Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc

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Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc est un petit livre écrit dans les dernières années de sa vie par Eugen Herrigel (de) ( 1884-1955), professeur de philosophie allemand néokantien qui s'intéressa à la philosophie de la logique, ainsi qu'au mysticisme, c'est-à-dire - selon Herrigel - à l'atteinte de « l'état de détachement véritable ». Le contenu de ce livre contenu a eu une grande influence sur la vogue du zen en Occident et a répandu l'idée que le tir à l'arc japonais était en rapport étroit avec le zen. La réalité factuelle de cette notion est contestée.

De 1924 à 1929, il a enseigné la philosophie au Japon à l'université Sendai et, bien que ne lisant ni ne parlant le japonais, il y a étudié le kyūdō (l'art japonais du tir à l'arc) sous la direction du maître Awa Kenzō, qui l'enseignait d'une façon considérée par certains comme une religion mystique, appelée daishadōkyō. Daishadōkyō était une approche du kyūdō qui insistait sur l'aspect spirituel, ce qui la différenciait de la pratique courante de l'époque.

Eugen Herrigel raconte dans son livre qu'il est attiré par le zen, discipline que l'approche occidentale ne permettait pas de comprendre à ce moment-là. Il trouve alors le kyūdō comme support à cette recherche, et de fait, un des sujets du livre est l'approche du zen à travers le kyūdō, qui est évoqué sans s'étendre sur les détails. Les pratiquants du kyūdō peuvent trouver dans ce livre quels sont les points communs avec l'évolution et la démarche de leur propre kyūdō.

Eugen Herrigel : éléments biographiques sur l'auteur[modifier | modifier le code]

Vie personnelle[modifier | modifier le code]

Le Pr Shoji Yamada fournit un certain nombre d'éléments personnels que l'auteur du Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc n'avait pas particulièrement mis en avant dans ses différents écrits[1].

Eugen Herrigel nait le 20 mars 1884 à Lichtenau, près de Heidelberg. Son père se prénommait Gottlob (1850-1926) et sa mère Johann (1850-1915). Au total, ceux-ci eurent sept enfants.

Son père Gotlob était un éducateur et un organiste. À la naissance d'Eugen, celui-ci était l'adjoint du principal de l'école de Lichtenau. Peu de temps après la naissance d'Eugen, la famille parti pour Heidelberg. Elle s'installa dans une agréable maison avec vue sur la vieille ville, non loin de la rivière Neckar.

Les talents d'organiste de Gotlob étaient particulièrement appréciés et reconnus, à tel point qu'on lui demandait régulièrement de se produire lors de la présence de visiteurs importants à l'église. À sa retraite à l'âge de 65 ans, Gotlob pris l'habitude de loger dans la maison familiale des étudiants français, anglais et aussi japonais. Il assumait par la même occasion des fonctions de tuteur à leur égard.

Eugen, qui était le troisième fils de la famille, étudia à l'école élémentaire publique puis au Gymnasium, dont il sorti diplômé en 1903. Il entra à l'université d'Heidelberg où il étudia la théologie de 1907 à 1908, puis la philosophie néo-kantienne de 1908 à 1913. Il obtient son doctorat sous la direction de Wilhelm Windelbandt en 1913. À cette période, il rentre en contact avec Emil Lask.

Appelé durant la Première Guerre mondiale, il sert en qualité de personnel médical de 1914 à 1916. De 1917 à 1918, il occupe la fonction de délégué de l'Imperial Commissioners and Military Speculators (nom de l'organisme tel que traduit en anglais par Shoji Yamada dans son ouvrage, le nom allemand n'étant pas cité)[2].

En 1923, il reçoit sa certification en qualité de professeur d'université, sous la direction de Heinrich Rickert. À cette époque, il aide à la relecture de l'anthologie Zen: der lebendige Buddihismus in Japan (Le Zen, bouddhisme vivant du Japon), paru en 1925. L'ouvrage, rédigé par Ohazama Shuei (1883-1946) et édité par le philosophe August Faust (1895-1945).

Herrigel se marie en premières noces avec la baronne Paula von Beulwitz (1893-1924). Celle-ci l'accompagne au Japon lors de son affectation à l'université de Sendai en 1924. À son arrivée, elle est enceinte et, moins de trois mois après, elle donne naissance le 8 août 1924 à une fille mort-née. Le prénom d'Ulla lui est donné. Paula von Beulwitz décède à son tour le 13 août 1924. Comme le note Shoji Yamada, sans doute extrêmement affecté, Herrigel n'évoquera jamais ce drame personnel dans aucun texte pouvant aborder sa vie personnelle, en particulier dans les éléments biographiques contenus de ses ouvrages. Pour autant, le Pr Niels Gülberg souligne que Herrigel fut terrassé par cette événement, à tel point que ses proches au Japon furent véritablement inquiets pour sa santé, et qu'il fut convalescent jusqu'à l'automne 1924[3].

La carrière professorale[modifier | modifier le code]

Professeur à l'université Sendai (1924-1929)[modifier | modifier le code]

Professeur de l'université d'Erlangen (1929-1945)[modifier | modifier le code]

Contexte historique[modifier | modifier le code]

Afin de saisir le climat universitaire dans lequel évoluait Herrigel à l'époque, on peut relever que l'université d'Erlangen comptait au nombre de celles qui connaissaient une forte pression des associations étudiantes favorables au Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei (NSDAP). Ainsi, comme le souligne Alfred Wahl : "L'Université aussi fut gagnée très tôt car les étudiants issus des couches moyennes anciennes, très antisémites, augmentaient. Ceux d'Erlangen réclamèrent l'instauration d'un numerus clausus pour freiner l'entrée des juifs. En 1929, le Studentenbund y emporta la majorité absolue (...)."[4] Or, à titre de comparaison, ce n'est qu'en 1931 que la Nationalsozialistischer Deutscher Studentenbund (NSDStB), qui rassemblait les étudiants nazis, est devenue majoritaire dans la Deutscher Hochschulring, regroupant les différentes "corpos"[5]. L'Université d'Erlangen et ses étudiants semblaient donc précurseurs.

Comme l'explique Gary C. Fouse[6], même si les Nazis ne tenaient pas toujours en très haute estime les universitaires et les intellectuels, Erlangen et son université semblaient occuper une place particulière. Une branche locale du NSDAP s'implanta en ville dès le 31 mai 1922, s'attachant le soutien de la population locale. Le 17 mai 1923, Adolf Hitler prononça une allocution à la Kolosseumssaal de la ville, sur la Henkestrasse, dans laquelle il exposait les objectifs du mouvement national-socialiste. Le 26 mars 1928, il revint dans cette même salle pour s'exprimer devant les étudiants à la veille d'une élection étudiante. Et le 13 novembre 1930, c'est devant une audience très nombreuse composée d'étudiants et de professeurs de l'université - dont le recteur d'alors, le Dr Alfred Klotz - qu'il s'exprime encore. Cette intervention survient à la veille d'une nouvelle élection de la section locale de l'Allgemeiner Studentenausschuss (AStA). Le succès de cette prestation fût certain car, le lendemain, le NSDstB obtint 83 % des votes exprimés lors du scrutin. Et Gary C. Fouse de relever (en la transcrivant en anglais), cette citation de Hitler s'exprimant en 1930 sur l'université d'Erlangen : "I will never forget this university. Its youth were the first to declare their support for me."[7]

Progression hiérarchique[modifier | modifier le code]

Rentré du Japon en 1929, Eugen Herrigel obtient un poste de professeur titulaire d'une chaire de philosophie à l'université Friedrich-Alexander d'Erlangen (Bavière), dans le contexte de la poussée du National-socialisme.

En 1933, son nom apparaît sur une liste - établie par le ministre nazi de l'instruction publique du land de Bavière, Hans Schemm - de candidats pressentis pour le poste de recteur de l'université de Munich, après que le philosophe Martin Heidegger eut décliné l'offre qui lui était faite de le lui attribuer[8]. Eugen Herrigel fut-il mis au courant ? Toujours est-il qu'il n'obtint pas le poste.

Sa carrière va tout de même progresser au sein de la hiérarchie universitaire. À partir de 1936 et jusqu'en 1938, Eugen Herrigel prend la tête du département de philosophie de l'université. Le 1er mai 1937, il rejoint le parti nazi et reçoit le numéro d'adhérent 5499332[9]. Un engagement que l'on peut analyser comme un acte d'adhésion personnel, mais aussi comme une reconnaissance par le NSDAP de la conformité d'Eugen Herrigel aux valeurs du parti. Par analogie, on peut citer ici le philosophe et écrivain Jean-Pierre Faye[10] qui, analysant l'adhésion le 1er mai 1933 du philosophe et universitaire Martin Heidegger déjà cité, souligne "le fait que l'adhésion au parti unique est difficile dans le Reich hitlérien. Contrairement à l'Italie mussolinienne, où tout le monde prend sa carte, comme la "carte du pain". Il y aura 24 millions d'adhérents au Parti fasciste, 8 millions seulement au parti hitlérien. Le geste de l'adhésion est donc grave et contrôlé." Ce ralliement semble avoir accéléré la carrière d'Eugen Herrigel puisqu'il devient vice-recteur de l'université d'Erlangen de 1938 à 1944, puis recteur jusqu'en 1945, avant d'être démis de ses fonctions lors de la dénazification du pays[11].

L'activité éditoriale[modifier | modifier le code]

Les recherches Pr Niels Gülberg de l'université Waseda au Japon permettent de dresser une liste des textes et articles rédigés par Eugen Herrigel depuis ses années d'étude à Heidelberg[12].

  • 1913 - Zur Logik der Zahl (Dissertation, Université de Heidelberg).
  • 1926 - Urstoff und Urform. Ein Beitrag zur Philosophischen Strukturlehre (Habilitation Heidelberg 1922), (Heidelberger Abhandlungen zur Philosophie und ihrer Geschichte Bd. 8), Tübingen [J. C. B. Mohr].
  • 1929 - Die metaphysische Form. Eine Auseinandersetzung mit Kant. 1. Halbbd.: Der mundus sensibilis, Tübingen [J. C. B. Mohr].
  • 1923 - Emil Lasks Wertsystem, in: Logos XII/1, 1923/4, S. 100-122.
  • 1934 - Die Aufgabe der Philosophie im neuen Reich, in: Pfälzische Gesellschaft zur Förderung der Wissenschaften, S. 26- 32.
  • 1935 - Nationalisozialismus und Philosophie (National-socialisme et philosophie) : Herrigel rédige ce texte - jamais imprimé - dont les feuillets dactylographiés sont aujourd'hui conservés à la Universitätsbibliothek Erlangen-Nürnberg[13]. Il pourrait s'agir là - mais c'est à vérifier - d'une leçon inaugurale donnée cette même année à l'université d'Erlangen. Brian Victoria relève dans un passage du texte de Herrigel (qu'il a traduit de l'allemand vers l'anglais) que celui-ci adhère pleinement au tournant idéologique et politique que connaît l'Allemagne à cette époque : "The miracle happened. With a tremendous drive that made all resistance meaningless, the German Volk was carried away. With unanimous determination it endorsed the leader... The fight for the soul of the German Volk reached its goal. It is ruled by one will and one attitude and commits itself to its leader with a kind of unity and loyalty that is unique within the checkered history of the German Volk." [14]
  • 1936 - Die ritterliche Kunst des Bogenschießens, in: Nippon. Zeitschrift für Japanologie Bd. 2(4), Oktober 1936, S. 193- 212.
  • 1941 - Die Tradition im japanischen Volks- und Kulturleben, in: Kulturmacht Japan, o.J. [1941], S.14-15.
  • 1944 - Das Ethos des Samurai, In: Feldpostbriefe der philosophischen Fakultät, Nr. 3, Sommersemester 1944, Friedrich-Alexander Universität Erlangen.
  • 1948 - Zen in der Kunst des Bogenschießens, Weilheim/Obb. [O. W. Barth].
  • 1958 - Der Zen-Weg. Aufzeichnungen aus dem Nachlaß, in Verbindung mit Gusty Herrigel hrsgg. v. Hermann Tausend, Weilheim/Obb. [O. W. Barth].

Étude du "Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc"[modifier | modifier le code]

Zen et arts martiaux sous l'ère Meiji : quelle réalité à l'époque du séjour d'Eugen Herrigel au Japon ?[modifier | modifier le code]

Un zen persécuté qui cherche à retrouver sa place dans une société en pleine mutation[modifier | modifier le code]

Dans son article "Rules of Purity" in Japanese Zen[15] le Pr T. Griffith Foulk dresse un état des lieux de la situation du bouddhisme au Japon, toutes écoles confondues, à l'aube de l'ère Meiji (1868-1912) et durant les années qui suivent. Avec la fin shogunat des Tokugawa et la restauration du pouvoir impérial en 1867, le pays se modernise et s'industrialise à marche forcée, s'inscrivant dans le sillon tracé par les grandes puissance coloniales occidentales. Dans ce contexte, le bouddhisme fait figure, dans l'esprit de nombreux dirigeants du nouveau gouvernement, de religion arriérée et superstitieuse.

De fait, le bouddhisme subit un régime extrêmement dur dans les premières années de l'ère Meiji. Foulk relève l'apparition d'un mouvement dénommé haibutsu kishaku. Soit littéralement "abolissez le bouddhisme et détruisez Shākyamuni". Ce qui conduit à la destruction pure et simple de temples, à la confiscation de leurs terres, et conduit les prêtres bouddhistes à abandonner la robe pour retourner à la vie laïque. De sorte qu'en 1876, le nombre de temples bouddhistes avait chuté à 71.962, soit 80% de moins que durant la période Tokugawa. Le gouvernement en place édicte alors des une politique de séparation totale entre le shintoïsme et le bouddhisme (shinbutsu bunri), et redonne au premier sa place de religion officielle (car "ancienne" et "pure") de la nation japonaise.

Le pouvoir promulgue également des lois visant à laïciser ce qui subsiste de la prêtrise bouddhiste, en transformant celle-ci en profession tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Par exemple, une ordonnance de 1872 autorisa les moines à "manger de la viande, se marier et porter des cheveux". D'autres textes autorisèrent les moines bouddhistes à conserver leur nom de famille laïque (contrairement à l'usage traditionnel de leur nom religieux, ou nom dans le Dharma) dans l'optique du recensement national, et les soumis également au régime de la conscription dans les forces armées.

Malgré tout, ainsi que le rappelle T. Griffith Foulk, le pouvoir politique retint l'organisation traditionnelle des temples bouddhistes, hiérarchisés entre temple-mère (en japonais honzan) et temples branches qui étaient subordonnés au premier. Ce dans le but d'assurer un contrôle étatique sur le bouddhisme. En 1872, l'unification administrative des principales traditions bouddhistes s'était opéré : Tendai, Shingon, Jodo, Jodo Shin, Nichiren, Ji et Zen. En ce qui concerne la tradition zen en particulier, une nouvelle entité administrative apparu, dénommée Zenshu, plaçant de fait sous l'autorité d'un unique prêtre surintendant (kancho) les écoles Rinzai, Sōtō et Ôbaku. Néanmoins cette organisation se révélera à l'usage inopérante et, en 1874, les divers groupements historiques de temples Rinzai et Sōtō furent autorisés à se constituer en deux organisations distinctes. Un peu plus tard, en 1876, les contrôles furent assouplis encore un peu plus, autorisant de fait les écoles Ôbaku et Rinzai à se fragmenter en structures indépendantes, chacune avec à sa tête un temple-mère et un réseau de temples affiliés qui ressemblait fortement à l'organisation telle qu'existante durant la période tardive des Tokugawa. L'école Sōtō restait quant à elle une seule et unique formation religieuse, ayant pour particularité d'avoir à sa tête deux temples-mères, Eiheiji et Sōjiji.

Comme le souligne T. Griffith Foulk, les attaques à l'encontre des institutions bouddhistes et de leurs idées qui survinrent aux débuts de l'ère Meiji doivent être contextualisées dans le projet de modernisation (donc d'occidentalisation) et de la construction de la nation japonaise. S'appuyant sur les travaux de James Ketelaar[16], qui a étudié la persécution du bouddhisme durant l'ère Meiji, T. Griffith Foulk rappelle que celui-ci identifie trois arguments principaux qui sous-tendent et nourrissent la critique anti-bouddhiste d'alors :

  1. L'inutilité socio-économique des prêtres et des temples, qui affaiblissait l'entrée de la nation dans le "courant civilisateur" ;
  2. le caractère exogène à la culture japonaise de ces enseignements, qui promouvaient prétendument la désunion et étaient de fait incompatibles avec les orientations d'une "nation impériale" ;
  3. la dimension mythologique de l'histoire du bouddhisme - i.e. dans l'esprit de ses contempteurs son aspect non scientifique, et donc non compatible avec le Japon moderne qui s'édifiait alors.

T. Griffith Foulk note que les deux premiers arguments, bien qu'opérants, étaient malgré tout éculés car bien connus et utilisés depuis plus de mille ans en Chine, où le bouddhisme avait été également persécuté à plusieurs reprises sur la base de ces mêmes critiques. Le troisième point, en revanche, rencontrait, lui, beaucoup plus d'écho : le bouddhisme était une religion pétrie de superstitions, se fondant sur une cosmogonie et une histoire erronées. Or, selon T. Griffith Foulk, ces arguments découlaient du même corpus intellectuel rationaliste et historiciste inspiré par l'Occident et promu par les tenants d'une occidentalisation du Japon.

Dans ce contexte hostile au bouddhisme, et donc au Zen, T. Griffith Foulk souligne que ce dernier, pour retrouver une légitimité aux yeux des instances politiques du pays, va procéder à un mouvement "d'auto-réinvention" complexe. En particulier, les tenants du Zen vont mettre en exergue l'aspect communautaire, hiérarchique, ascétique et hautement discipliné de l'entrainement monastique traditionnel. Autant de caractéristiques partagées avec la structure sociale japonaise et qui étaient, de fait, très recherchées dans un monde désormais constitué d'entreprises, d'usines et d'unités militaires, que les oligarques de l'ère Meiji étaient alors en train de bâtir. Se rappelant par ailleurs que la fondation des premiers monastères Zen au Japon au XIIIe siècle s'était opéré sous le patronage du bakufude Kamakura, ces défenseurs de la cause du Zen mettaient également en exergue le lien putatif entre Zen et bushido, la "voie du guerrier", ce qui permettait de promouvoir les anciennes valeurs du Japon féodal tout en les associant au Japon moderne.

Arts martiaux : réhabilitation de la figure du samouraï et transition du "jutsu" au "do" à l'heure du nationalisme nippon[modifier | modifier le code]

Eugen Herrigel entre mystique, romantisme et mythes germaniques[modifier | modifier le code]

Le zen perçu à l'aune de la mystique rhénane de Maître Eckhart[modifier | modifier le code]

De quoi la "chevalerie" de Herrigel est-elle le nom ?[modifier | modifier le code]

Analyse du "Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc"[modifier | modifier le code]

Genèse éditioriale[modifier | modifier le code]

Le 25 février 1936, Eugen Herrigel intervient devant les membres berlinois de la Société allemande-japonaise[17]. A la suite de quoi, il se sert de ses notes comme base d'un essai de 20 pages sur son expérience du kyūdō, intitulé Die ritterliche Kunst des Bogenschiessens[18] (soit L'Art chevaleresque du tir à l'arc). En 1948, il l'étendit sous forme d'un petit livre intitulé Zen in der Kunst des Bogenschiessens[19], traduit en anglais en 1953 et en japonais en 1955. La même année, l'ouvrage est édité pour la première fois en français : Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc[20]. La traduction retenue pour le titre mêle curieusement celui de l'essai de 1936 avec celui de 1948.

Analyse du contenu[modifier | modifier le code]

Que contient l'ouvrage de 1948 par rapport à l'article de 1936 ?[modifier | modifier le code]

Le livre contiendrait des idées précises sur l'apprentissage et le contrôle moteur, constituant des leçons utiles pour tout sport ou activité physique. Par exemple, une idée centrale du livre serait qu'à travers des années de pratique, une activité physique devient sans effort, mentalement et physiquement, comme si le corps exécutait des mouvements complexes et difficiles sans contrôle conscient de l'esprit. Il s'agit cependant d'une interprétation qui ne tient pas devant une lecture attentive du livre. Herrigel relate précisément un épisode où il s'était entraîné longuement à lâcher le coup de la manière la plus naturelle possible, à l'instar de l'image utilisée par son maître,"comme la masse de neige tombe de la feuille de bambou". Lorsqu'il fit au maître la démonstration du fruit de son entraînement l'issue fut catastrophique. Le maître ne voulut plus avoir affaire à lui. Il faut d'ailleurs remarquer que, dans la relation qu'en fait Herrigel, ce maître n'a jamais fait étudier à son élève le mouvement de retrait du doigt maintenant tendue la corde de l'arc. Il ne s'agit donc ni d'apprentissage ni de contrôle moteur.

L'idée centrale du livre est donc plutôt liée à la question posée par Herrigel à son maître : "Mais comment le coup peut-il partir si ce n'est pas moi qui le tire ?"[21] On retrouve là la difficulté qu'il y a à laisser se déclencher un mouvement corporel sans aucune volition de la part du sujet, difficulté qui a été abordée par un médecin américain du nom de Brown Landone (1847-1945)[22]. Cette idée centrale s'étend jusqu'à la problématique de l'atteinte du but, qui se fait "avec une sûreté somnambulique" et "sans avoir visé consciemment."

Herrigel décrit d'ailleurs le Zen dans le tir à l'arc comme suit : « L'archer cesse d'être conscient de lui-même en tant que personne appliquée à atteindre le cœur de la cible qui lui fait face. Cet état d'inconscience est obtenu uniquement quand, complètement vide et débarrassé du soi, il devient un avec l'amélioration de sa technique, bien qu'il y ait là dedans quelque chose d'un ordre tout à fait différent qui ne peut être atteint par aucune étude progressive de l'art... ».

Le livre fut un best-seller pendant plus de cinquante ans. De nombreuses idées du livre sont devenues des principes fondamentaux du bouddhisme Zen vu par les Occidentaux, par exemple l'idée qu'un adepte doit étudier des tâches simples pendant des années auprès d'un maître, avant d'être autorisé à effectuer des tâches plus substantielles. Ceci est une interprétation possible du livre de Herrigel, qui ne peut toutefois se résumer à cette trop banale indication.

Critique de l'ouvrage et discussion[modifier | modifier le code]

L'idée de la parenté entre Zen et kyūdō a suscité un certain intérêt au Japon, et particulièrement dans l'est, avec des écoles consacrées au « tir à l'arc zen » [réf. nécessaire]. Cependant cette idée fait l'objet de vives critiques de la part d'universitaires, par exemple Yamada Shōji (ja)[23], qui la qualifie de « mythe ». Pour Robert H. Sharf, cet ouvrage est utile car il illustre les défauts de la majorité des écrits sur le mysticisme bouddhiste[24].

Pour Yamada, les principaux arguments sont basés sur l'expérience très restreinte de Herrigel dans le tir à l'arc ainsi que sur sa méconnaissance du japonais le rendant dépendant d'un interprète qui, pour pallier les contradictions et l'obscurité du discours de Maître Awa, traduisait de manière très libérale. Il est noté d'ailleurs qu'un des épisodes les plus marquants du texte de Herrigel se passe en l'absence d'un traducteur, ce qui rend très douteuse la relation de certains propos du Maître par Herrigel. En outre, le Pr Yamada relate que le courant spiritualiste créé par ce Maître était considéré comme marginal ou farfelu par bien des maîtres du kyūjutsu (le terme traditionnel pour désigner le tir à l'arc japonais) et surtout, que le Maître Awa n'avait aucune formation particulière au Zen.

Le Pr Yamada pointe aussi qu'à la même époque un autre étranger, William R. B. Acker, qui lui avait une connaissance directe du Zen (il vivait dans un temple Zen), de la langue japonaise qu'il maîtrisait à l'écrit et à l'oral et du kyūjutsu qu'il a pratiqué pendant plus longtemps et plus assidument que Herrigel, ne fait état d'aucun lien particulier entre le kyūjutsu et le Zen dans un traité, The fundamentals of Japanese Archery coécrit avec son maître de tir à l'arc.

Par ailleurs, il semble établi que l'idée d'un lien entre kyūjutsu et Zen soit apparue dans le milieu des pratiquants japonais postérieurement à la traduction en japonais du livre de Herrigel. Pour le Pr Yamada, Herrigel était, dès avant son départ pour le Japon, en quête du Zen, et ne pouvant y accéder directement par la pratique, se serait rabattu sur le kyūjutsu dans lequel il aurait réussi à trouver un peu de ce qu'il cherchait. Herrigel lui-même ne dit pas autre chose dans son livre. Le succès au Japon des idées de Herrigel, un des points dont le pourquoi préoccupe particulièrement le Pr Yamada, résulterait selon ce dernier de l'image séduisante qu'elles ont donnée d'eux-mêmes aux Japonais.

R.H. Sharf pointe lui la piètre qualité scientifique de l'ouvrage de Herrigel : comme Yamada, il remarque que les moments-clés du récit se sont déroulés en l'absence de tout traducteur mais il note en plus la piètre qualité des comptes-rendus d'observation, un romantisme échevelé, historicisme et la tendance à psychologiser les actes rituels.

De manière paradoxale, une autre critique de Herrigel vient de D.T. Suzuki. Pourtant l'auteur d'une préface élogieuse au livre d'Herrigel, il dira, quelques années après, que « Herrigel essaie d'atteindre le Zen, mais il n'a pas compris le Zen en lui-même. Avez-vous déjà vu un livre écrit par un Occidental qui l'ait compris ? »[25].

La postérité de l'ouvrage au-delà du zen et du tir à l'arc[modifier | modifier le code]

La mode éditoriale du "Zen dans l'art de"[modifier | modifier le code]

Le titre « Zen in the Art of Archery » est à l'origine d'une mode dans les titres de livres : plus de 200 ont eu ensuite des titres similaires [réf. nécessaire], y compris le très populaire Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes, de Robert Pirsig (1974). Le thème commun est qu'accomplir une tâche ordinaire, comme réparer sa moto, peut avoir une dimension spirituelle.

Le zen dans l'art du tir... photographique[modifier | modifier le code]

Source partielle[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Shōji Yamada, Shots in the Dark: Japan, Zen and the West, The University Of Chicago Press, 1er mai 2009, 290 p. (ISBN 978-0226947648), p. 79-83.
  2. (en) Shōji Yamada, Shots in the Dark: Japan, Zen and the West, The University Of Chicago Press, 1er mai 2009, 290 p. (ISBN 978-0226947648), p. 81.
  3. Niels Gülberg, Eugen Herrigels Wirken als philosophischer Lehrer in Japan, in Waseda-Blätter No. 4 (1997), p. 41-66 et Waseda-Blätter No. 5 (1998), p. 44-60, Bulletin de l'Université Waseda.
  4. Alfred Wahl, L'Allemagne de 1918 à 1945, éditions Armand Collin, Coll. Cursus (2e édition), Paris, 2003 - p. 66-67.
  5. Erique Leon et Jean-Paul Scot, Le Nazisme des origines à 1945, éditions Armand Colin, Coll. Cursus Textes et documents Histoire, Paris, 1997. Pages 161-163.
  6. (en) Gary C. Fouse, Erlangen : An American's History of a German Town, University Press of America, Inc., 2005, p. 154-163.
  7. (en) Gary C. Fouse, Erlangen : An American's History of a German Town, University Press of America, Inc., 2005, p. 154. On pourrait traduire cette citation par: "Je n'oublierai jamais cette université. Ses jeunes furent les premiers à afficher leur soutient pour moi."
  8. (en) Victor Farias, Heiddeger and Nazism, Temple University Press, 1991, 376 p. (ISBN 978-0877228301), p. 167.
  9. (en) Shōji Yamada, Shots in the Dark: Japan, Zen and the West, The University Of Chicago Press, 1er mai 2009, 290 p. (ISBN 978-0226947648), p. 81.
  10. Jean-Pierre Faye, Le nazisme des intellectuels, dans le quotidien Le Monde no 21319, daté du dimanche 4-samedi 5 août 2013, p. 15.
  11. (en) [Yamada], Shots in the Dark : Japan, Zen, and the West, University Of Chicago Press,‎ 1er mai 2009, 290 p. (ISBN 978-0226947648), p. 95 -102
  12. Niels Gülberg, Eugen Herrigels Wirken als philosophischer Lehrer in Japan, in Waseda-Blätter No. 4(1997), p. 41-66 et Waseda-Blätter No. 5(1998), p. 44-60, Bulletin de l'Université Waseda.
  13. (all) Eugen Herrigel, Nationalisozialismus und Philosophie. Maschinenschr. Signatur: H00/4 PHS.B 5. Zweigstelle: Hauptbibliothek (H) 29 / Magazin. Universitätsbibliothek Erlangen-Nürnberg,
  14. (en) Brian Victoria, A Zen Nazi in Wartime: Count Dürckheim And his Sources - D.T. Suzuki, Yasutani Haku'un and Eugen Herrigel, in The Asia-Pacific Journal, Vol. 12, Issue 3, No 2, January 20, 2014. Article consultable en ligne sur http://www.japanfocus.org/-Brian-Victoria/4063 On peut traduire cette citation par : "Le miracle est arrivé. Avec une incroyable énergie qui a rendu toute résistance vide de sens, le Volk allemand a atteint son but. Il est mu par une seule volonté et s'engage aux côtés de son guide dans une sorte d'unité et de loyauté qui est unique dans l'histoire attestée du Volk allemand."
  15. (en) T. Griffith Foulk, "Rules of Purity" in Japanese Zen, publié dans Zen Classics: Formative Texts in the History of Zen Buddhism, ouvrage collectif édité par Steven Heine et Dale S. Wright, Oxford University Press, 283 p., 2006, pp. 137-169.
  16. (en) James Edward Ketelaar, Of Heretics and Martyrs in Meiji Japan, Princeton University Press, 285 p., 1990.
  17. (en) http://kyudo.mistermicawbers.com/index.php?p=1_11
  18. (all) Eugen Herrigel, Die ritterliche Kunst des Bogenschiessens. In Nippon, Zeitschrift für Japanologie. Band 2, Nr. 4, Oktober 1936, p. 193–212
  19. (all) Eugen Herrigel, Zen in der Kunst des Bogenschiessens. Muenchen-Planegg: Otto Wilhelm Barth-Verlag, 1948.
  20. Eugen Herrigel, Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc. Éditions Paul Derain, 88 pages, 1955.
  21. Eugen Herrigel, Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc, Paris, DERVY-LIVRES,‎ 1970, p. 72
  22. (en) Brown Landone, Unconsciously freeing the body and body purification, Kessinger Publishing, www.kessinger.net, 108 p. (ISBN 978-0766187467), p. 3-36
  23. (en) Shōji Yamada, « The Myth of Zen in the Art of Archery », Japanese Journal of Religious Studies, vol. 28,‎ 2001 (lire en ligne)
  24. (en) [Sharf], « "Buddhist Modernism and the Rhetoric of Meditative Experience" », Numen, vol. 42,‎ 1995 (lire en ligne)
  25. (ja) Daisetsu Suzuki et Shin'ichi Hisamatsu, « "Taidan: Amerika no zen wo kataru" », Zen bunka, vol. 14,‎ 1959

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Eugen Herrigel, Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc, Bibliothèque de l'initié, Paris, Dervy, 1993 (ISBN 2-8507-6516-3)
  • Eugen Herrigel, La Voie du zen, G. P. Maisonneuve