Rudolf Hermann Lotze

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Rudolf Hermann Lotze

Rudolf Herman Lotze ( - ) était un philosophe et logicien allemand. Ayant reçu une formation de médecin, il possédait des connaissances remarquables en biologie. Ses travaux médicaux l'ont conduit à des résultats pionniers dans le domaine de la psychologie scientifique. Il fut l'une des figures centrales de la philosophie académique allemande du XIXe siècle, et resta pendant longtemps l'un des philosophes allemands les plus célèbres et les plus discutés.

Biographie[modifier | modifier le code]

Lotze est né à Bautzen (Saxe), et était fils de médecin. Il fit ses études supérieures à Zittau, où il se passionna pour les auteurs classiques. Il étudia ensuite à l'Université de Leipzig où il se forma à la philosophie et aux sciences naturelles, avant d'intégrer officiellement les études de médecine à l'âge de dix-sept ans. Ses deux premiers centres d'intérêt étaient d'une part un intérêt scientifique, portant sur des études mathématiques et physiques et influencé par E. H. Weber, W. Volckmann et Gustav Fechner; et d'autre part un intérêt esthétique et artistique, influencé notamment par Christian Hermann Weisse. Son intérêt pour la pensée scientifique ne l'empêchait pas d'éprouver une attirance pour l'idéalisme de Gottlieb Fichte, Friedrich von Schelling et Hegel.

Lotze enseigna quelque temps à Leipzig avant de s'installer à l'Université de Göttingen, où il succéda à Johann Friedrich Herbart à la chaire de philosophie.

Écrits[modifier | modifier le code]

Le premier écrit théorique de Lotze est sa thèse de doctorat en médecine intitulée De futurae biologiae principibus philosophicis (1838), thèse qu'il soutient quatre mois après avoir obtenu le titre de docteur en philosophie. Les fondements de son système philosophique sont exposés dans sa Métaphysique (Leipzig, 1841) et dans sa Logique (1843), deux ouvrages qui ne connurent que peu de succès auprès du public. La célébrité de Lotze commence à se développer avec sa série d'écrits visant à établir dans le domaine des phénomènes physiques et mentaux de l'organisme humain les mêmes principes que ceux qui étaient appliqués aux phénomènes inorganiques. Les ouvrages dont il s'agit sont l'Allgemeine Pathologie und Therapie als mechanische Naturwissenschaften (1842, 2e éd., 1848), ses articles intitulés "Lebenskraft" (1843) et "Seele und Seelenleben" (1846), son Allgemeine Physiologie des Körperlichen Lebens (1851), et sa Medizinische Psychologie oder Physiologie der Seele (1852). Lorsque Lotze publie ces ouvrages, la médecine se trouve encore sous l'influence de la philosophie de la nature de Schelling. On considère alors que les lois de la nature auxquelles sont soumises les choses extérieures ne valent que dans le monde inorganique. Dans le règne de la nature, tout est compris comme sujet à un mécanisme inexorable liant tous les phénomènes par un strict rapport de causalité. Pourtant, on admet qu'il existe, outre les objets matériels soumis aux lois du mécanisme, un principe immatériel qui n'est autre que l'esprit. Lotze, adhère quant à lui pleinement à la conception mécaniste de la nature, mais il refuse d'en excepter l'esprit. Si l'esprit est bien, selon lui un principe immatériel, cela n'implique pas qu'il échappe aux lois qui gouvernent la nature. C'est pourquoi il se propose de définir les lois du mécanisme psycho-physique par lesquelles l'esprit peut exercer une action mécanique sur le corps et subir en retour l'action mécanique de ce dernier. Bien que Lotze se soit gardé de vouloir donner à ces doctrines le sens d'une solution métaphysique au problème du rapport entre l'âme et le corps, il reste qu'elles furent reçues comme des thèses douées d'une portée profondément philosophique, qui dénonçaient les rêveries idéalistes de Schelling ou de Hegel. Publiées à l'époque où le matérialisme allemand était à son apogée, elles furent également comprises comme une opposition à la philosophie empiriste.

Les contresens dont ses écrits firent l'objet conduisent Lotze à publier un court pamphlet polémique (Streitschriften, 1857), dans lequel il rectifie deux erreurs : d'une part celle qui consiste à l'associer à l'école matérialiste alors même qu'il reconnaît la nature immatérielle de l'esprit, d'autre part celle qui fait de lui un disciple de Herbart, ce que Lotze conteste vivement tout en reconnaissant que la monadologie de Leibniz a pu être une source d'inspiration qui lui est commune avec ce dernier penseur.

Entre 1856 et 1864, Lotze publie son Mikrokosmus (vol. i. 1856, vol. ii. 1858, vol. iii. 1864), qui porte sur la pathologie, la physiologie et la psychologie. Il y réaffirme que son ambition n'est pas de statuer philosophiquement quant à la nature de la vie ou de l'esprit, mais uniquement de trouver un moyen d'élucider leur relation. Or le meilleur moyen de comprendre les lois de ce microcosme qu'est la vie humaine est de se fonder sur les lois nécessaires qui régissent le macrocosme de l'univers. Lotze y procède à des études d'anthropologie qui le conduisent ensuite à examiner plus précisément l'âme humaine ainsi que le cours du monde, pour conclure par une réflexion sur le progrès et l'histoire universelle. La conception principale qui est aussi la plus originale vers laquelle convergent les thèses de cet ouvrage est qu'il existe trois régions distinctes dans le règne de l'observation : la région des faits, la région des lois et la région des critères de valeur. Ces trois régions ne sont distinguées que par notre pensée, mais sont conjointes dans la réalité. Le monde des faits est le domaine dans lequel les critères moraux et esthétiques sont réalisés, de même que les lois ne sont que les moyens de cette réalisation; cette union des trois régions ne peut devenir intelligible que sous l'idée d'une Déité personnelle qui aurait volontairement choisi certaines formes et certaines lois lors de la création et de la conservation du monde.

L'enseignement de Lotze, dans lequel il expose sous une forme rigoureuse les conceptions qui sont les siennes, porte sur les différentes branches de la philosophie, et couvre un large domaines de connaissances : psychologie, logique, métaphysique, philosophie de la nature, philosophie de l'art, philosophie de la religion, histoire de la philosophie, éthique. À la fin de sa vie, il regroupera ces cours dans son System der Philosophie (vol. I Logik, 1re éd. 1874, 2e éd. 1880; vol. II Metaphysik, 1879). Le troisième volume, qui devait aborder de façon synthétique les questions relatives à la philosophie pratique, ne sera jamais publié. Un bref pamphlet portant sur la psychologie et poursuivant les thèmes abordés dans ses cours en 1881 sera publié par son fils à titre posthume.

Thèses principales[modifier | modifier le code]

Pour comprendre les écrits de Lotze, il est nécessaire de préciser sa définition de la philosophie. Celle-ci est donnée après que la logique a établi ces deux points que sont d'une part l'existence dans notre esprit de certaines lois et formes par lesquelles nous traitons le matériau qui nous est fourni par les sens, et d'autre part le fait que la pensée logique ne saurait être efficace si elle n'est pas associée à un ensemble de connexions qui ne sont pas logiquement nécessaires et dont on admet cependant qu'elles s'appliquent aux données de l'expérience. Ces dernières connexions sont celles qui nous sont fournies par les différentes sciences ainsi que par les pratiques de la vie quotidienne. Elles ont été cristallisées par le langage sous la forme de certaines notions et expressions, que nous présupposons dans la plupart de nos raisonnements sans pourtant être en mesure de préciser leur signification exacte ni, a fortiori, leur origine. C'est la raison pour laquelle aussi bien les sciences que la pensée du sens commun sont souvent amenées à s'empêtrer dans des contradictions, ce qui rend nécessaire de ramener une forme d'harmonie dans l'écheveau des idées propres à notre culture. Il convient pour cela de retracer l'origine de nos principes et d'en développer toutes les conséquences, de montrer les connexions qui existent entre eux, de les remodeler, de les ajuster, et ainsi de les libérer de leurs contradictions pour les assembler au contraire dans une image harmonieuse du monde. Dans le cas des sciences, il conviendra tout particulièrement d'examiner les conceptions qui sont à leur fondement et de fixer les limites de leur applicabilité. C'est là la définition formelle de la philosophie. Quant à la question de savoir si la conception harmonieuse du monde ainsi obtenue sera uniquement une unité cohérente de nos pensées ou si elle exprimera au contraire la connexion réelle des choses et si elle possèdera par-là une valeur objective plutôt que simplement subjective, c'est là un point qui ne saurait être décidé a priori. Il est également impossible de garantir d'avance que la totalité des phénomènes pourront être expliqués par un principe unique, et il n'est par conséquent pas nécessaire de s'imposer cette condition restrictive qu'est l'unité de méthode. Par ailleurs, il ne convient pas de commencer les recherches philosophiques par une étude de la nature de la pensée humaine et de sa capacité à atteindre une connaissance objective, puisqu'il faudrait pour cela recourir à la pensée humaine et donc présupposer ce qui est en question. Ces recherches se diviseront donc plutôt en trois parties, dont la première (métaphysique) portera sur les formes qui sont indispensables à notre esprit pour qu'il puisse seulement penser les choses; la deuxième (cosmologie et psychologie) portera sur la région des faits auxquels elle essaiera d'appliquer les résultats obtenus en métaphysique, et ce plus particulièrement aux faits extérieurs et aux faits mentaux. La troisième partie portera sur les critères de valeurs sur lesquels reposent nos jugements esthétiques ou éthiques. Ces trois domaines, qu'il convient d'examiner individuellement, devront cependant être par la suite unifiés afin de former une idée générale ou compréhensive qui permettra d'inclure les lois, les faits et les critères de valeur. Cette approche synthétique est celle qui est réalisée par la philosophie religieuse, puisque c'est l'idée d'un Dieu qui permet de comprendre l'unité de ces lois, faits et valeurs dans un même projet. Selon Lotze, rien n'est réel sinon l'esprit vivant de Dieu et le monde des esprits vivants créé par Lui; quant aux choses du monde, elles n'ont de réalité que dans la mesure où elles sont des phénomènes de la substance spirituelle qui sous-tend toute chose.

La clé pour la compréhension de la philosophie théorique de Lotze doit être recherchée dans sa métaphysique, à l'exposition de laquelle il a consacré une grande partie de ses publications. L'objet de cette métaphysique est de remodeler les conceptions communes qui concernent l'existence des choses, ainsi que les connexions que nous fournit le langage pour les rendre cohérentes et pensables. Que ces notions, une fois modifiées, acquièrent une valeur objective et correspondent à l'ordre réel du monde, c'est là quelque chose qui dépend de la confiance générale que nous devons avoir dans notre pouvoir de raisonner, ainsi que de la signification que peut avoir pour nous un monde dans lequel nous et nos pensées avons nous-mêmes notre place. Le principe qui se trouve au cœur de ces recherches s'oppose donc à ces deux tendances fréquentes dans l'histoire de la philosophie que sont d'une part la tentative d'établir des lois ou formes générales auxquelles le développement des choses aurait dû obéir ou qu'un créateur aurait dû suivre lors de sa création du monde (Hegel), et d'autre part la tendance à retracer la genèse de nos conceptions afin de statuer sur leur signification et sur leur valeur (théories modernes de la connaissance). Or aucune de ces deux tendances n'est viable : la première, parce que le monde qu'elle étudie est quelque chose qui nous est déjà donné; la seconde parce que les concepts par lesquels nous décrivons correctement ou non ce même monde sont également quelque chose que nous trouvons déjà formés. C'est pourquoi notre tâche ne sera ni d'expliquer comment ce monde réussit à être ce qu'il est, ni d'expliquer comment nous en sommes venus à former ces concepts, mais uniquement de rejeter les concepts abstraits qui sont incohérents et égarants, ou de les remodeler afin qu'ils puissent former une vision d'ensemble cohérente et harmonieuse.

Cette démarche conduit Lotze à remettre en cause comme inutiles et intenables un grand nombre de conceptions chères aux érudits ou répandues dans la vie courante. Le cours des choses et leurs connexions ne sauraient être pensés que par la thèse d'une pluralité d'existences dont la réalité apparaît comme une multitude de relations : c'est le fait d'entretenir de telles relations qui donne aux choses leur réalité. Quant à la nature de cette même réalité, elle ne saurait être conçue comme une substance permanente ni comme quelque chose d'inaltérable, mais uniquement comme un ordre déterminé de récurrence pour des événements et des impressions en perpétuel changement. Pour pouvoir nous représenter les connexions des choses, il nous est nécessaire de penser une substance universelle dont l'essence serait un système de lois qui sous-tendrait toute chose. Il reste que cette substance universelle n'est pas perceptible, mais peut uniquement être connue par le biais des impressions qu'elle produit sur nous et que nous désignons comme des choses. La nature de cette substance universelle ne peut être imaginée par nous que par analogie avec notre vie mentale, qui est la seule occasion où nous faisons l'expérience de l'unité d'une substance (que nous appelons 'Moi') demeurant la même par-delà la multiplicité changeante de ses états mentaux. Ce n'est donc que lorsque cette vie mentale a lieu que nous sommes en droit d'assigner une existence indépendante. En revanche, le fait de contester aux choses matérielles hors de nous une existence indépendante au profit de l'attribution d'une existence dépendante d'une substance universelle par laquelle seulement elles peuvent nous apparaître est quelque chose qui ne porte pas atteinte aux besoins pratiques de la vie courante, ni même aux fins que se propose la science. La substance universelle, que l'on peut désigner comme l'absolu, ne se voit pourtant pas encore, à ce stade de la métaphysique, assigner les attributs d'une Déité personnelle. Bien que cette partie de la métaphysique nous conduise évidemment vers le développement d'une philosophie religieuse, ce n'est pas cette notion vide d'absolu qui peut acquérir la signification d'un être vivant et objet de vénération.

Influences[modifier | modifier le code]

Bien que Lotze ait refusé d'être caractérisé comme un disciple de Herbart, sa définition formelle de la philosophie et sa conception de l'objet de la métaphysique sont semblables à celles que propose ce dernier. Herbart définit en effet la philosophie comme une tentative pour remodeler les concepts qui nous sont fournis par l'expérience. En ce sens, Lotze et Herbart semblent unis dans une même opposition aux philosophies de Fichte, Schelling et Hegel, qui visaient un savoir objectif et absolu, ainsi que dans un même rejet du criticisme kantien dont le but était de déterminer la validité de toute connaissance humaine. En dépit de cet accord formel, il n'en existe pas moins un certain nombre de différences entre Lotze et Herbart, différences qui tiennent notamment au fait que Lotze reste plus proche des aspirations de l'idéalisme que le formalisme de Herbart. Cela n'implique pourtant pas, a contrario, une adhésion complète de Lotze à l'idéalisme, puisque l'absolu, qui était pour les idéalistes exclusivement un objet de pensée, ne devient chez Lotze définissable que dans un langage rigoureusement philosophique; il est nécessaire de saisir les aspirations du cœur humain, le contenu de nos sentiments et de nos désirs, les fins visées par l'art et les principes de la foi religieuse pour pouvoir donner un sens à cette idée d'absolu. De même, ces manifestations de l'esprit divin ne sauraient être comprises (comme prétendait le faire Hegel) par une réduction du développement de l'esprit dans l'individu, la société et l'histoire au rythme monotome d'un schématisme spéculatif. L'essence et la valeur qui s'y trouvent ne peuvent être découvertes que dans la vie intérieure et dans l'expérience qui nous entoure. De là une critique du caractère vide et abstrait de l'idéalisme qui, selon Lotze, a marqué tout le développement de la philosophie allemande depuis la mort de Leibniz.

Lotze lui-même n'a pas fondé de véritable doctrine. Il fut souvent mal compris, cependant rarement critiqué et largement admiré; mais le cercle de ses auditeurs n'a jamais acquis l'unité d'une école proprement dite.

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