Fripon

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Portrait de Renart le goupil comme décrit dans le livre pour enfant de 1869 écrit par Michel Rodange.

Le fripon, farceur ou trickster (selon la terminologie anglophone) est un personnage mythique présent dans toutes les cultures, rendu célèbre par Paul Radin. Les anthropologues comme Claude Lévi-Strauss utilisent le terme de « Décepteur » (du moyen français decepteur, « celui qui trompe, qui trahit »[1]). Dans le domaine des mythes et contes d'Afrique Noire, le personnage de l'Enfant malin a été comparé au Petit Poucet par Denise Paulme dans La Mère dévorante, (1976) tandis que d'autres études réunissaient un corpus de contes autour de « l'Enfant terrible » (Calame-Griaule, Görög, Platiel & alii, Histoires d'Enfants terribles, Maisonneuve et Larose, 1980).

Le fripon est par exemple l'équivalent du lutin dans la culture des indiens des Amériques. Le fripon divin joue des tours pendables, possède une activité désordonnée incessante, une sexualité débordante, etc., il est selon Paul Radin (1956) un miroir de l’esprit, un « speculum mentis ». Ce qui donna lieu grâce à son travail avec Carl Gustav Jung au développement du concept d'enfant intérieur, mais aussi d'une pratique psychothérapeutique.

Caractéristiques[modifier | modifier le code]

Le fripon est à la base une divinité chaotique à la fois bonne et mauvaise, c'est une forme de médiateur entre le divin et l'homme. Il passe avec facilité d'autodérision au sérieux le plus total ; mourir, renaître, voyager dans l'au-delà et conter sont certains de ses attributs. Il est indispensable à la société : sans lui, elle serait sans âme.

Le fripon est une sorte d'individualiste solitaire contemplant les institutions telles des entités étrangères. Ne laissant personne indifférent, il a l'humour pour arme de prédilection, même si celui-ci peut être cruel. L'anthropologie, nous révèlerait que "Nous avons tous un enfant en nous-mêmes" et que de nombreux peuples ont formulé cette conviction.

La perspective jungienne, au travers de l'ouvrage Le Fripon divin : le mythe indien, envisage l'existence d'un processus qui renvoie à un archétype présent, dans chaque être humain, quelle que soit sa culture. Cette universalité se retrouverait au travers du fripon divin. Le fripon divin est la figure de la petite créature mythique des légendes mais plus encore il est aussi une composante de notre âme. Attention cependant: la notion de fripon et d'enfant divin ne se recouvrent que partiellement. Et d'une certaine manière le fripon est le double, l'ambivalence, la part d'Ombre de l'enfant divin etc. : L'ombre et la lumière en somme.

« L’ombre est quelque chose d’inférieur, de primitif, d’inadapté et de malencontreux, mais non d’absolument mauvais. » « Il n’y a pas de lumière sans ombre et pas de totalité psychique sans imperfection. La vie nécessite pour son épanouissement non pas de la perfection mais de la plénitude. Sans imperfection, il n’y a ni progression, ni ascension. » [2]

Paul Radin, coauteur de l'ouvrage « Le mythe du Fripon » écrit :

« Il n'est guère de mythe aussi répandu dans le monde entier que celui connu sous le nom de "mythe du Fripon" dont nous nous occuperons ici. Il y a peu de mythes dont nous puissions affirmer avec autant d'assurance qu'ils appartiennent aux plus anciens modes d'expression de l'humanité ; peu d'autres mythes ont conservé leur contenu originel de façon aussi inchangée. (...) Il est manifeste que nous nous trouvons ici en présence d'une figure et d'un thème, ou de divers thèmes, doués d'un charme particulier et durable et qui exercent une force d'attraction peu ordinaire sur l'humanité depuis les débuts de la civilisation. »

Il s’agit d’un être fruste et rusé, plein d’innocence et de convoitise, qui enfreint toutes les règles, commet toutes les maladresses, déclenche toutes les catastrophes et tombe dans tous les pièges, y compris ceux qu’il a tendus lui-même. Le parcours du fripon est celui d’un apprentissage par l’absurde, en quelque sorte.

Comme Till l'espiègle, personnage de saltimbanque malicieux et farceur de la littérature populaire du Nord de l'Allemagne. (Son nom a la forme Till Eulenspiegel en allemand). Ce nom est à l'origine de l'adjectif espiègle : il fut emprunté en français dès le XVIe siècle sous la forme Till Ulespiegle qui donna lieu à toute une littérature.

Il peut passer une partie de son existence sous forme animale, ou encore le personnage peut être décomposé en plusieurs rôles dont certains sont tenus par des animaux comme la Corneille, le Renard, en Amérique le Coyote, etc..., qui ne sont pas sans faire penser à un recueil de récits médiévaux français des XIIe et XIIIe siècles ayant pour héros des animaux agissant comme des humains : Le Roman de Renart. En Afrique : Lièvre ou aussi Araignée.

Le fripon est à vrai dire tellement divers, tellement polymorphe qu’il est parfois difficile de lui conserver une réelle individualité.

Prolongements inattendus[modifier | modifier le code]

C’est au terme de cet apprentissage qu’il deviendra un être humain, ce qu’il n’était pas, ou pas toujours, au départ. Et cette dernière notion est importante car elle évoque une évolution, un passage à l'état d'adulte, à celui d'homme ou de femme mature. Ce que précisément Carl Gustav Jung a découvert aussi dans son concept d'individuation.

Ces travaux autour du fripon divin permirent à Carl Gustav Jung de développer le concept d'enfant intérieur, (enfant divin), en apportant donc sa contribution à l’étude de la psychologie du fripon.

Cela eut aussi un développement a priori inattendu, celui de la notion d'enfant intérieur, utilisé en psychothérapie pour adulte, quand un homme ou une femme parvenus à ce qui est nommé la seconde partie de la vie décide d'entreprendre un chemin de développement personnel.

Philippe Sollers, étant sorti du registre avant-gardiste au tournant des années 1980 avec son roman Femmes, a pu justifier son revirement par une posture de fripon, développée dans son roman suivant Portrait du joueur.

Par ailleurs, le philosophe Mehdi Belhaj Kacem a consacré un essai à la figure du Trickster[3] dans ses prolongements métaphysiques.

Perspective de psychopathologie[modifier | modifier le code]

Carl Gustav Jung a étudié la figure du fripon dans sa contribution à l'ouvrage collectif Le Fripon divin en 1956. Dans ses manifestations les plus évidentes, l’image du fripon est une représentation fidèle de la plus totale indifférenciation de la psyché humaine, à peine sortie du stade animal. En psychopathologie, l’image du fripon se manifeste dans la psyché de la personnalité dissociée à l’intérieur de laquelle s’active une personnification collective de traits meilleurs ou pires que le moi.

Chez l’homme normal, la figure du fripon est représentée par des contre-tendances inconscientes apparaissant chaque fois que l’homme se sent à la merci d’incidents apparemment malveillants ; ce trait de caractère est appelé l’ombre dans la théorie de Jung ; il est expliqué que le mythe du fripon a été préservé et développé pour son effet thérapeutique : afin de lui rappeler son passé, le niveau primitif intellectuel et moral inférieur est maintenu face à la conscience de l’individu plus développé.

Le fripon est comparé à l’ombre individuelle : ils ont tous deux un but commun, la recherche du sens. Bien que l’ombre apparaisse négative, certains de ses traits ou associations peuvent parfois indiquer une résolution positive du conflit.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Algirdas Julien Greimas et Teresa Mary Keane, Grand Dictionnaire du moyen français : la langue de la Renaissance de 1340 à 1611, Larousse, 2007, page 177
  2. in C.G. Jung « L'Âme et la vie », LGF - Livre de Poche, 1995 (ISBN 2-253-06434-3). L'ouvrage L'Âme et la vie est constitué de textes essentiels de Carl Gustav Jung, réunis et présentés par Jolande Jacobi, introduits par Michel Cazenave.
  3. Théorie du trickster, Mehdi Belhaj Kacem, avec EvidenZ, Sens et Tonka éditeurs, 2002 - (ISBN 2-84534-050-8)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Paul Radin, Charles Kerényi, Carl Gustav Jung, Le Fripon divin. Un mythe indien, Genève, Georg, 1958 (édition originale : The Trickster: a Study in American Indian mythology, Londres, Routledge and Paul, 1956).

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Folklore
  • Gnome, créature légendaire du folklore européen
  • Nisse ou tommte, petite créature légendaire du folklore scandinave; Lièvre en Afrique :" Petit Bodiel et autres contes de la Savane" par Amadou Hampaté Bâ. Même personnage dans les contes Afro-Américains.
Littérature
  • Till l'espiègle - Personnage de saltimbanque malicieux et farceur de la littérature populaire du Nord de l'Allemagne.
  • Le Roman de Renart - C'est un recueil de récits médiévaux français des XIIe et XIIIe siècles ayant pour héros des animaux agissant comme des humains.
Cinéma
Télévision
  • Dans la série américaine Supernatural, les frères Winchester sont plusieurs fois aux prises avec un Trickster au cours des saisons 2 à 5. Il est d'abord identifié en tant que Loki, le dieu scandinave, mais lors de la saison 5, il est découvert qu'il était à l'origine l'archange Gabriel.
Anthropologie
  • Dans la mythologie inuit, Amaguq est le dieu des farceurs et des loups. En Afrique, Lièvre, le "trickster" ou Décepteur par excellence, se joue des puissants (Éléphants) tandis que l'Enfant terrible mythique est présent dans une majorité de contes (Geneviève Calame-Griaule, éd.).
Psychologie analytique

Liens externes[modifier | modifier le code]