamin-Zix, des Meuniers.

Aujourd’hui, outre Kaysersberg et les plus grandes villes de la région, presque chaque commune d’Alsace a son marché de Noël, qui est l’occasion d’une mobilisation des habitants et d’une animation locale.

La multiplication des marchés de Noël ne semble pas nuire au succès du Christkindelsmärik, qui fait le bonheur de ses deux millions de visiteurs, de ses trois cents commerçants, de l’hôtellerie de la ville et des environs et de la ville de Strasbourg. Une commission municipale veille à ce que les produits proposés restent en adéquation avec les traditions alsaciennes de Noël. Ainsi, en 2010 ont été interdits bijoux et peluches ainsi que churros et paninis[14], avantageusement remplacés par la choucroute d’Alsace et la tarte flambée. Cette commission gère avec vigilance le Christkindelmärik, devenu « la poule aux œufs d’or ».


Les illuminations de Noël
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Exporter pour attirer les touristes[modifier | modifier le code]

Des marchés inspirés par celui de Strasbourg s’implantent dans d’autres régions de France et la manifestation s’est exportée sous son label à Tokyo et Moscou. Un partenariat est en cours pour l’organisation d’un marché de Noël sur le modèle strasbourgeois à New York, et le sapin du Madison Square Garden a été décoré en 2014 par Antoinette Pflimlin, qui fut la décoratrice attitrée de celui de la place Kléber pendant vingt ans. Ces décentralisations du marché de Noël ont pour but d’attirer chaque année plus de touristes étrangers à Strasbourg[15],[16].

En décembre 2014, la ville de Strasbourg met à la disposition des touristes et des strasbourgeois un réseau Wi-Fi gratuit, disponible sur cinq places de Strasbourg[17].

Le marché de Noël de Strasbourg a été couronné « Meilleur marché de Noël d’Europe 2014 » par l’organisation européenne European Best Destinations[18]. Mais le site Trivago pointe du doigt l’augmentation moyenne de 78 % du prix des chambres d’hôtel dans la région en décembre[19].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Pierre Deslais, L'Alsace, géographie curieuse et insolite, Éditions Ouest France, , 116 p. (ISBN 978-2-7373-6364-1), p. 38
  2. a et b Roland Oberlé, Noël en Alsace, Ed. Gisserot, s.l., 2012, p. 19
  3. Fêtes de fin d’année, fins d’année en fête, catalogue d’exposition, Archives de la Ville et de la CUS, 2005, 182 p.
  4. Lucien Pfleger, Elsässische Weihnacht, Ed. Alsatia, Colmar, 1941, p. 36-41
  5. La confession réformée ne reconnaît pas le culte des saints.
  6. Le Conseil des XXI était l'un des trois conseils qui dirigeaient la ville de Strasbourg au Moyen-âge, sous le nom de Magistrat.
  7. Malou Schneider in Strasbourg, Ed. Bonneton, Paris, 1993, p. 135.
  8. Mémoires de la baronne d’Oberkirch, Coll. Le temps retrouvé, Ed. Mercure de France, 1989, p. 510.
  9. « Cour des corvées », actuellement place du Château, au sud de la cathédrale
  10. Gérard Leser, Noël-Wihnachte en Alsace, Ed. du Rhin, 1989, p. 44.
  11. Malou Schneider, Noël au Musée Alsacien, catalogue de l’exposition. Musées de la ville de Strasbourg. 2012
  12. Dans la revue Mer, s’Kanakefollik, 1985
  13. a et b Gérard Leser, op. cit., p. 174-175
  14. Libération, 18 novembre 2010, p. 1
  15. « New York : Une Strasbourgeoise décore le sapin de Noël du Madison Square Park », 20minutes.fr, 9 décembre 2014.
  16. « Le marché de Noël de Strasbourg à la conquête de New-York », Strastv.com, 10 décembre 2014.
  17. « La wi-fi gratuite dans les rues du centre ville de Strasbourg », francetvinfo.fr, 9 décembre 2014.
  18. Strasbourg, capitale de Noël, brochure éditée par la ville de Strasbourg, 2014
  19. « Noël à Strasbourg : les prix flambent », francetvinfo.fr, 6 décembre 2014

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jacques Fortier, « Contre la dérive commerciale, Strasbourg veut redonner une âme à son cher Christkindelsmaerik », in Le Monde, 23 décembre 2000, p. 12
  • Catherine Graesbeck et Guy Untereiner (ill.), Noël en Alsace, Ed. Ouest-France, 2014, 70 p. (ISBN 9782737365072)
  • (de) Joseph Lefftz et Lucien Pfleger (dir.), Elsässische Weihnacht, Ed. Alsatia, Colmar, 1941, 263 p.
  • Gérard Leser, Noël-Wihnachte en Alsace : rites, coutumes, croyances, Éditions du Donon, Strasbourg, 2006 (nouvelle éd. revue et corrigée), 190 p. (ISBN 2-914856-37-7)
  • Hervé Lévy, Noël en Alsace, Nouvelles Éditions de l'Université, Paris, 2011, 80 p. (ISBN 978-2-84768-221-2)
  • Roland Oberlé, Noël en Alsace, Ed. Gisserot, Paris, 2012, 32 p. (ISBN 978-2-7558-0414-0)
  • Philippe Wendling, « Le Christkindelsmärik, étrenne du protestantisme », in Les Saisons d'Alsace, hors-série, hiver 2016-2017, p. 118

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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