Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc

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Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc est un petit livre écrit par Eugen Herrigel (de) (18841955), professeur de philosophie allemand qui s'intéressait au mysticisme, c'est-à-dire à l'atteinte de « l'état de détachement véritable ». Son contenu a eu une grande influence sur la vogue du zen en Occident et a répandu l'idée que le tir à l'arc japonais était en rapport étroit avec le zen. La réalité factuelle de cette notion est contestée.

De 1924 à 1929, il a enseigné la philosophie au Japon, où il a étudié le kyūdō (l'art japonais du tir à l'arc) sous la direction du maître Awa Kenzō, qui l'enseignait d'une façon considérée par certains comme une religion mystique, appelée daishadōkyō. Daishadōkyō était une approche du kyūdō qui insistait sur l'aspect spirituel, ce qui la différenciait de la pratique courante de l'époque.

En 1936, Herrigel écrivit un essai de 20 pages sur son expérience, et en 1948 l'étendit sous forme d'un petit livre, traduit en anglais en 1953 et en japonais en 1955. Herrigel ne lisait ni ne parlait le japonais.

Membre du parti nazi très rapidement après l'accession de Hitler au pouvoir, il est devenu recteur de l'université d'Erlangen pendant la guerre avant d'être démis de ses fonctions lors de la dénazification du pays[1].

Eugen Herrigel raconte dans son livre qu'il est attiré par le zen discipline que l'approche occidentale ne permettait pas de comprendre à ce moment-là. Il trouve alors le kyūdō comme support à cette recherche, et de fait, un des sujets du livre est l'approche du zen à travers le kyūdō, qui est évoqué sans s'étendre sur les détails. Les pratiquants du kyūdō peuvent trouver dans ce livre quels sont les points communs avec l'évolution et la démarche de leur propre kyūdō.

Sommaire

Analyse [modifier]

Le livre contiendrait des idées précises sur l'apprentissage et le contrôle moteur, constituant des leçons utiles pour tout sport ou activité physique. Par exemple, une idée centrale du livre serait qu'à travers des années de pratique, une activité physique devient sans effort, mentalement et physiquement, comme si le corps exécutait des mouvements complexes et difficiles sans contrôle conscient de l'esprit. Il s'agit cependant d'une interprétation qui ne tient pas devant une lecture attentive du livre. Herrigel relate précisément un épisode où il s'était entraîné longuement à lâcher le coup de la manière la plus naturelle possible, à l'instar de l'image utilisée par son maître,"comme la masse de neige tombe de la feuille de bambou". Lorsqu'il fit au maître la démonstration du fruit de son entraînement l'issue fut catastrophique. Le maître ne voulut plus avoir affaire à lui. Il faut d'ailleurs remarquer que, dans la relation qu'en fait Herrigel, ce maître n'a jamais fait étudier à son élève le mouvement de retrait du doigt maintenant tendue la corde de l'arc. Il ne s'agit donc ni d'apprentissage ni de contrôle moteur.

L'idée centrale du livre est donc plutôt liée à la question posée par Herrigel à son maître : "Mais comment le coup peut-il partir si ce n'est pas moi qui le tire ?"[2] On retrouve là la difficulté qu'il y a à laisser se déclencher un mouvement corporel sans aucune volition de la part du sujet, difficulté qui a été abordée par un médecin américain du nom de Brown Landone (1847-1945)[3]. Cette idée centrale s'étend jusqu'à la problématique de l'atteinte du but, qui se fait "avec une sûreté somnambulique" et "sans avoir visé consciemment."

Herrigel décrit d'ailleurs le Zen dans le tir à l'arc comme suit : « L'archer cesse d'être conscient de lui-même en tant que personne appliquée à atteindre le cœur de la cible qui lui fait face. Cet état d'inconscience est obtenu uniquement quand, complètement vide et débarrassé du soi, il devient un avec l'amélioration de sa technique, bien qu'il y ait là dedans quelque chose d'un ordre tout à fait différent qui ne peut être atteint par aucune étude progressive de l'art... ».

Le livre fut un best-seller pendant plus de cinquante ans. De nombreuses idées du livre sont devenues des principes fondamentaux du bouddhisme Zen vu par les Occidentaux, par exemple l'idée qu'un adepte doit étudier des tâches simples pendant des années auprès d'un maître, avant d'être autorisé à effectuer des tâches plus substantielles. Ceci est une interprétation possible du livre de Herrigel, qui ne peut toutefois se résumer à cette trop banale indication.

Critiques de l'ouvrage et discussion [modifier]

L'idée de la parenté entre Zen et kyūdō a suscité un certain intérêt au Japon, et particulièrement dans l'est, avec des écoles consacrées au « tir à l'arc zen » [réf. nécessaire]. Cependant cette idée fait l'objet de vives critiques de la part d'universitaires, par exemple Yamada Shōji (ja)[4], qui la qualifie de « mythe ». Pour Robert H. Sharf, cet ouvrage est utile car il illustre les défauts de la majorité des écrits sur le mysticisme bouddhiste[5].

Pour Yamada, les principaux arguments sont basés sur l'expérience très restreinte de Herrigel dans le tir à l'arc ainsi que sur sa méconnaissance du japonais le rendant dépendant d'un interprète qui, pour pallier les contradictions et l'obscurité du discours de Maître Awa, traduisait de manière très libérale. Il est noté d'ailleurs qu'un des épisodes les plus marquants du texte de Herrigel se passe en l'absence d'un traducteur, ce qui rend très douteuse la relation de certains propos du Maître par Herrigel. En outre, le Pr. Yamada relate que le courant spiritualiste créé par ce Maître était considéré comme marginal ou farfelu par bien des maîtres du kyūjutsu (le terme traditionnel pour désigner le tir à l'arc japonais) et surtout, que le Maître Awa n'avait aucune formation particulière au Zen.

Le Pr. Yamada pointe aussi qu'à la même époque un autre étranger, William R. B. Acker, qui lui avait une connaissance directe du Zen (il vivait dans un temple Zen), de la langue japonaise qu'il maîtrisait à l'écrit et à l'oral et du kyūjutsu qu'il a pratiqué pendant plus longtemps et plus assidument que Herrigel, ne fait état d'aucun lien particulier entre le kyūjutsu et le Zen dans un traité, The fundamentals of Japanese Archery coécrit avec son maître de tir à l'arc.

Par ailleurs, il semble établi que l'idée d'un lien entre kyūjutsu et Zen soit apparue dans le milieu des pratiquants japonais postérieurement à la traduction en japonais du livre de Herrigel. Pour le Pr. Yamada, Herrigel était, dès avant son départ pour le Japon, en quête du Zen, et ne pouvant y accéder directement par la pratique, se serait rabattu sur le kyūjutsu dans lequel il aurait réussi à trouver un peu de ce qu'il cherchait. Herrigel lui-même ne dit pas autre chose dans son livre. Le succès au Japon des idées de Herrigel, un des points dont le pourquoi préoccupe particulièrement le Pr. Yamada, résulterait selon ce dernier de l'image séduisante qu'elles ont donnée d'eux-mêmes aux Japonais.

R.H. Sharf pointe lui la piètre qualité scientifique de l'ouvrage de Herrigel : comme Yamada, il remarque que les moments-clés du récit se sont déroulés en l'absence de tout traducteur mais il note en plus la piètre qualité des comptes-rendus d'observation, un romantisme échevelé, historicisme et la tendance à psychologiser les actes rituels.

De manière paradoxale, une autre critique de Herrigel vient de D.T. Suzuki. Pourtant l'auteur d'une préface élogieuse au livre d'Herrigel, il dira, quelques années après, que « Herrigel essaie d'atteindre le Zen, mais il n'a pas compris le Zen en lui-même. Avez-vous déjà vu un livre écrit par un Occidental qui l'ait compris ? »[6].

Une autre influence de cet ouvrage [modifier]

Le titre « Zen in the Art of Archery » est à l'origine d'une mode dans les titres de livres : plus de 200 ont eu ensuite des titres similaires [réf. nécessaire], y compris le très populaire Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes, de Robert Pirsig (1974). Le thème commun est qu'accomplir une tâche ordinaire, comme réparer sa moto, peut avoir une dimension spirituelle.

Source partielle [modifier]

Notes et références [modifier]

  1. (en) [ Yamada], Shots in the Dark : Japan, Zen, and the West, University Of Chicago Press, 1er mai 2009, 290 p. (ISBN 978-0226947648), p. 95 -102 
  2. Eugen Herrigel, Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc, Paris, DERVY-LIVRES, 1970, p. 72 
  3. (en) Brown Landone, Unconsciously freeing the body and body purification, Kessinger Publishing, www.kessinger.net, 108 p. (ISBN 978-0766187467), p. 3-36 
  4. (en) Shōji Yamada, « The Myth of Zen in the Art of Archery », Japanese Journal of Religious Studies, vol. 28, 2001 [texte intégral] 
  5. (en) [ Sharf], « "Buddhist Modernism and the Rhetoric of Meditative Experience" », Numen, vol. 42, 1995 [texte intégral] 
  6. (ja) Daisetsu Suzuki et Shin'ichi Hisamatsu, « "Taidan: Amerika no zen wo kataru" », Zen bunka, vol. 14, 1959 

Bibliographie [modifier]

  • Eugen Herrigel, Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc, Bibliothèque de l'initié, Paris, Dervy, 1993 (ISBN 2-8507-6516-3)
  • Eugen Herrigel, La Voie du zen, G. P. Maisonneuve