Samuel ibn Nagrela

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Samuel ibn Nagrela (hébreu שמואל הלוי בן יוסף הנגיד Shmouel HaLevi ben Yosseph HaNaggid, arabe أبو إسحاق إسماعيل بن النغريلة Abu Ishaq Isma'il ibn Nag'rila) est un rabbin andalou du XIe siècle (Mérida 993 - Grenade 1055 ou 1056).

Considéré par certains comme l'une des premières autorités rabbiniques médiévales[1], Samuel, qui a été grammairien, poète, et talmudiste, est aussi le premier Juif (et l'un des seuls) à avoir pu occuper les fonctions de vizir (conseiller ou ministre) et de chef des armées d'un royaume d'al-Andalus, en l'occurrence celui de Grenade.

Éléments biographiques[modifier | modifier le code]

Jeunes années[modifier | modifier le code]

Né à Mérida, il passe son enfance et sa jeunesse à Cordoue. Son père, natif de Mérida, lui donne une éducation complète et lui pourvoit les meilleurs maîtres de l'époque : il étudie la littérature rabbinique sous la férule de Hanokh ben Moshe, l'hébreu et la grammaire hébraïque avec le fondateur de la philologie hébraïque scientifique, Juda ben David Hayyuj ; il apprend aussi l'arabe, le latin et le berbère auprès de maitres non-juifs.

Dans le contexte de la guerre civile en al-Andalus et de la conquête de Cordoue par le chef berbère Suleiman en 1013, il doit, avec sa famille et de nombreux autres Juifs, fuir Cordoue livrée au sac et au pillage. Le jeune Samuel s’installe dans le port de Malaga, où il commence une petite affaire, étudiant les textes hébraïques et talmudiques pendant ses loisirs. Il fréquente les cercles des savants et érudits arabes, s’initie à la philosophie, à la rhétorique arabe et aux mathématiques.

L'ascension politique[modifier | modifier le code]

Samuel maitrisait fort bien la calligraphie arabe, de sorte qu'un esclave de confiance du vizir Abu al-Ḳasim ibn al-'Arif lui confiait souvent le soin d'écrire ses lettres. Lorsque certaines de celles-ci tombent entre les mains du vizir, celui-ci, frappé par l'élégance de l'écriture et du langage, demande à en rencontrer l'auteur. Samuel, amené au palais, devient le secrétaire privé du vizir, qui découvre rapidement le talent manifesté par Samuel en politique, et en fait son conseiller de facto. En 1027, le vizir, mourant, confesse au roi ziride Habbous que ses succès sont principalement dus à son secrétaire juif. Habbous, qui ne semble pas prêter le flanc aux préjugés de race, élève Ibn Nagrela à la dignité de vizir.
Celui-ci demeure, en dépit de sa haute position, un étudiant curieux, dont la piété, la modestie et les manières affables gagnent la sympathie même de ceux qui ne peuvent accepter qu'un Juif soit parvenu à un tel poste.

En 1037, deux partis se constituent lors des querelles de succession qui suivent la mort de Habbous. Le plus jeune fils, Balkin, jouit de la confiance de la majorité des nobles berbères, et de certains Juifs influents dont Joseph ibn Migash, Isaac de Leon et Nehemia Ashkofa, tandis que Samuel est à la tête d'un plus petit groupe, qui soutient Badis, le fils aîné. Contre toute attente, c'est Badis qui est proclamé roi, en octobre 1307, car Balkin a accepté de se démettre en sa faveur. L'autorité de Samuel grandit alors jusqu'à égaler, à peu de choses près, celle de Badis, car le nouveau roi est plus intéressé par la poursuite des plaisirs que par les affaires du royaume de Grenade.

Le Naguid[modifier | modifier le code]

En 1038, le commandement de l’armée de Grenade est confié à Samuel, qui le conserve jusqu’à sa mort. Il part chaque année guerroyer à la tête de ses troupes contre le royaume voisin de Séville et de ses alliés. Dans des poèmes épiques, il chante ses victoires lors ces campagnes militaires.

La communauté juive de Grenade, dont il est le rabbin principal, lui donne le titre de Naguid (prince). Samuel s'emploie non seulement à améliorer le sort des Juifs de Grenade mais aussi celui d'autres communautés juives, par le biais de ses relations diplomatiques. Très actif dans la propagation de la science, il dépense des sommes considérables pour entretenir les écoles et académies talmudiques, et pour réaliser des copies de livres dont il fait don aux étudiants pauvres. L'un des bénéficiaires de ses largesses est le poète et philosophe Salomon ibn Gabirol, qui avait été banni de Saragosse. Il correspond également avec les chefs de file de son temps, en particulier Hai Gaon et Rabbenou Nissim de Kairouan. Moshe ibn Ezra écrira dans son Kitab al-Muḥaḍarah[2], qu'« au temps de Salomon, le royaume de la science fut élevé de sa bassesse, et l'étoile de la connaissance brilla une fois de plus. Dieu lui avait donné un grand esprit qui atteignait les sphères et touchait les cieux ; de sorte qu'il puisse aimer la Connaissance et ceux qui la poursuivaient, et qu'il puisse glorifier la Religion et ses adeptes. »

Samuel est apprécié non seulement par ses coreligionnaires, mais aussi parmi les musulmans, nouant des amitiés solides et se faisant des alliés indéfectibles. Un poète arabe, Muntafil, va jusqu'à écrire dans les vers où il chante la louange de Samuel qu'à la suite de leur amitié, il en est venu à adorer secrètement le Dieu qui a prescrit le chabbat. Ainsi, en dépit des manœuvres de fanatiques musulmans, la popularité de Samuel est telle qu'il reste vizir jusqu'à sa mort ; son fils, Joseph ibn Nagrela, lui succède en tant que vizir et Naggid.

Œuvres[modifier | modifier le code]

Talmud et Halakha[modifier | modifier le code]

Des nombreux écrits de Samuel en la matière, seuls deux responsa, insérés dans le Pe'er ha-Dor (Amsterdam, 1765), et le Mevo haTalmud (Constantinople, 1510) ont été publiés.

Le Mevo HaTalmud (Introduction au Talmud) a été fréquemment réimprimé et figure, depuis 1754, dans les éditions classiques du Talmud de Babylone, à la fin du traité Berakhot.
Il est divisé en deux parties : la première contient une liste des porteurs de la tradition, depuis les hommes de la Grande Assemblée à Hanokh ben Moshe, le maître de Samuel ; la seconde propose une méthodologie du Talmud.
Il a été traduit par Constantin l'Empereur en latin, sous le titre de Clavis Talmudica, Completas Formulas, Loca Dialectica et Rhetorica Priscorum Judæorum (Leyden, 1633).

Un autre livre du genre, intitulé Hilkata Gibbarwa, comportant des décision talmudiques, est cité par le Me'iri dans son commentaire sur les Pirke Avot, par Betzalel Ashkenazi dans son Shiṭah Meḳoubbeẓet sur T.B. Ketoubot 36b, et par d'autres.

Linguistique[modifier | modifier le code]

Samuel a écrit environ vingt ouvrages sur la grammaire hébraïque, qui n'ont pas été conservés. Il s'agit, pour la plupart, d'épîtres polémiques, dont le premier est le Rasāʾil al-Rifāq (« Épître des Compagnons »), envers Yona ibn Jannah qui critique et complète certaines conceptions de Juda ben David Hayyuj, le fondateur de l'étude scientifique de la philologie hébraïque. De fait, Samuel considère l'œuvre de son maître parfaite et intouchable, et ne fait preuve d'aucune originalité en la matière.

Au terme de la dispute, il rédige le Kitab al-Istighna (« Livre de la Richesse »), un dictionnaire d'hébreu biblique qui peut être considéré par l'étendue, la présentation systématique, la richesse et la précision de ses références, comme le sommet de la lexicographie hébraïque[3]. Cependant, il a été en grande partie perdu.

Poésie[modifier | modifier le code]

Samuel ibn Nagrela est particulièrement connu pour sa production poétique, qui a, elle aussi, en partie disparu.

Il a écrit deux livres, Ben Qohelet (Fils de l'Ecclésiaste) et Ben Mishle (Fils des Proverbes), chacun des « fils » étant modelé sur le « père ; » ainsi, le premier contiendrait des méditations philosophiques, et le second des aphorismes et maximes. Seul une partie de ce dernier a été préservée.

D'autres poèmes ont été recueillis en diwan, dont une partie existe encore en manuscrit[4]. Le diwan de Samuel ha-Naggid a été édité, mais pas dans son entièreté par Abraham Harkavy[5].

Certains de ses vers sont cités par Moshe ibn Ezra, et son poème sur la plume est cité par Juda ibn Tibbon, dans une lettre adressée à son fils Samuel. il aurait aussi écrit un poème en sept langues à l'adresse du roi Ḥabbus.

Ses compositions se distinguent par leur élévation morale et philosophique, proche dans certains aspects, du style poétique de Quevedo, auteur-phare du Siècle d'or espagnol. L'influence arabe se fait sentir dans le style et les thèmes abordés. Cependant, le style est si froid, qu'il en est passé en proverbe : « Froid comme la neige du mont Hermon ou comme les poèmes de Samuel HaLevi[6]. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Shlomo Katz, R' Nissim ben Yaakov z"l ("Rav Nissim Gaon"), in Hamaayan - Vayeitzei, xii:7, 1997
  2. Cf. Salomon Munk, Notice sur Abu'l Walid, p. 57, Paris 1850-51
  3. Linguistic Literature, Hebrew, un article de l’Encyclopedia Judaica, dans la Jewish Virtual Library
  4. A. Neubauer, Cat. Bodl. Hebr. MSS." n° 2422, 18
  5. A. Harkavy, in Studien und Mittheilungen aus der St. Petersburger Kaiserlichen Bibliothek, vol. i. (Zikron la-Rishonim), Saint-Pétersbourg, 1879
  6. Leopold Dukes, Naḥal Ḳedumim, p. 5, Hanovre 1858

Source[modifier | modifier le code]

Annexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (es) José Amador de los Ríos, Historia de los judíos en España [« Histoire des juifs en Espagne »], Madrid, 1865-1872, 3 volumes
  • Samuel Ha-Naguid (choix de poèmes, traduction et présentation par Frans de Haes), Guerre, amour, vin et vanité, Éditions du Rocher, coll. « Anatolia », Monaco, 2001, 219 p., broché (ISBN 9782268039985)
  • (en) Samuel Ibn Nagrela (introduction, traduction et notes par Leon J. Weinberger), Jewish Prince in Moslem Spain: Selected poems of Samuel Ibn Nagrela, University of Alabama Press, 2006, 2e éd. (1re éd. 1973), 176 p. (ISBN 978-0-8173-5280-6) [Présentation en ligne (page consultée le 17 novembre 2010)]
  • (es) José María Millás Vallicrosa, La poesía sagrada hebraico-española [« La poésie sacrée hébraïco-espagnole »], Imprenta-Escuela Casa Provincial de Caridad, Barcelone, 1940, 367 p.
  • (es) Šěmu'el na-Nagid (édition, introduction, traduction et notes par Ángel Sáenz-Badillos et Judit Targarona), Poemas. I, Desde el campo de batalla (Granada 1038-1056) [« Poèmes. I, Depuis le champ de bataille (Grenade 1038-1056) »], El Almendro, Cordoue, 1990
  • (es) Šěmu'el na-Nagid (édition, traduction et notes par Ángel Sáenz-Badillos et Judit Targarona), Poemas. II, En la corte de Granada [« Poèmes. II, Dans la cour de Grenade »], El Almendro, Cordoue, 1998