Arbre têtard

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Chêne têtard sur talus, mais l'émondage est désormais incomplet. L'agriculteur coupe les branches basses les plus faciles d'accès et susceptibles de gêner le passage de son tracteur.
De l’émonde élancée de Bretagne à la plesse du bocage bourbonnais, en passant par le le têtard simple ou à plusieurs têtes (candélabre comme ici, ou têtes de chat), chaque forme est le résultat d’une histoire et d’une production régulière.

Un arbre têtard ou une trogne est un arbre dont la forme caractéristique, en « grosse tête », résulte d'un mode d'exploitation spécifique, par étêtages réguliers, en vue de l'autoproduction de bois de chauffage ou de bois de tressage. Le feuillage frais, après émondage, peut servir à l'alimentation animale comme fourrage d'appoint.

C'est une composante familière des haies présentes en paysage bocager mais il souligne aussi le tracé des fossés et des ripysylves de bord de cours d'eau (ruisseaux, rivières) où se développent le frêne, l'orme, le peuplier noir qui se prêtent bien à cette taille[1].

Il constitue aujourd'hui un élément de patrimoine naturel et culturel, perpétuant le savoir-faire de générations de paysans. Il est un exemple de patrimonialisation par des acteurs sociaux qui, dans le cadre d'activités de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, le transforment en ressource identitaire, économique ou touristique[2].

Description[modifier | modifier le code]

Connu sous divers noms, comme truisse, chapoule, ragosse en Haute-Bretagne (notamment dans le pays rennais), pilgos en langue bretonne, trognard (Sologne) ou trogne (Perche et Anjou)[3], l’arbre têtard (tête disproportionnée) se définit comme un arbre sur lequel on a procédé à un recépage à un niveau plus ou moins élevé du tronc ou des branches maîtresses dans le but de provoquer le développement de rejets (repousses végétales) périodiquement coupés aux mêmes points de coupe.

La spécificité des ragosses dans le bassin rennais tient au fait que l’on émonde périodiquement toutes les branches latérales, ce qui le différencie du « têtard » avec une forme plus régulière ou gracile et des arbres parfois coiffés de « tire-sèves » (sorte de jeune arbre repoussant en haut du tronc).

Pour les « têtards », le recépage en hauteur provoque l'élargissement sommital du tronc : la « cicatrisation » des plaies dues à la coupe et la croissance de nouvelles branches provoquent ce renflement, formant ainsi un plateau qui résulte des bourrelets cicatriciels et des broussins qui se développent suite à un étêtage répété[4].

Les têtards hauts (hauteur de tronc comprise entre 2 et 3 m) sont taillés ainsi pour rendre les baguettes d’osier inaccessibles au bétail et à la faune sauvage herbivore (soustraction des rameaux à l'abroutissement). Les têtards bas (hauteur de tronc comprise entre 1 et 1,5 m) sont taillés pour faciliter le broutage des feuilles basses par le bétail, cette taille s’auto-entretenant par les troupeaux (principe de l'« abroutissement topiaire ») et permettant la production de complément de fourrage (feuilles), bois de chauffage et de service. Le taillis fournit ainsi des objets ou outils divers selon les régions, les époques et les essences d’arbres : objets de vannerie, fagots de boulange, charbon de bois, manches d’outils, piquets[5]. L’arbre lui-même servait parfois de bornes aux croisées de chemins.

Le recépage intervenant environ tous les cinq à quinze ans (selon l'essence à « bois dur » ou à « bois tendre ») favorise la durée de vie de l’arbre qui se creuse naturellement au centre avec les intempéries. Peu à peu, cette étrange silhouette qui semble torturée s’impose dans la haie comme un « menhir de bois »[6].

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Bois de chauffage et de service[modifier | modifier le code]

Saule têtard en bordure de rivière - Photographie prise en Ariège, entre 1859 et 1910.

Cette exploitation permet l'exploitation de produits ligneux liés à l’essence, à la forme et aux cycles de taille.

Le fagotage de menues branches d'élagage permet d'allumer les feux de cheminées. Les fagots alimentaient aussi la cuisson (cuisine, pain, forges) mais contrairement à une idée reçue, l'essentiel de la production de bois issu des haies bocagères ne servait pas à construire, réparer ou chauffer l'habitat, mais à fournir les énormes quantités de fagot nécessaires à la cuisson du pain[8]. Ils servaient aussi à la confection d'objets en vannerie, de jeux en bois ou en végétaux par les enfants pour qui la haie bocagère fut de tout temps un terrain de jeu. La bourrée, grand fagot d'épines et de ronces, était ainsi destinée au four à pain et à poterie. Le boulanger venait à la ferme acheter des bourrées et des bûches pour allumer son four, ou les fermiers cuisaient eux-mêmes leur pain dans le fournil[9]. Les bocages actuels pourraient revaloriser la fonction originelle de bois-énergie (bois-bûche pour les poêles à bois, bois en plaquette pour les chaufferies collectives)[3].

Le bois du platane, par exemple, a une combustion particulièrement propre. La vigueur de cet arbre l'a fait souvent utiliser dans le Sud-Ouest de la France comme arbre têtard. Taillé à environ 2 ou 3 m de hauteur tous les 3 ans ou tous les 6 ans. Il fournit des branches ayant le bon diamètre pour alimenter un poêle à bois. On pouvait donc voir près des maisons plusieurs de ces platanes taillés régulièrement.

Cette technique des arbres en têtard permet d'optimiser la production de bois de chauffage pour un minimum de surface. Les arbres ayant un système racinaire déjà en place, la croissance des branches est rapide après la coupe, réalisée en hiver. Les branches de faible diamètre sont aisément manipulables. Le sol n'est pas dégradé par des coupes franches.

La technique des arbres taillés en têtard peut être appliquée à d'autres espèces d'arbres. Au Pays basque par exemple, elle était surtout appliquée aux chênes et dans le nord aux saules. Ce qui permettait d'utiliser la surface de terrain entre les arbres comme pâture, particulièrement pour les porcs friands de glands, sous les chênes têtards. Cette technique répondait bien aux besoins d'une société agro-pastorale utilisant le bois comme source d'énergie, avec des moyens technologiques limités. Dans le Marais Poitevin les racines du frêne têtard consolident les berges.

Selon les cycles de taille, la trogne de châtaignier donne des greffons, des gaulettes, des perches, des piquets, du bois bûche… Essence fourragère réputée, le frêne commun est un bon bois de chauffage et un bois d'œuvre de valeur (ébénisterie, manches d’outils, aviron, sabot…). Autre essence de zone d'élevage, l'orme est apprécié en charronnage, ébénisterie, ou pour la fabrication d'escaliers. L'alisier torminal est utilisé en lutherie, tournerie, pour des pièces mécaniques ou des instruments de précision. L'aulne glutineux est employé en ébénisterie, tournerie, bardage[10],[11]. Nombre d'essences ornementales urbaines (platanes, tilleuls) taillées en têtard sont également recherchées pour leur bois[12]. Le tronc noueux des arbres têtards généralement, ainsi que certains rejets, étaient autrefois recherchés pour la confection de poutres, pour la construction navale et brise-lames sur la côte[13].

Écologie[modifier | modifier le code]

Les alignements d’arbres têtards ont un rôle de corridor biologique des réseaux de haies bocagères et constituent un véritable foyer de biodiversité. Les cavités et anfractuosités qui se creusent dans ces arbres d'émonde se forment deux à quatre fois plus vite que dans un arbre non taillé. Elles forment des microbiotopes qui accueillent une flore spécialisée opportuniste (plantes épiphytes : mousses, lichens, fougères[14], rumex, groseillier à maquereau, lierre terrestre, églantiers, alisier blanc, géranium Herbe à Robert, sureau noir et à grappes, fusain d'Europe, frêne, bouleau verruqueux, chêne sessile) et une faune cavernicole : oiseaux (des cavernicoles primaires comme les pics, puis des cavernicoles secondaires comme les mésanges, sittelles, rouge-queue à front blanc, grimpereau des jardins, rapaces diurnes comme le faucon crécerelle et nocturnes comme les chouettes et les hiboux…), mammifères (martres, putois, renard, chauves-souris, blaireaux, écureuils, fouines, genettes) et micromammifères (musaraignes, mulots, campagnols…), amphibiens (grenouille agile, salamandre tachetée, crapaud commun, tritons) et reptiles (couleuvres, vipères, orvets et lézards occasionnellement arboricoles) et de nombreux insectes (coléoptères saproxylophages tels que le grand capricorne, l'aromie musquée, la cétoine dorée ou la pique-prune ; abeilles domestiques, guêpes et frelons qui y construisent leurs nids)[15],[16].

À l’intérieur du tronc creusé, les reliquats de bois et des feuilles forment un terreau particulier, « le sang de la trogne », que l’on utilisait pour faire lever les semis dans les champs[17]. Les champignons lignivores (Polypores tels que le Polypore aplani, l'amadouvier du hêtre, le Polypore du bouleau, la fistuline hépatique) décomposent le bois en humus qui constitue une couche idéale pour la germination et la croissance de plantes épiphytes[18].

Valorisation des savoirs et savoir-faire anciens[modifier | modifier le code]

Vieux têtard maintes fois exploité pour son bois de chauffe (Suisse). En l’absence d’entretien, les rejets issus de la taille se développent vers le haut.

Un Centre européen des trognes[19] est localisé à Boursay (Loir-et-Cher), dans les locaux de la Maison botanique. Celle-ci a érigé le « chemin des trognes » sur cette commune. Il a plusieurs objectifs :

  • Recueillir des informations en France mais aussi dans toute l’Europe sur :
    • les savoir-faire, en ce qui concerne la création, l’entretien, l’utilisation…
    • les noms locaux donnés à ces arbres : truisses, ragoles, émousses, tétiaux, queules…
    • les usages des produits de la taille : fagots de fours à pains, charbon de bois, fourrage d’appoint (avec l’érussage du feuillage)…
    • la physiologie de l’arbre, et l’influence des tailles répétées sur sa longévité
    • les essences concernées : saule, frêne, charme, chêne…
    • les relations avec la flore et la faune
  • Accueillir des visiteurs : leur fournir des renseignements, des conseils, des documents, organiser des animations, des conférences…
  • Promouvoir la sauvegarde et la création de trognes : sensibiliser les acteurs du monde rural à leur valeur patrimoniale, mettre en place des pratiques paysagères contemporaines en milieu rural et urbain.

Galerie[modifier | modifier le code]

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Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Guy Deloeuvre, Arbre de vie, Deloeuvre Guy, , p. 81.
  2. Xavier Roche, « Paysages naturels, paysages construits. Géographie historique et usage des archivesdans l’étude de paysages dits naturels (forêts, saltus) », thèse Université de Lorraine, 2016, p. 50-51
  3. a et b Sylvie Guillerme, Bernard Alet, Gérard Briane, Frédéric Coulon, Éric Maire, « L'arbre hors forêt en France : diversité, usages et perspectives », Revue Forestière Française, t. LXI, no 5,‎ , p. 548
  4. Christophe Drénou, La taille des arbres d'ornement. Du pourquoi au comment, Forêt privée française, (lire en ligne), p. 84.
  5. Dominique Mansion, Les trognes. L'arbre paysan aux mille usages, Ouest-France, , p. 121.
  6. Jean-Luc Coppée et Claudy Noiret, Les vergers traditionnels et les alignements d’arbres têtards, Les Bocages asbl, , p. 35.
  7. a et b Dominique Mansion, op. cit., p.5
  8. Andrée Corvol-Dessert, « La récolte en bois d'œuvre : une insuffisance chronique », in Hoffsummer P. (dir.), Les charpentes du XIe au XIXe siècle, typologie et évolution en France du Nord et en Belgique. Monum, p.49, 2002.
  9. Pierre Brault, Montanel: géographie, histoire, institutions, vie religieuse et langage, vie économique et sociale, l'Amitié par le livre, , p. 40.
  10. Petit Guide du Trogneur, 2e colloque européen sur les trognes à Sare au Pays Basque, 2018, p. 11
  11. Dominique Mansion, Trognes, le livret des arbres-têtards, Arbres et Paysages 32, , p. 6.
  12. Christophe Drénou, op. cit., p. 30
  13. Dominique Mansion, Trognes, le livret des arbres-têtards, Arbres et Paysages 32, , p. 8.
  14. Telle que le polypode vulgaire.
  15. Jean-Luc Coppée et Claudy Noiret, op. cit., p. 27
  16. [PDF] Vers un retour de la trogne, une solution au développement durable
  17. Dominique Mansion, Trognes, le livret des arbres-têtards, Arbres et Paysages 32, , p. 13.
  18. Jean-Luc Coppée et Claudy Noiret, op. cit., p. 29
  19. Site du Centre.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Bardel (Philippe), Histoire des ragosses autour de Rennes, 6 p.
  • Bardel (Philippe), Maillard (Jean-Luc) et Picard (Gilles), L'Arbre et la haie. Mémoire et avenir du bocage, Rennes, Écomusée du Pays de Rennes/Presses universitaires de Rennes, 2008, 192 p.
  • Mansion (Dominique), Les Trognes, l'arbre paysan aux mille usages, Rennes, Éditions Ouest-France, 2010

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]