Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc

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Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc est un petit livre écrit dans les dernières années de sa vie par Eugen Herrigel (de) ( 1884-1955), professeur de philosophie allemand néokantien qui s'intéressa à la philosophie de la logique, ainsi qu'au mysticisme, c'est-à-dire - selon Herrigel - à l'atteinte de « l'état de détachement véritable ». Le contenu de ce livre contenu a eu une grande influence sur la vogue du zen en Occident et a répandu l'idée que le tir à l'arc japonais était en rapport étroit avec le zen. La réalité factuelle de cette notion est contestée.

De 1924 à 1929, il a enseigné la philosophie au Japon à l'université Sendai et, bien que ne lisant ni ne parlant le japonais, il y a étudié le kyūdō (l'art japonais du tir à l'arc) sous la direction du maître Awa Kenzō, qui l'enseignait d'une façon considérée par certains comme une religion mystique, appelée daishadōkyō. Daishadōkyō était une approche du kyūdō qui insistait sur l'aspect spirituel, ce qui la différenciait de la pratique courante de l'époque.

Eugen Herrigel raconte dans son livre qu'il est attiré par le zen, discipline que l'approche occidentale ne permettait pas de comprendre à ce moment-là. Il trouve alors le kyūdō comme support à cette recherche, et de fait, un des sujets du livre est l'approche du zen à travers le kyūdō, qui est évoqué sans s'étendre sur les détails. Les pratiquants du kyūdō peuvent trouver dans ce livre quels sont les points communs avec l'évolution et la démarche de leur propre kyūdō.

Sommaire

Eugen Herrigel : éléments biographiques sur l'auteur[modifier | modifier le code]

Vie personnelle[modifier | modifier le code]

Le Pr Shoji Yamada fournit un certain nombre d'éléments personnels que l'auteur du Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc n'avait pas particulièrement mis en avant dans ses différents écrits[1].

Eugen Herrigel nait le 20 mars 1884 à Lichtenau, près de Heidelberg. Son père se prénommait Gottlob (1850-1926) et sa mère Johann (1850-1915). Au total, ceux-ci eurent sept enfants.

Son père Gotlob était un éducateur et un organiste. À la naissance d'Eugen, celui-ci était l'adjoint du principal de l'école de Lichtenau. Peu de temps après la naissance d'Eugen, la famille parti pour Heidelberg. Elle s'installa dans une agréable maison avec vue sur la vieille ville, non loin de la rivière Neckar.

Les talents d'organiste de Gotlob étaient particulièrement appréciés et reconnus, à tel point qu'on lui demandait régulièrement de se produire lors de la présence de visiteurs importants à l'église. À sa retraite à l'âge de 65 ans, Gotlob pris l'habitude de loger dans la maison familiale des étudiants français, anglais et aussi japonais. Il assumait par la même occasion des fonctions de tuteur à leur égard.

Eugen, qui était le troisième fils de la famille, étudia à l'école élémentaire publique puis au Gymnasium, dont il sorti diplômé en 1903. Il entra à l'université d'Heidelberg où il étudia la théologie de 1907 à 1908, puis la philosophie néo-kantienne de 1908 à 1913. Il obtient son doctorat sous la direction de Wilhelm Windelbandt en 1913. À cette période, il rentre en contact avec Emil Lask, qui devient rapidement son mentor.

Appelé durant la Première Guerre mondiale, il sert en qualité de personnel médical de 1914 à 1916. De 1917 à 1918, il est affecté à la Trésorerie de l’État-major du front Ouest[2].

En 1923, il reçoit son habilitation en qualité de professeur d'université, sous la direction de Heinrich Rickert. À cette époque, il aide à la relecture de l'anthologie Zen: der lebendige Buddihismus in Japan (Le Zen, bouddhisme vivant du Japon), paru en 1925. L'ouvrage, rédigé par Ohazama Shuhei (1883-1946) et édité par le philosophe August Faust (1895-1945).

Herrigel se marie en premières noces avec la baronne Paula von Beulwitz (1893-1924). Celle-ci l'accompagne au Japon lors de son affectation à l'université de Sendai en 1924. À son arrivée, elle est enceinte et, moins de trois mois après, elle donne naissance le 8 août 1924 à une fille mort-née. Le prénom d'Ulla lui est donné. Paula von Beulwitz décède à son tour le 13 août 1924. Comme le note Shoji Yamada, sans doute extrêmement affecté, Herrigel n'évoquera jamais ce drame personnel dans aucun texte pouvant aborder sa vie personnelle, en particulier dans les éléments biographiques contenus de ses ouvrages. Pour autant, le Pr Niels Gülberg souligne que Herrigel fut terrassé par cette événement, à tel point que ses proches au Japon furent véritablement inquiets pour sa santé, et qu'il fut convalescent jusqu'à l'automne 1924[3].

Sans que l'on connaisse les circonstances de leur rencontre, un an et quatre mois après son arrivée au Japon, Eugen Herrigel épouse le 16 septembre 1925 en secondes noces Auguste L. Seefried, souvent identifiée par le prénom contracté de "Gusty", une Allemande rencontrée sur place. Un acte de mariage délivré par le maire de Sendai et déposé dans les archives d'Eugen Herrigel à Heidelberg en atteste, un document découvert lors des ses recherches par le Pr Shoji Yamada[4].

La carrière professorale[modifier | modifier le code]

Maître de conférence à l'université d'Heidelberg (1916-1924)[modifier | modifier le code]

Une carrière à l'arrêt[modifier | modifier le code]

La carrière universitaire d'Eugen Herrigel connaît un violent coup d'arrêt lorsqu'il est mobilisé en 1914 pour toute la durée de la guerre et au-delà, ainsi que l'explique le Pr Niels Gülberg dans la première partie son article Eugen Herrigels Wirken als philosophischer Lehrer in Japan, citant les archives du philosophe japonais Kita Reikichi, venu suivre des cours à Heidelberg à cette époque, en particulier ceux de Heinrich Rickert[5]. Dans un premier temps affecté comme personnel médical de 1914 à 1916, il passe ensuite à la Trésorerie de l'État-major du Front Ouest, au service de la paie des soldes des soldats. Il ne sera rendu à la vie civile qu'en 1916, soit deux ans après l'armistice, compte-tenu de son affection et de la démobilisation des unités qui s'éternise et pour lesquelles les procédures administratives semblent prendre un temps considérable. Qui plus est, il quitte l'uniforme avec une santé précaire puisqu'il a contracté durant ces six années une pneumonie qui l'affectera durablement. Enfin et surtout, Emil Lask, son mentor d'avant-guerre à l'université d'Heidelberg, engagé volontaire en 1914 par conviction patriotique, a laissé sa vie sur les champs de bataille en mai 1915. C'est donc un Eugen Herrigel visiblement isolé professionnellement et fragilisé matériellement qui reprend progressivement sa carrière mise entre parenthèses en 1914. S'il obtient son habilitation professorale en 1923, il n'occupe pour autant qu'un poste de lecteur depuis son retour à Heidelberg - soit sensiblement les fonctions d'un maître de conférence. Ce qui, dans le contexte de l'entre-deux-guerres et des difficultés financières rencontrées par les universités allemandes, lui permet sans doute de ne vivre que difficilement de son activité. Quand bien même il occupe également des fonctions d'assistant de Heinrich Rickert.

Première approche du Zen et genèse du séjour au Japon[modifier | modifier le code]

Le Japon ayant fait alliance durant la Première Guerre mondiale avec la France et le Royaume-Uni, ce n'est qu'à partir de 1920 que les universités allemandes commencent à accueillir de nouveau des étudiants Japonais. Et, dans le cas de l'université de Heidelberg, au semestre universitaire d'été de 1921[6]. Or, ce retour des universitaires japonais sur les campus allemands va s'avérer plus que fructueux pour Eugen Herrigel. En effet, ces visiteurs asiatiques profitent à cette époque d'un taux de change des plus avantageux pour eux, le yen étant alors une monnaie très forte face au mark de la République de Weimar qui ne cesse de se dévaluer dans un contexte d'inflation galopante. Ce qui permet à ces Japonais de s'assurer un train de vie sans commune mesure avec celui d'une bonne part de la population allemande, vaincue militairement mais aussi durablement éreintée par les dommages de guerre à acquitter aux pays vainqueurs du conflit mondial.

Dans ce contexte, et compte-tenu de sa situation personnelle, c'est sans doute avec soulagement qu'Eugen Herrigel dût accueillir la proposition de Heinrich Rickert d'assurer des heures de tutorat au profit d'étudiants japonais. Ce qui lui permit d'établir de fructueux contacts académiques, voire personnels, avec certains d'entre-eux, ainsi que le relève le Pr Shoji Yamada[7] et de se former une image du Japon et des Japonais à travers eux.

L'un de ces étudiants à Heidelberg s'appelait Ohazama Shuhei, qui allait écrire une anthologie du Zen intitulée Zen: der lebendige Buddihismus in Japan[8] (soit Zen : le bouddhisme vivant du Japon) avec August Faust, un enseignant en philosophie à l'université de Heidelberg, proche de Rickert à l'instar de Herrigel. Herrigel participa d'ailleurs à la relecture et la correction de cet ouvrage. Et de fait, comme le souligne le Pr Shoji Yamada, Ohazama joua un rôle déterminant dans la découverte et l'éducation de Herrigel au zen. Né en 1883 dans la préfecture de Yamagata, il sort diplômé du Collège numéro 2 de Sendai en 1904. Diplômé en philosophie du Collèges des humanités de l'Université impériale de Tokyo en 1907, il enseigne dans différents établissements de l'enseignement secondaire et supérieur dans les années qui suivent. Le ministère japonais de l’Éducation l'envoie entre 1921 et 1923 étudier l'étique et la pédagogie en Allemagne. À son retour au Japon, il occupa différents postes d'enseignant à l'Académie Taisho pour la culture asiatique et d'adjoint au principal du Seiki College. Mais Ohazama était également un bouddhiste laïc affilié à l'école Rinzaï et il disposait d'ailleurs de son propre lieu de pratique, dénommé le Takuboku-ryo à Tokyo. Ohazama avait étudié le zen avec Shaku Sokatsu (1871-1954), lui-même disciple de l'abbé en chef du temple d'Engakuji à Kamakura, Shaku Soen. (1860-1919). Celui-là même qui fut l'enseignant de D.T. Suzuki. Ohazama fut l'instructeur religieux d'un groupe de laics de 1942 jusqu'à sa mort, le Ryobo-kay (devnu ensuite le Ryobo Kyoka), fondé au début de l'ère Meiji par Imakita Kosen (1816-1892), le professeur de Shaku Soen. Si l'on en croit le Pr Shoji Yamada, qui cite le théologien allemand Ernst Benz (1907-1978)[9] de nombreux personnages influents de l'époque, comme le politicien Katsu Kaishu (1823-1899), le politicien et maître de kendo Yamaoka Tesshu (1836-1888), le philosophe Nakae Chomin (1847-1901), D.T. Suzuki, et l'écrivain Natsume Soseki (1867-1916) fréquentèrent le Ryobo-kai. Herrigel est également décrit par Ernst Benz comme un disciple de Ohazama Shuhei. S'appuyant sur les travaux de Robert H. Sharf[10], le Pr Shoji Yamada[11] relève cet universitaire spécialiste du bouddhisme identifie un trait commun à la plupart de ces personnes qui s'impliquaient dans la diffusion du zen à l'Ouest : ils manquaient de pratique et les qualifications requises des enseignants reconnus leurs faisaient défaut, de sortes qu'ils évoluaient au Japon à la périphérie des groupes religieux liés à la tradition du Zen. Et, comme le souligne Yamada, Ohazama Shuhei ne faisait pas exception.

À en croire les mémoires du professeur Hermann Glockner[12] cités par Pr Shoji Yamada[13], les proches d'Ohazama introduisirent donc celui-ci auprès de Heinrich Rickert, comme un "prêtre Zen de haut rang descendant en ligne directe, à la 79e génération, du Bouddha". August Faust croyait lui aussi à cette époque qu'Ohazama occupait une place importante dans l'école Rinzaï et "qu'il avait été désigné comme successeur de l'actuel abbé". Ce qui était bien loin de la vérité puisqu'il n'était qu'un laïc, en aucun cas un abbé et surtout pas le successeur désigné d'un abbé Rinzaï. Pour autant, Ohazama, en qualité de laïc, aurait bel et bien dû prendre la succession de Shaku Sokatsu au sein du Ryobo Kyokai s'il n'était malencontreusement décédé avant celui-ci.

Hermann Glockner, toujours dans ses mémoires cités par le Pr Shoji Yamada, relève que "c'était comme si l'amitié de Herrigel avec Ohazama était prédestinée" et qu'ils devinrent amis quasiment dès leur première rencontre. Et Glockner de livrer ces éléments à propos de Herrigel : "Non seulement Ohazama, qui était plus riche que d'habitude, invita Herrigel à participer à un grand tour de l'Allemagne qu'il fit durant ses vacances, mais il s'arrangea pour que Herrigel devienne professeur à l'Université impériale Tohoku en 1924." Il convient cependant de tempérer cette dernière affirmation compte-tenu du fait que le seul contact d'Ohazama avec cette université était d'être passé par le Collège numéro 2, qui servait d'école préparatoire à l'Université impériale Tohoku[14].

Le Pr Shoji Yamada distingue également une preuve supplémentaire de l'influence directe d'Ohazama et de son cercle sur Eugen Herrigel dans le fait que le philosophe allemand se référait au Zen japonais comme étant le "bouddhisme vivant" dans son article de 1936, Die Ritterliche Kunst des Bogenschiessens[15]. Pour lui, Herrigel récupéra cette expression dans l'ouvrage d'Ohazama édité par August Faust, et dont le titre contient déjà cette formulation.

Kita Reikichi, autre personnage important parmi les étudiants japonais de Heidelberg à cette époque et grand ami d'Ohazama, fut également proche de Herrigel. Kita Reikichi raconte ainsi qu'une ou deux fois par semaines, forts de la bonne santé conjoncturelle de leurs finances, ils accueillaient des enseignants de l'université ainsi que leurs épouses. Eugen Herrigel était invariablement présent lors de ces rencontres. Par ailleurs, Kita Reikichi eut vraisemblablement lui aussi une influence conséquente sur la découverte du Zen par Herrigel. Heinrich Rickert avait choisi Eugen Herrigel comme assistant pour son séminaire consacré à Maïtre Eckhart, donné durant le semestre d'été 1922. Au mois de juin de cette année, donc, Kita Reikichi fit un exposé consacré au zen dans le cadre dudit séminaire. Celui-ci se souvient que "Herrigel lui-même, qui relu et corrigea le texte, réagît avec un grand enthousiasme du fait de son affinité naturelle avec le mysticisme". Et de poursuivre : "J'expliquais que la caractéristique qui distingue le zen est sa méthode unique pour unifier contemplation et action" et "le professeur Herrigel, qui était présent, déclara qu'il n'avait jamais assisté à un séminaire comme celui-ci"[16].

Toujours dans ses mémoires cités par Yamada, Kita Reikichi avance que, la carrière de Herrigel étant stagnante, et considérant "qu'il s'était fait beaucoup d'amis japonais et que le Japon était devenu pour lui le pays de ses rêves, il espérait véritablement pouvoir se rendre là-bas pour y formuler tranquillement son propre système et enseigner la philosophie allemande. Nous avons attirer l'attention du professeur Sawayanagi qui visitait l'Allemagne à cette époque, et dans un esprit que l'on pourrait appeler chevaleresque, il prit Herrigel sous son aile et opéra une médiation dans l'intérêt de Herrigel auprès de l'Université impériale Tohoku"[17].

Autres personnes ayant pu intercéder en faveur de Herrigel pour qu'il obtienne son poste, Abe et Takahashi, qui faisaient partie du groupe d'étudiants japonais de Heidelberg et qui étaient en poste à la Faculté de droit et de lettres de l'Université impériale Tohoku lorsque Herrigel y obtint son poste.

Quoi qu'il en soit, fort de son intérêt pour le Zen et pour le Japon, Herrigel était devenu de toute évidence avec le temps une personne qui comptait au sein dudit groupe d'étudiants japonais de Heidelberg, et il était suffisamment estimé pour que certains d'entre eux s'impliquent pour lui obtenir ce poste.

Professeur à l'université Sendai (1924-1929)[modifier | modifier le code]

Professeur de l'université d'Erlangen (1929-1945)[modifier | modifier le code]

Contexte historique[modifier | modifier le code]

Afin de saisir le climat universitaire dans lequel évoluait Herrigel à l'époque, on peut relever que l'université d'Erlangen comptait au nombre de celles qui connaissaient une forte pression des associations étudiantes favorables au Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei (NSDAP). Ainsi, comme le souligne Alfred Wahl : "L'Université aussi fut gagnée très tôt car les étudiants issus des couches moyennes anciennes, très antisémites, augmentaient. Ceux d'Erlangen réclamèrent l'instauration d'un numerus clausus pour freiner l'entrée des juifs. En 1929, le Studentenbund y emporta la majorité absolue (...)."[18] Or, à titre de comparaison, ce n'est qu'en 1931 que la Nationalsozialistischer Deutscher Studentenbund (NSDStB), qui rassemblait les étudiants nazis, est devenue majoritaire dans la Deutscher Hochschulring, regroupant les différentes "corpos"[19]. L'Université d'Erlangen et ses étudiants semblaient donc précurseurs.

Comme l'explique Gary C. Fouse[20], même si les Nazis ne tenaient pas toujours en très haute estime les universitaires et les intellectuels, Erlangen et son université semblaient occuper une place particulière. Une branche locale du NSDAP s'implanta en ville dès le 31 mai 1922, s'attachant le soutien de la population locale. Le 17 mai 1923, Adolf Hitler prononça une allocution à la Kolosseumssaal de la ville, sur la Henkestrasse, dans laquelle il exposait les objectifs du mouvement national-socialiste. Le 26 mars 1928, il revint dans cette même salle pour s'exprimer devant les étudiants à la veille d'une élection étudiante. Et le 13 novembre 1930, c'est devant une audience très nombreuse composée d'étudiants et de professeurs de l'université - dont le recteur d'alors, le Dr Alfred Klotz - qu'il s'exprime encore. Cette intervention survient à la veille d'une nouvelle élection de la section locale de l'Allgemeiner Studentenausschuss (AStA). Le succès de cette prestation fût certain car, le lendemain, le NSDstB obtint 83 % des votes exprimés lors du scrutin. Et Gary C. Fouse de relever (en la transcrivant en anglais), cette citation de Hitler s'exprimant en 1930 sur l'université d'Erlangen : "I will never forget this university. Its youth were the first to declare their support for me."[21]

Progression hiérarchique[modifier | modifier le code]

Rentré du Japon en 1929, Eugen Herrigel obtient un poste de professeur titulaire d'une chaire de philosophie à l'université Friedrich-Alexander d'Erlangen (Bavière), dans le contexte de la poussée du National-socialisme.

En 1933, soit l'année même oú Hitler devient chancelier du Reich, son nom apparaît sur une liste - établie par le ministre nazi de l'instruction publique du land de Bavière, Hans Schemm - de candidats pressentis pour le poste de recteur de l'université de Munich, après que le philosophe Martin Heidegger eut décliné l'offre qui lui était faite de le lui attribuer[22]. Eugen Herrigel fut-il mis au courant ? Quoi qu'il en soit, il n'obtint pas le poste. Mais toujours est-il que le Pr Norbert Kapferer relève qu'Eugen Herrigel avait rejoint, de manière concomitante en cette même année 1933, la Nationalsozialistische Lehrerbund (NSLB) ou Ligue national-socialiste des enseignants[23]. Ce qui pourrait expliquer la présence de son nom sur cette liste de nomination. D'autant que ledit NSLB avait été fondé par le même Hans Schemm, le 21 avril 1929, avec un siège établi à Bayreuth. Sans doute est-il intéressant de souligner ici que l'adhésion des enseignants à cette organisation - qui promouvait un enseignement et une éducation scolaires reposant sur les bases du national-socialisme - n'était en rien obligatoire.

Toujours à la même époque, Eugen Herrigel fait un pas de plus dans son ralliement au national-socialisme : comme le relève une fois encore le Pr Norbert Kapferer[24], il adhère, en 1935 au plus tard, à la Kampfbund für deutsche Kultur (KfdK) ou Ligue combattante pour la culture allemande, fondée en 1928 par l'idéologue du NSDAP et théoricien du nazisme Alfred Rosenberg pour promouvoir l'aryanisation de la culture allemande et lutter contre l'art dégénéré. Concernant la date précise de son adhésion, même si le PrNorbert Kapferer ne la donne pas précisément, on peut raisonnablement formuler l'hypothèse d'une concomitance avec la période de la rédaction du texte de la conférence devant l'Académie d'administration publique (Verwaltungsakademie) - jamais publiée - d'Eugen Herrigel, Nationalsozialismus und Philosophie (ou National-socialisme et philosophie)[25], dont les feuillets dactylographiés sont aujourd'hui conservés à la Universitätsbibliothek Erlangen-Nürnberg. Avant ou après à son adhésion au KfdK ? Brian Victoria relève, quoi qu'il en soit, dans un passage du texte de Herrigel qu'il a traduit de l'allemand vers l'anglais[26], que celui-ci affiche ouvertement sa pleine et entière adhésion au tournant idéologique et politique que connaît l'Allemagne et encore plus à la personne d'Adolphe Hitler, le Führer : "The miracle happened. With a tremendous drive that made all resistance meaningless, the German Volk was carried away. With unanimous determination it endorsed the leader... The fight for the soul of the German Volk reached its goal. It is ruled by one will and one attitude and commits itself to its leader with a kind of unity and loyalty that is unique within the checkered history of the German Volk." [27] Un extrait dans lequel Herrigel s'appuie par trois fois sur le mot Volk, soit ici le peuple allemand tel que conçu par le mouvement völkisch, et qui peut se traduire ainsi : "Le miracle s'est produit. Avec une incroyable énergie qui a rendu toute résistance vide de sens, le Volk allemand a été emporté. Avec une détermination unanimement partagée, il a approuvé son chef... Le combat pour l'âme du Volk allemand a atteint son but. Il est mu par une seule volonté et une seule attitude et s'engage aux côtés de son chef dans une sorte d'unité et de loyauté qui est unique dans l'histoire attestée du Volk allemand."

De fait, sa carrière va finalement progresser au sein de la hiérarchie universitaire. À partir de 1936 et jusqu'en 1938, Eugen Herrigel prend la tête du département de philosophie de l'université. Le 1er mai 1937, il rejoint le parti nazi et reçoit le numéro d'adhérent 5499332[28]. Un engagement que l'on peut analyser comme un acte d'adhésion personnel, mais aussi comme une reconnaissance par le NSDAP de la conformité d'Eugen Herrigel aux valeurs du parti. Par analogie, on peut citer ici le philosophe et écrivain Jean-Pierre Faye[29] qui, analysant l'adhésion le 1er mai 1933 du philosophe et universitaire Martin Heidegger déjà cité, souligne "le fait que l'adhésion au parti unique est difficile dans le Reich hitlérien. Contrairement à l'Italie mussolinienne, où tout le monde prend sa carte, comme la "carte du pain". Il y aura 24 millions d'adhérents au Parti fasciste, 8 millions seulement au parti hitlérien. Le geste de l'adhésion est donc grave et contrôlé." Ce ralliement semble avoir accéléré la carrière d'Eugen Herrigel puisqu'il devient vice-recteur de l'université d'Erlangen de 1938 à 1944, puis recteur jusqu'en 1945, avant d'être démis de ses fonctions lors de la dénazification du pays[30].

L'activité éditoriale[modifier | modifier le code]

Les recherches Pr Niels Gülberg de l'université Waseda au Japon permettent de dresser une liste des textes et articles rédigés par Eugen Herrigel depuis ses années d'étude à Heidelberg[31].

  • 1913 - Zur Logik der Zahl (Dissertation, Université de Heidelberg).
  • 1923 - Emil Lasks Wertsystem, in: Logos XII/1, 1923/4, pp. 100-122.
  • 1926 - Urstoff und Urform. Ein Beitrag zur Philosophischen Strukturlehre (Habilitation Heidelberg 1922), (Heidelberger Abhandlungen zur Philosophie und ihrer Geschichte Bd. 8), Tübingen [J. C. B. Mohr].
  • 1929 - Die metaphysische Form. Eine Auseinandersetzung mit Kant. 1. Halbbd.: Der mundus sensibilis, Tübingen [J. C. B. Mohr].
  • 1934 - Die Aufgabe der Philosophie im neuen Reich (La Tâche de la philosophie dans le nouveau Reich), in: Pfälzische Gesellschaft zur Förderung der Wissenschaften, pp. 26- 32.
  • 1935 - Nationalisozialismus und Philosophie (National-socialisme et philosophie) : Herrigel rédige ce texte - jamais imprimé - pour une conférence donnée devant l'Académie d'administration publique (Verwaltungsakademie) et dont les feuillets dactylographiés sont aujourd'hui conservés à la Universitätsbibliothek Erlangen-Nürnberg[32].
  • 1936 - Die ritterliche Kunst des Bogenschießens (L'art chevaleresque du tir à l'arc), in: Nippon. Zeitschrift für Japanologie Bd. 2(4), Oktober 1936, pp. 193- 212.
  • 1941 - Die Tradition im japanischen Volks - und Kulturleben (La Tradition du peuple japonais - et sa vie culturelle), in: Kulturmacht Japan, o.J. [1941], pp.14-15.
  • 1944 - Das Ethos des Samurai (L'Ethos du samouraï), In: Feldpostbriefe der philosophischen Fakultät, Nr. 3, Sommersemester 1944, Friedrich-Alexander Universität Erlangen.
  • 1948 - Zen in der Kunst des Bogenschießens (Le Zen dans l'art du tir à l'arc), Weilheim/Obb. [O. W. Barth].
  • 1958 - Der Zen-Weg. Aufzeichnungen aus dem Nachlaß (La Voie du Zen), in Verbindung mit Gusty Herrigel hrsgg. v. Hermann Tausend, Weilheim/Obb. [O. W. Barth].

Étude du "Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc"[modifier | modifier le code]

Zen et arts martiaux sous l'ère Meiji : quelle réalité à l'époque du séjour d'Eugen Herrigel au Japon ?[modifier | modifier le code]

Un zen persécuté qui cherche à retrouver sa place dans une société en pleine mutation[modifier | modifier le code]

Dans son article "Rules of Purity" in Japanese Zen[33] le Pr T. Griffith Foulk dresse un état des lieux de la situation du bouddhisme au Japon, toutes écoles confondues, à l'aube de l'ère Meiji (1868-1912) et durant les années qui suivent. Avec la fin shogunat des Tokugawa et la restauration du pouvoir impérial en 1867, le pays se modernise et s'industrialise à marche forcée, s'inscrivant dans le sillon tracé par les grandes puissance coloniales occidentales. Dans ce contexte, le bouddhisme fait figure, dans l'esprit de nombreux dirigeants du nouveau gouvernement, de religion arriérée et superstitieuse.

De fait, le bouddhisme subit un régime extrêmement dur dans les premières années de l'ère Meiji. Foulk relève l'apparition d'un mouvement dénommé haibutsu kishaku. Soit littéralement "abolissez le bouddhisme et détruisez Shākyamuni". Ce qui conduit à la destruction pure et simple de temples, à la confiscation de leurs terres, et conduit les prêtres bouddhistes à abandonner la robe pour retourner à la vie laïque. De sorte qu'en 1876, le nombre de temples bouddhistes avait chuté à 71.962, soit 80% de moins que durant la période Tokugawa. Le gouvernement en place édicte alors des une politique de séparation totale entre le shintoïsme et le bouddhisme (shinbutsu bunri), et redonne au premier sa place de religion officielle (car "ancienne" et "pure") de la nation japonaise.

Le pouvoir promulgue également des lois visant à laïciser ce qui subsiste de la prêtrise bouddhiste, en transformant celle-ci en profession tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Par exemple, une ordonnance de 1872 autorisa les moines à "manger de la viande, se marier et porter des cheveux". D'autres textes autorisèrent les moines bouddhistes à conserver leur nom de famille laïque (contrairement à l'usage traditionnel de leur nom religieux, ou nom dans le Dharma) dans l'optique du recensement national, et les soumis également au régime de la conscription dans les forces armées.

Malgré tout, ainsi que le rappelle T. Griffith Foulk, le pouvoir politique retint l'organisation traditionnelle des temples bouddhistes, hiérarchisés entre temple-mère (en japonais honzan) et temples branches qui étaient subordonnés au premier. Ce dans le but d'assurer un contrôle étatique sur le bouddhisme. En 1872, l'unification administrative des principales traditions bouddhistes s'était opéré : Tendai, Shingon, Jodo, Jodo Shin, Nichiren, Ji et Zen. En ce qui concerne la tradition zen en particulier, une nouvelle entité administrative apparu, dénommée Zenshu, plaçant de fait sous l'autorité d'un unique prêtre surintendant (kancho) les écoles Rinzai, Sōtō et Ôbaku. Néanmoins cette organisation se révélera à l'usage inopérante et, en 1874, les divers groupements historiques de temples Rinzai et Sōtō furent autorisés à se constituer en deux organisations distinctes. Un peu plus tard, en 1876, les contrôles furent assouplis encore un peu plus, autorisant de fait les écoles Ôbaku et Rinzai à se fragmenter en structures indépendantes, chacune avec à sa tête un temple-mère et un réseau de temples affiliés qui ressemblait fortement à l'organisation telle qu'existante durant la période tardive des Tokugawa. L'école Sōtō restait quant à elle une seule et unique formation religieuse, ayant pour particularité d'avoir à sa tête deux temples-mères, Eiheiji et Sōjiji.

Comme le souligne T. Griffith Foulk, les attaques à l'encontre des institutions bouddhistes et de leurs idées qui survinrent aux débuts de l'ère Meiji doivent être contextualisées dans le projet de modernisation (donc d'occidentalisation) et de la construction de la nation japonaise. S'appuyant sur les travaux de James Ketelaar[34], qui a étudié la persécution du bouddhisme durant l'ère Meiji, T. Griffith Foulk rappelle que celui-ci identifie trois arguments principaux qui sous-tendent et nourrissent la critique anti-bouddhiste d'alors :

  1. L'inutilité socio-économique des prêtres et des temples, qui affaiblissait l'entrée de la nation dans le "courant civilisateur" ;
  2. le caractère exogène à la culture japonaise de ces enseignements, qui promouvaient prétendument la désunion et étaient de fait incompatibles avec les orientations d'une "nation impériale" ;
  3. la dimension mythologique de l'histoire du bouddhisme - i.e. dans l'esprit de ses contempteurs son aspect non scientifique, et donc non compatible avec le Japon moderne qui s'édifiait alors.

T. Griffith Foulk note que les deux premiers arguments, bien qu'opérants, étaient malgré tout éculés car bien connus et utilisés depuis plus de mille ans en Chine, où le bouddhisme avait été également persécuté à plusieurs reprises sur la base de ces mêmes critiques. Le troisième point, en revanche, rencontrait, lui, beaucoup plus d'écho : le bouddhisme était une religion pétrie de superstitions, se fondant sur une cosmogonie et une histoire erronées. Or, selon T. Griffith Foulk, ces arguments découlaient du même corpus intellectuel rationaliste et historiciste inspiré par l'Occident et promu par les tenants d'une occidentalisation du Japon.

Dans ce contexte hostile au bouddhisme, et donc au Zen, T. Griffith Foulk souligne que ce dernier, pour retrouver une légitimité aux yeux des instances politiques du pays, va procéder à un mouvement "d'auto-réinvention" complexe. En particulier, les tenants du Zen vont mettre en exergue l'aspect communautaire, hiérarchique, ascétique et hautement discipliné de l'entrainement monastique traditionnel. Autant de caractéristiques partagées avec la structure sociale japonaise et qui étaient, de fait, très recherchées dans un monde désormais constitué d'entreprises, d'usines et d'unités militaires, que les oligarques de l'ère Meiji étaient alors en train de bâtir. Se rappelant par ailleurs que la fondation des premiers monastères Zen au Japon au XIIIe siècle s'était opéré sous le patronage du bakufude Kamakura, ces défenseurs de la cause du Zen mettaient également en exergue le lien putatif entre Zen et bushido, la "voie du guerrier", ce qui permettait de promouvoir les anciennes valeurs du Japon féodal tout en les associant au Japon moderne.

Arts martiaux : réhabilitation de la figure du samouraï et transition du "jutsu" au "do" à l'heure du nationalisme nippon[modifier | modifier le code]

Eugen Herrigel entre mystique, romantisme et mythes germaniques[modifier | modifier le code]

Maître Eckhart, pierre angulaire de la pensée d'Eugen Herrigel[modifier | modifier le code]

Dans le cadre du tutorat qu'il assurait auprès de certains des étudiants japonais séjournant à Heidelberg, le Pr Niels Gülberg souligne bien que Herrigel, ancien étudiant en théologie de 1907 à 1908, faisait la démonstration régulière non seulement de sa connaissance de l'œuvre de Maître Eckhart, mais que de surcroit il la maîtrisait dans sa langue originale. Ainsi Ishihara Ken, qui se souvient que, souhaitant approfondir sa connaissance du mystique rhénan auprès d'Eugen Herrigel, il lui avait demandé de le lire dans le texte, et pour cela de travailler l'allemand médiéval avec lui[35]. Plus généralement, le Pr Niels Gülberg relève que Maître Eckhart faisait partie des auteurs sur lesquels Herrigel intervenait régulièrement auprès des étudiants japonais qu'il suivait en tutorat.

On sait également, toujours grâce aux travaux du Pr Niels Gülberg et à ceux du Pr Shoji Yamada (qui cite le témoignage direct de Kita Reikichi, qui était alors étudiant à Heidelberg)[36], que Heinrich Rickert avait choisi Eugen Herrigel comme assistant pour son séminaire consacré justement à MaÎtre Eckhart, donné durant le semestre d'été 1922. Sans doute n'était-ce pas le fruit du hasard compte-tenu de la connaissance que Herigel devait posséder de la mystique rhénane. Fait notable, au mois de juin de cette année, Kita Reikichi fit un exposé consacré au Zen dans le cadre dudit séminaire. Celui-ci se souvient que "Herrigel lui-même, qui relu et corrigea le texte, réagît avec un grand enthousiasme du fait de son affinité naturelle avec le mysticisme". Et de poursuivre : "J'expliquais que la caractéristique qui distingue le Zen est sa méthode unique pour unifier contemplation et action" et "le professeur Herrigel, qui était présent, déclara qu'il n'avait jamais assisté à un séminaire comme celui-ci"[37]. Le Pr Niels Gülberg parle même d'une réaction "enthousiaste" d'Eugen Herrigel[38]. Un événement qui participa sans doute à la rencontre de Herrigel avec le Zen.

De cette fréquentation régulière de la pensée d'Eckhart naquit finalement l'idée chez Herrigel d'en tirer un livre. Dans la conférence qu'il lui a consacré, Matthias Obereinsenbuchner - psychologue et pratiquant du kyudo - cite l'étude de Wolfgang Wilhelm, publiée sous le titre Drei bedeutende Deutsche Denker in Sendai: Herrigel, Löwith, Singer, dans laquelle est retranscrite une lettre de Herrigel datant de décembre 1935 et envoyée à Ken Ishihara, l'un de ses anciens étudiants japonais à Heidelberg et lui-même spécialiste d'Eckhart[39]. Eugen Herrigel rappelle à son correspondant qu'il se consacre depuis de nombreuses années déjà à l'étude de l'œuvre du mystique rhénan. Il lui explique qu'il souhaite se consacrer désormais à l'écriture d'un ouvrage à même d'affirmer si, oui ou non, Eckhart peut être considéré comme un mystique[40]. Il semblerait que cette lettre laisse à penser que Herrigel jugeait au final la mystique et le christianisme incompatibles : "Echte Mystik und Christentum sind unverträglich." Mais ce projet de livre n'aboutira pas puisqu'il n'y aura aucune publication.

Une vision d'Eckhart sous influence völkisch[modifier | modifier le code]

Brian Victoria et le Pr Karl Baier[41] (Université de Vienne, Autriche) se sont penchés en 2013 et 2014, dans le cadre d'une série de trois articles publiés dans The Asia-Pacific Journal sous le titre A Zen Nazi in Wartime Japan[42][43][44], sur les liens et/ou affinités personnels ou intellectuels qui existaient D.T. Suzuki, Karlfried Graf Dürckheim, Eugen Herrigel et Yasutani Haku'un, avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, à l'heure de l'émergence et de l'exacerbation des nationalismes allemands et japonais. L'occasion pour ces deux universitaires de mettre en exergue l'usage très spécifique qui a été fait dans les cercles intellectuels et universitaires allemands, dès la fin du XIXe siècle, de l'œuvre de Maître Eckhart. Brian Victoria analyse ainsi la place particulière qu'occupe Eckhart dans certains cercles intellectuels allemands dès le XIXe siècle :

  • « Maître Eckhart était l'incarnation d'un courant majeur de la spiritualité Nazi. C'est-à-dire que, à l'intérieur de la pensée allemande völkisch, Eckhart représentait l’essence même de la véritable foi germanique. La manière dont Maître Eckhart a été appréhendé en Allemagne a très souvent varié au fil des époques, Eckhart se retrouvant associé au nationalisme allemand au début du XIXe siècle suite à l'occupation par Napoléon de parties importantes de l'Allemagne. De nombreux romantiques et autres adhérents à l'idéal allemand considéraient Eckhart comme un mystique allemand absolument unique et l'admiraient pour avoir écrit en allemand plutôt qu'en latin et osé s'opposer au monde scolastique latiniste ainsi qu'à la hiérarchie de l’Église catholique. Au XXe siècle, le national-socialisme – ou tout du moins certaines personnalités majeures du national-socialisme – se sont appropriées Eckhart car elles le considéraient comme un précurseur d'un Weltanschauung allemand spécifique. En particulier, Alfred Rosenberg considérait Eckhart comme un mystique allemand ayant anticipé sa propre idéologie, le positionnant comme une personnalité clef dans l'histoire de la culture allemande. Par conséquent, Rosenberg inclût un long chapitre consacré à Eckhart, intitulé « Mysticisme et action », dans son livre Le Mythe du vingtième siècle. Rosenberg était l'un des idéologistes en chef du nazisme et Le Mythe du vingtième siècle arrivait, en termes d'importance, en seconde position juste derrière le Mein Kampf de Hitler. En 1944, plus d'un million d'exemplaires en avaient été vendus. Rosenberg était attiré par Eckhart, le considérant comme l'un de ceux ayant le plus précocement formulé la « volonté » comme concept suprême. »[45]

Le Pr Karl Baier, dans son article, détaille plus avant l'incidence que cette perception de l'œuvre de Maître Eckhart a pu avoir sur celle de Herrigel[46]:

  • "Durant la période Nazi l’interprétation völkisch d’Eckhart continua. Dans son Mythe du vingtième siècle l’idéologue du NSDAP Alfred Rosenberg cita de manière extensive Eckhart comme le pionnier la foi allemande. En 1936 Eugen Herrigel établit des parallèles entre Eckhart et le Zen dans son article L’Art chevaleresque du tir à l’arc[47] qui devint une source majeur pour Dürckheim. Herrigel regarde Eckhart et le Zen depuis la perspective typique des protagonistes du mysticisme völkisch : « On dit souvent que le mysticisme et en particulier le bouddhisme conduit à une attitude passive, un désir d’évasion de la réalité qui est hostile au monde. […] Celui qui est terrifié se détourne de ce chemin vers le salut à travers la paresse et en retour fait l’éloge de son propre caractère faustien. Celui-ci ne se souvient même pas qu’il y eut un grand mystique dans l’histoire intellectuelle allemande qui, en-dehors du détachement prêchait l’indispensable valeur de la vie quotidienne : Maître Eckhart. Et quel que soit celui qui a l’impression que cette « doctrine » est contradictoire en elle-même, il devrait prendre le temps de réfléchir au peuple japonais, dont la culture spirituelle et le style de vie sont significativement influencés par le bouddhisme zen et qui ne peut être critiqué pour sa passivité et une tendance à un désir d’évasion de la réalité. Les Japonais sont si incroyablement actifs non parce qu’ils sont mauvais, de tièdes bouddhistes mais parce que le bouddhisme vital de leur pays les encourage à l’activité. »"

Par ailleurs, une toute première occurrence du nom d'Eckhart apparait dès la deuxième partie de ce même article de 1936, qui rappelle que Herrigel avait à l'esprit en se rendant au Japon de découvrir concrètement le moyen de parvenir au "détachement" qu'il discerne chez le penseur rhénan : "Pourquoi je choisis d'étudier l'art du tir à l'arc mérite quelques explications. Même lorsque j'étais étudiant, je m'intéressais au mysticisme, et tout particulièrement au mysticisme allemand, et je sentais qu'il me manquait quelque chose pour le comprendre totalement. Une essence que je n'arrivais pas à identifier et à propos de laquelle je n'arrivais à trouver aucune information. Je sentais que je me trouvais face à une porte ultime, mais que je ne possédais pas la clé pour l'ouvrir. Lorsque l'on me proposa un poste pour quelques années à l'Université impériale Tohoku, je saisis cette opportunité de découvrir le Japon et son peuple fascinant et par dessus tout d'entrer en contact avec le bouddhisme vivant et de découvrir la clé de ce détachement. Maître Eckhart accorde une très haute importance à ce détachement mais ne donne aucune indication pour l'atteindre."

À l'aune du national-socialisme, de quoi la "chevalerie" de Herrigel est-elle le nom ?[modifier | modifier le code]

Le Pr Karl Baier détaille les grandes thèmes et concepts qui sous-tendront après la Première Guerre mondiale les pensées nationaliste et national-socialiste allemandes. Et de constater : "Aussi étrange que cela puisse paraître aujourd’hui, la combinaison d’une nouvelle religiosité, l’intérêt dans les religions asiatiques, la pensée nationaliste et une fréquente attitude anti-démocratique […] n’avait rien d’exceptionnel à cette époque. […] Les vues de l’extrême droite sectaire weimarienne [reposaient] sur un grand nombre d’organisations, de cercles de lecture, de groupes paramilitaires et de ce que l’on désignait sous le terme de Bünde (ligues) en connexion avec le Mouvement de la jeunesse allemande Die deutsche Jugendbewegung et le mouvement de la Réforme de la vie (Lebensreform)." Et Karl Baier de citer un ouvrage de Karla Poewe : « Les Bünde éteint spécifiquement allemandes. Ce qui les rendit si pérennes durant les années allant de 1919 à 1933 était en fait que ni les observateurs ni les participants ne pouvaient décider de ce qu’était leur nature. Étaient-elles religieuses, philosophiques ou politiques ? La réponse est : les trois à la fois. »[48] De fait, en ce qui concerne Eugen Herrigel, les connexions entre sa pensée personnelle et les courants völkisch et national-socialiste ont influé sur sa compréhension du mysticisme, du spirituel, du Zen et du Japon et ne ne semblent pas se limiter à la seule l'œuvre d'Eckhart.

Dans son article A Zen Nazi in Wartime Japan: Count Dürckheim and his Sources—D.T. Suzuki, Yasutani Haku’un and Eugen Herrigel, Brian Victoria revient sur le concept « d'homme nordique » tel qu'Alfred Rosenberg l'applique à Maître Eckhart dans son Mythe du vingtième siècle paru en 1930[49] : « Rosenberg inclût également cette description de "l'homme nordique allemand" sur un mode à la semblance du Zen : "L'homme nordique allemand est l'antipode des deux directions, se saisissant des deux pôles de notre existence, combinant le mysticisme avec une vie d'action, porté par un sentiment vital dynamique, soulevé par la croyance en une volonté créatrice libre. Maître Eckhart aspirait à devenir un avec lui-même. C'est certainement notre propre désir ultime." » Or, il s'avère que Herrigel s'appuie sur ce même concept "d'homme nordique allemand" dans le texte de sa conférence donnée devant l'Académie d'administration publique en 1935, intitulé Nationalisozialismus und Philosophie (National-socialisme et philosophie). Mais en se référant à Nietzsche, dont la pensée et l'œuvre furent elles aussi largement détournées par le national-socialisme. Matthias Obereinsenbuchner en cite cet extrait dans sa conférence de 2005, Eugen Herrigel und der westliche Blick auf die fernöstliche Kultur[50]: « La race de maître que Nietzsche distingue dans l'Homme nordique ramène les Juifs à la qualité de peuple esclave. Si l'on suit Nietzsche dans ce qu'est cette race de maître, l'Homme nordique - avec son caractère guerrier et sa disposition spirituelle à commander - devrait l'emporter dans le futur. » Herrigel poursuit ensuite son propos en estimant que, fort des apports de la philosophie officielle allemande, l'ego de l'Homme nordique allemand finira par primer et s'imposer dans la conscience européenne. Soit en allemand dans le texte : « Den Herrenmenschen sieht Nietzsche im nordischen Menschen verkörpert, den Sklavenmenschen im Juden. So ist nach Nietzsche der Herrenmensch, der nordische Mensch mit seiner kriegerischen und einsatzbereiten Seele der Mensch, der befehlen kann und daher in Zukunft herrschen soll. Hier ist also die Rede von dem farblosen allgemeinmenschlichen Ich, das wir im Zusammenhang mit der offiziellen deutschen Philosophie kennerlernten, grundsätzlich überwunden. An seine Stelle tritt das Ich des nordischen Menschen, das deutsche Selbstbewusstsein mit seiner grundlegenden Sendung für das europäische Bewußtsein überhaupt. »[51] Cette conférence constitue en-soi un texte précurseur puisqu'il précède d'une année l'article de Herrigel Die ritterliche Kunst des Bogenschießens (L'art chevaleresque du tir à l'arc, 1936), qui jette les fondations du futur Zen in der Kunst des Bogenschießens (Le Zen dans l'art du tir à l'arc, 1948). Une conférence qui est par ailleurs concomitante, il est important de le souligner, avec deux autres éléments connus de la vie de Herrigel et cités plus haut : sa lettre de 1935 dans laquelle il explique à Ken Ishihara son intention de consacrer un livre à Maître Eckhart ; son adhésion à la Kampfbund für deutsche Kultur (KfdK), ou Ligue combattante pour la culture allemande, fondée justement par Alfred Rosenberg.

Toujours en croisant les travaux de Brian Victoria, du Pr Karl Baier et de Matthias Obereisenbuchner, on peut souligner que Herrigel s'inscrivait parfaitement dans les objectifs politiques et intellectuels du Reich dans sa volonté ouvertement affichée d'établir coûte que coûte une proximité entre pensée völkisch, national-socialisme, culture martiale et Zen. Pour détailler et mieux appréhender ce paradigme propre à l'époque, ainsi que les affinités que cherchaient à tisser certains idéologues et intellectuels tant japonais qu'allemands sur l'imagerie du guerrier et donc de la connexion entre les figures supposées spirituelles du samouraï et celle du chevalier, Brian Victoria s'appuie sur un exemple, dans son article A Zen Nazi in Wartime Japan: Count Dürckheim and his Sources — D.T . Suzuki, Yasutani Haku’un and Eugen Herrigel.[52] Il s'attache ainsi à détailler la manière - et les effets connexes - dont D.T. Suzuki entrepris en 1938 de faire traduire le plus rapidement que possible son livre paru au Japon, Le Zen et la culture du Japon. Le même D.T. Suzuki à propos duquel son éditeur Handa Shin, cité par Brian Victoria, disait que "ses écrits sont réputés pour avoir fortement influencés l'esprit militariste de l'Allemagne nazie". Ce projet de publication - sous le titre de Zen und die Kultur Japans - aboutit en 1941, après avoir bénéficié d'un soutien précoce en Allemagne puisque, avant même que l'ouvrage soit disponible en librairie, la presse l'avait chroniqué et encensé. En particulier le Völkischer Beobachter (littéralement L'Observateur Völkisch), organe de presse officiel du parti nazi qui comptait pas moins de 1,7 millions de lecteurs jusqu'en 1944. Dans l'édition du 11 janvier 1942 du Völkischer Beobachter, Brian Victoria signale ainsi la parution d'un article[53] reproduisant au fil de quatre pages des bonnes feuilles tirées du livre de D.T. Suzuki, sous le titre Zen und der Samurai et sous-titré Von der Todesbereitschaft des japanischen Kriegers, soit "Zen et samouraï / De la volonté de mort du guerrier japonais". Brian Victoria note qu'ici, sans surprise, s'exprime dans cette sélection de bonnes feuilles l'intérêt du nazisme pour un Zen supposé à-même de concourir au développement de l'aptitude du guerrier à mourir. Les mots "mort", "mourir", "mortel" apparaissent pas moins de quatorze fois. Brian Victoria met d'ailleurs en exergue le contenu de la phrase d'introduction : « Le problème de la mort est un grand problème pour chacun d'entre nous ; elle est cependant plus prégnante pour le samouraï, pour le soldat, dont la vie est totalement dévolue au combat, et le combat signifie la mort des combattants des deux parties." Et D.T. Suzuki de citer le Hagakure, un code d'honneur du samouraï datant du début du XVIIIe siècle rédigé par Yamamoto Jōchō (1659-1719), un ancien samouraï contraint à l'exil et qui dû prendre par la force des choses la robe de moine Zen : "Nous lisons ce qui suit dans le Hagakure : "Le Bushido signifie la volonté déterminée de mourir. Lorsque vous vous trouvez à la bifurcation des voies, choisissez sans hésiter la voie de la mort. Il n'y a pas de raison particulière à cela si ce n'est que votre esprit y est prêt et disposé à régler cette affaire. Certains pourront dire que, si vous mourrez sans atteindre l'objectif, c'est une mort inutile, une mort de chien. Mais lorsque vous vous trouvez à la bifurcation des voies, vous n'avez besoin d'aucun calcul pour atteindre l'objectif. Nous préférons tous la vie à la mort, et nos calculs et raisonnements iront nécessairement du côté de la vie. Si vous manquez ainsi l'objectif et restez en vie, vous êtes véritablement un lâche. C'est une observation importante. Dans le cas où vous mourriez sans avoir atteint l'objectif, il se peut que ce soit une mort de chien - un acte de folie, mais il n'y aura aucune incidence sur votre honneur. Dans le Bushido, l'honneur prime sur tout." »

Brian Victoria relève que les membres de la Schutzstaffel (SS) - dont la devise était "Meine Ehre heißt Treue", ou "Mon honneur s'appelle fidélité" - durent être particulièrement sensibles à ce propos et à ces pages de D.T. Suzuki, très précisément choisies pour être publiées dans cet organe officiel du régime nazi. Brian Victoria souligne que "ce n'est pas une coïncidence si l'accent a été mis tout à la fois sur l'honneur et la loyauté dans la SS et sur un code du Bushido supposément inspiré par le Zen, sachant qu'à la fin de 1937 Heinrich Himmler avait reçu d'Adolph Hitler la permission de façonner la SS sur le modèle du samouraï. Le but ultime de Himmler était que, dans une Allemagne victorieuse, la SS formerait une force d'élite qui dirigerait le pays comme l'avaient fait les samouraïs". Brian Victoria synthétise sa pensée en citant Bill Maltarich et son livre Samurai and Supermen: National Socialist Views of Japan : "Si l'Europe avait toujours montré un intérêt pour le samouraï, c'est l'Allemagne qui donnait la tendance suite à son alliance avec le Japon, et ce fut la SS de Himmler qui bâtit sur cette caste une analogie de la similitude parfaite et ce malgré la distance géographique. Tout comme l'avait fait le code rigide et pétri de principes du samouraï, tout du moins dans la perception qu'en avait le Japon à cette époque, qui influençait et améliorait l'ensemble du peuple japonais, la SS montrerait et montrait l'exemple à l'ensemble de l'Allemagne."[54] Himmler était tellement obnubilé par les samouraïs qu'il en vint à commander un livret sur leur histoire et leurs valeurs, ouvrage qui devait ensuite être distribué aux membres de la SS. Ce livret fut publié en 1937 sous le titre Die Samurai, Ritter des Reiches in Ehre und Treue[55], ce que l'on pourrait traduire par Les samouraïs, chevaliers de l'empire dans l'honneur et la loyauté. L'auteur du livre, Heinz Corazza, y insistait sur l'importance supposée des samouraïs en tant que force ayant permis au Japon de devenir une puissance dirigeante mondiale. De son côté, Himmler rédigeât une introduction dans laquelle il mit l'accent sur le rôle similaire que devait tenir la SS en Allemagne. Il y affirmait que les lecteurs en arriveraient à "considérer que ce sont principalement les minorités incarnant la valeur la plus haute qui donnent au peuple une vie qui, en termes terrestres, est éternelle".[56]

De fait, cette volonté ambiante de démontrer l'existence de puissants liens et des correspondances entre samouraïs nippons et chevaliers teutoniques, icônes fantasmées et célébrées tant par les tenants d'un peuple japonais martial et pur (incarné par "l'esprit Yamato" ou Yamato-damashii) que par les tenants allemands du mouvement völkisch et du national-socialisme, a rencontré un écho plus que certain chez Eugen Herrigel. Pour preuve, la conférence donnée par Herrigel durant le semestre d'été de 1944, dont le titre s'accorde parfaitement avec ces considérations et qui prouve qu'il apporta avec diligence sa contribution à cet édifice idéologiquement douteux. Celle-ci avait justement été intitulée Das Ethos des Samurai,[57] soit L'Ethos du samouraï. Matthias Obereisenbuchner en extrait des citations symptomatiques de la nature réelle de la pensée de Herrigel.[58] Ce dernier y expose par exemple l'idée que la voie du chevalier doit s'entendre dans son sens le plus profond, c'est à dire celui de la mort, affirmation gémellaire des propos développés par D.T. Suzuki ; que ladite voie du chevalier est devenue la manière d'être de tout le peuple japonais et que cela s'exprime tout particulièrement dans son armée ; que le sens de l'existence réside dans le sacrifice pour son pays et que si le soldat doit maîtriser d'un point de vue technique les armes, d'un point de vu moral il doit avoir fait l'apprentissage de la mort ; ou encore que le samouraï d'hier est lié au soldat d'aujourd'hui, manière d'affirmer en creux que le soldat du Reich est l'héritier du chevalier teutonique d'hier :

  • "Der Weg des Ritters ist somit, in seinem tiefsten Sinn verstanden, der Weg in den Tod. Oder doch wenigstens der Weg zu derjenigen Gesinnung, welche im Tod um der Treue willen den Sinn des kämpferischen Lebens und die Sehnsucht aller tapferen Herzen sich erfüllen sieht."[59]
  • "Das Samuraitum ist vergangen, sein Ethos lebt weiter. Der Weg des Ritters ist zum Wege des ganzen japanischen Volkes geworden und bekundet sich, wie sich von selbst versteht, am deutlichsten in seiner Wehrmacht."[60]
  • "Aber noch bedeutsamer und kennzeichnender ist eine Art von wehrgeistige Unterricht, der dem Soldaten einprägt, daß der Sinn seines Daseins sich erst darin erfüllt, daß er sich für sein Vaterland opfert. Es wird technisch der Umgang mit Waffen, mo- ralisch aber das Sterben gelehrt."[61]
  • "Denn wo in aller Welt ist die Unbedingtheit des Opfermutes und des Treuseins, durch welche sich der Samurai von gestern und der Soldat von heute auszeichnet noch anzu- treffen – wen nicht gerade im deutschen Volke? Haben dies nicht die letzten fünf Kriegsjahre in geradezu erschütterndem Ausmaße bewiesen? Mögen die Unterschiede im einzelnen noch so groß sein, so verstehen wir unseren tapferen Bundesgenossen im fernen Osten doch in allem Wesentlichen, wie es für uns wie für ihn heiligste Überzeu- gung ist, daß, nach einem tiefen Wort Hölderlins, für das Vaterland noch keiner zu viel gefallen ist."[62]

Analyse du "Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc"[modifier | modifier le code]

Genèse éditioriale[modifier | modifier le code]

Le 25 février 1936, Eugen Herrigel intervient devant les membres berlinois de la Société allemande-japonaise[63]. À la suite de quoi, il se sert de ses notes comme base d'un essai de 20 pages sur son expérience du kyūdō, intitulé Die ritterliche Kunst des Bogenschiessens[64] (soit L'Art chevaleresque du tir à l'arc). En 1948, il l'étendit sous forme d'un petit livre intitulé Zen in der Kunst des Bogenschiessens[65], traduit en anglais en 1953 et en japonais en 1955. La même année, l'ouvrage est édité pour la première fois en français : Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc[66]. La traduction retenue pour le titre mêle curieusement celui de l'essai de 1936 avec celui de 1948.

Analyse du contenu[modifier | modifier le code]

Que contient l'ouvrage de 1948 par rapport à l'article de 1936 ?[modifier | modifier le code]

Le livre contiendrait des idées précises sur l'apprentissage et le contrôle moteur, constituant des leçons utiles pour tout sport ou activité physique. Par exemple, une idée centrale du livre serait qu'à travers des années de pratique, une activité physique devient sans effort, mentalement et physiquement, comme si le corps exécutait des mouvements complexes et difficiles sans contrôle conscient de l'esprit. Il s'agit cependant d'une interprétation qui ne tient pas devant une lecture attentive du livre. Herrigel relate précisément un épisode où il s'était entraîné longuement à lâcher le coup de la manière la plus naturelle possible, à l'instar de l'image utilisée par son maître, comme la masse de neige tombe de la feuille de bambou". Lorsqu'il fit au maître la démonstration du fruit de son entraînement l'issue fut catastrophique. Le maître ne voulut plus avoir affaire à lui. Il faut d'ailleurs remarquer que, dans la relation qu'en fait Herrigel, ce maître n'a jamais fait étudier à son élève le mouvement de retrait du doigt maintenant tendue la corde de l'arc. Il ne s'agit donc ni d'apprentissage ni de contrôle moteur.

L'idée centrale du livre est donc plutôt liée à la question posée par Herrigel à son maître : « Mais comment le coup peut-il partir si ce n'est pas moi qui le tire ? »[67] On retrouve là la difficulté qu'il y a à laisser se déclencher un mouvement corporel sans aucune volition de la part du sujet, difficulté qui a été abordée par un médecin américain du nom de Brown Landone (1847-1945)[68]. Cette idée centrale s'étend jusqu'à la problématique de l'atteinte du but, qui se fait « avec une sûreté somnambulique » et « sans avoir visé consciemment. »

Herrigel décrit d'ailleurs le Zen dans le tir à l'arc comme suit : « L'archer cesse d'être conscient de lui-même en tant que personne appliquée à atteindre le cœur de la cible qui lui fait face. Cet état d'inconscience est obtenu uniquement quand, complètement vide et débarrassé du soi, il devient un avec l'amélioration de sa technique, bien qu'il y ait là dedans quelque chose d'un ordre tout à fait différent qui ne peut être atteint par aucune étude progressive de l'art... ».

Le livre fut un best-seller pendant plus de cinquante ans. De nombreuses idées du livre sont devenues des principes fondamentaux du bouddhisme Zen vu par les Occidentaux, par exemple l'idée qu'un adepte doit étudier des tâches simples pendant des années auprès d'un maître, avant d'être autorisé à effectuer des tâches plus substantielles. Ceci est une interprétation possible du livre de Herrigel, qui ne peut toutefois se résumer à cette trop banale indication.

Critique de l'ouvrage et discussion[modifier | modifier le code]

L'idée de la parenté entre Zen et kyūdō a suscité un certain intérêt au Japon, et particulièrement dans l'est, avec des écoles consacrées au « tir à l'arc zen » [réf. nécessaire]. Cependant cette idée fait l'objet de vives critiques de la part d'universitaires, par exemple Yamada Shōji (ja)[69], qui la qualifie de « mythe ». Pour Robert H. Sharf, cet ouvrage est utile car il illustre les défauts de la majorité des écrits sur le mysticisme bouddhiste[70].

Pour Yamada, les principaux arguments sont basés sur l'expérience très restreinte de Herrigel dans le tir à l'arc ainsi que sur sa méconnaissance du japonais le rendant dépendant d'un interprète qui, pour pallier les contradictions et l'obscurité du discours de Maître Awa, traduisait de manière très libérale. Il est noté d'ailleurs qu'un des épisodes les plus marquants du texte de Herrigel se passe en l'absence d'un traducteur, ce qui rend très douteuse la relation de certains propos du Maître par Herrigel. En outre, le Pr Yamada relate que le courant spiritualiste créé par ce Maître était considéré comme marginal ou farfelu par bien des maîtres du kyūjutsu (le terme traditionnel pour désigner le tir à l'arc japonais) et surtout, que le Maître Awa n'avait aucune formation particulière au Zen.

Le Pr Yamada pointe aussi qu'à la même époque un autre étranger, William R. B. Acker, qui lui avait une connaissance directe du Zen (il vécu durant son séjour au Japon dans un temple Zen), de la langue japonaise qu'il maîtrisait à l'écrit et à l'oral et du kyūjutsu qu'il a pratiqué pendant plus longtemps et plus assidument que Herrigel, ne fait état d'aucun lien particulier entre le kyūjutsu et le Zen dans The fundamentals of Japanese Archery, un traité coécrit avec son maître de tir à l'arc.

Par ailleurs, il semble établi que l'idée d'un lien entre kyūjutsu et Zen soit apparue dans le milieu des pratiquants japonais postérieurement à la traduction en japonais du livre de Herrigel. Pour le Pr Yamada, Herrigel était, dès avant son départ pour le Japon, en quête du Zen, et ne pouvant y accéder directement par la pratique, se serait rabattu sur le kyūjutsu dans lequel il aurait réussi à trouver un peu de ce qu'il cherchait. Herrigel lui-même ne dit pas autre chose dans son livre. Le succès au Japon des idées de Herrigel, un des points dont le pourquoi préoccupe particulièrement le Pr Shoji Yamada, résulterait selon ce dernier de l'image séduisante qu'elles ont donnée d'eux-mêmes aux Japonais.

R.H. Sharf pointe lui la piètre qualité scientifique de l'ouvrage de Herrigel : comme Yamada, il remarque que les moments-clés du récit se sont déroulés en l'absence de tout traducteur mais il note en plus la piètre qualité des comptes-rendus d'observation, un romantisme échevelé, historicisme et la tendance à psychologiser les actes rituels.

De manière paradoxale, une autre critique de Herrigel vient de D.T. Suzuki. Pourtant l'auteur d'une préface élogieuse au livre d'Herrigel, il dira, quelques années après, que « Herrigel essaie d'atteindre le Zen, mais il n'a pas compris le Zen en lui-même. Avez-vous déjà vu un livre écrit par un Occidental qui l'ait compris ? »[71].

La postérité de l'ouvrage au-delà du zen et du tir à l'arc[modifier | modifier le code]

La mode éditoriale du "Zen dans l'art de"[modifier | modifier le code]

Le titre « Zen in the Art of Archery » est à l'origine d'une mode dans les titres de livres : plus de 200 ont eu ensuite des titres similaires [réf. nécessaire], y compris le très populaire Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes, de Robert Pirsig (1974). Le thème commun est qu'accomplir une tâche ordinaire, comme réparer sa moto, peut avoir une dimension spirituelle.

Le zen dans l'art du tir... photographique[modifier | modifier le code]

Source partielle[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

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  4. (en) Shoji Yamada, Shots in the Dark: Japan, Zen, and the West, Chicago, University Press of Chicago,‎ 2009, 304 p. p. (ISBN 978-0226947655), p. 83.
  5. (de) Niels Gülberg, « Eugen Herrigels Wirken als philosophischer Lehrer in Japan (1) », Waseda Blätter, no 4,‎ 1997, pp. 45-47 (lire en ligne)
  6. (de) Niels Gülberg, « Eugen Herrigels Wirken als philosophischer Lehrer in Japan (1) », Waseda-Blätter, no 4,‎ 1997, p. 43. (lire en ligne)
  7. (en) Shoji Yamada, Shots in the Dark: Japan, Zen and the West, Chicago, The University Of Chicago Press,‎ 2009, 304 p. (ISBN 9780226947648), p. 83.
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  71. (ja) Daisetsu Suzuki et Shin'ichi Hisamatsu, « "Taidan: Amerika no zen wo kataru" », Zen bunka, vol. 14,‎ 1959

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Eugen Herrigel, Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc, Bibliothèque de l'initié, Paris, Dervy, 1993 (ISBN 2-8507-6516-3)
  • Eugen Herrigel, La Voie du zen, G. P. Maisonneuve