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Un bar aux Folies Bergère

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Un bar aux Folies Bergère
Artiste
Date
1881 / 1882
Type
Technique
Dimensions (H × L)
96 × 130 cm
Mouvements
No d’inventaire
P.1934.SC.234Voir et modifier les données sur Wikidata
Localisation

Un bar aux Folies Bergère est un tableau réalisé par le peintre Édouard Manet au début des années 1880. Il constitue une synthèse artistique, une conclusion élaborée dans le cadre de son projet Reichstoffen[1]. Il s'agit de la dernière œuvre majeure de Manet avant sa mort.

Le Bar des Folies Bergère

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Le choix du Bar des Folies Bergère comme sujet de son œuvre revêt une signification particulière pour Manet. Ce lieu, qui servait de quartier général pour les réunions politiques organisées par Degas, était le témoin des événements marquants de l'époque. L'impact des résultats de la politique étrangère de Napoléon III, conduisant indirectement à l'invasion prussienne de la France en 1870 et à la chute du Second Empire, fut observé de près par Manet. Il assista au siège de Paris par les troupes prussiennes, s'engageant lui-même dans la Garde nationale. L'année 1870-1871, marquée par la guerre franco-prussienne, le retour de la République et la Commune, témoigne de l'engagement patriotique rare de Manet et Degas[2]

Manet continuera à fréquenter ce cabaret, de même que plusieurs de ses amis, tels que Zola, étaient des habitués de cet établissement. Zola, en 1882, décrivait ainsi son atmosphère : « Il existe à Paris un endroit bizarre, exquis, fort peu orthodoxe, moitié café, moitié théâtre, parisien au possible, fort recherché par les provinciaux et les étrangers. Cet endroit s'appelle les Folies-Bergère. Là, une foule se réunit chaque soir »[3]. On comprend donc que ce lieu était un spectacle d'attractions et de déambulations, propice à tous les rendez-vous. Pourtant, bien que Manet ait admirablement capturé l'essence de l'euphorie de cet endroit, il a dû peindre l'intégralité de son œuvre en studio. Touché par la maladie, Manet fut amputé d'une jambe, et la moitié de son corps fut paralysée[4]. Incapable de réaliser sa peinture sur place, Manet a tenté d’amener le bar à lui en faisant venir des bouteilles de champagne ou encore un modèle étant employé au Bar des Folies Bergère, dans son studio[4]. Sa fréquentation aussi habituelle du lieu lui a permis de capturer l’essence de cet endroit.

La barmaid occupe une place centrale dans ce tableau, autour de laquelle se structure la composition. Manet a fait le choix de collaborer avec une véritable employée des Folies Bergère pour ce portrait. Cette décision est en relation avec son tableau du café-cabaret de Reichshoffen peint en 1877-78, où la composition a été conçue en utilisant une employée comme modèle[5]. L'employée en question est Suzon, qui incarne le rôle d'une « fille de comptoir ». Ces femmes étaient sélectionnées en fonction de leur apparence physique et de leur beauté, et leur principale responsabilité consistait à vendre de l'alcool aux clients du bar, généralement des hommes. Avant de la représenter, Manet a attribué une personnalité à Suzon, très différente de celle suggérée par son portrait de La serveuse de bocks peint entre 1878 et 1879[6].

Le choix de Suzon comme sujet repose profondément sur son histoire personnelle et les émotions que Manet cherchait à capturer sur son visage. Certains observateurs interprètent le personnage de Suzon comme celui d'une prostituée lassée de son métier et des avances incessantes des clients. Il est important de souligner que Suzon fait partie de la migration massive de la population rurale vers la capitale, motivée principalement par des raisons financières[7]. L'équipe féminine du Bar des Folies Bergère était souvent sujette à l'exploitation et à des rémunérations insuffisantes. Dans ses Croquis parisiens de 1886, Huysmans décrivait les Folies Bergère comme « le seul endroit de Paris qui pue aussi délicieusement le maquillage des tendresses payées et les abois des corruptions qui se lassent. »[8]. Cette vision crue de l'établissement renforce l'interprétation de Suzon en tant que figure emblématique d'une réalité parfois brutale et déshumanisante. Certains observateurs voient en elle une prostituée fatiguée de son travail, confrontée aux avances incessantes de la clientèle. Dans cette représentation, Manet exprime « le sens de l'humanité, le sens de la modernité »[9].

Réception et critique

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Lorsque l'œuvre a été présentée au Salon en 1882, les critiques ne se sont pas directement attardés sur le reflet déformé, mais se sont immédiatement focalisés sur la barmaid. Certains l'ont trouvée jolie et l'ont décrite de plusieurs manières différentes : « une petite fille blonde très jolie », « une jeune Anglaise aux cheveux d'or », ou encore « une liquoriste coiffée à la chien »[6]. Bien qu'elle soit belle, elle a suscité des impressions et des visions différentes. En effet, certains lui ont attribué une attitude nonchalante, froide et distante, tandis que d'autres ont vu en elle une jeune femme engagée et passionnée. Par exemple, dans La Gazette de France du 11 mai 1882, elle a été décrite ainsi : « Elle n'éprouve ni mécontentement, ni plaisir, ni grâce ni raideur, elle est bête, voilà tout »[10]. Cette vision de la critique reflète une femme lasse, vide et sans expression, contrastant avec les perceptions de Paul Alexis, un critique français du 19e siècle. Il l'a perçue comme « bien vivante, bien moderne, bien Folies Bergère »[10].

Cette réflexion est poussée plus loin par le critique d’art Victor Champier, qui non seulement voit en elle une fille de comptoir, mais aussi une femme sensuelle et passionnée. Champier écrit dans le Moniteur Universel que Manet « représente l'une de ces jeunes filles dont la chasteté n'est pas de rigueur dans leur profession, et qui reçoit la mission d'allumer la soif des clients de l'établissement »[6]. Il souligne ainsi le rôle joué par ces filles dans les bars, recrutées pour leur beauté dans le but de promouvoir la vente d'alcool. Il voit donc la barmaid engagée dans son rôle de séduction. Cette interprétation suggère même une référence aux pratiques de prostitution dans ces lieux, offrant aux femmes une opportunité d'améliorer leur situation financière à une époque où la prostitution connaissait une croissance sans précédent à Paris[7].

L’utilisation de miroirs était courante dans les cafés, et cette présence était particulièrement marquée dans les bars. Maupassant, dans son livre Bel-Ami, fait allusion à ces miroirs en décrivant comment « les grands miroirs derrière les femmes travaillant au bar reflétaient leur dos et les visages des passants »[10]. Les miroirs étaient en effet largement utilisés dans les bars, les cabarets et les magasins. Cette tendance découle en grande partie de la révolution industrielle. Auparavant, la création et la réalisation de miroirs étaient un processus coûteux et complexe. Cependant, avec l'avènement du travail à la chaîne et des techniques de production plus efficaces de la révolution industrielle, les miroirs sont devenus plus accessibles[11]. Ils ont été alors largement utilisés pour orner des endroits comme les Folies Bergère, notamment pour donner l'illusion d'une pièce plus vaste et d'une atmosphère plus immersive en reflétant la foule, contribuant ainsi à renforcer l'ambiance des lieux.

Dans le tableau Un bar aux Folies Bergère d'Édouard Manet, une stratégie similaire d'illusion est déployée afin de transcender les limites du cadre pictural. L'artiste fait usage du miroir pour nous immerger dans la scène se déroulant en arrière-plan. Sur celui-ci, nous pouvons observer Suzon de dos s’adressant à un homme qui, si le reflet était juste, s’avérerait être le spectateur. Derrière elle se révèle l’ampleur de la salle et de son spectacle. Ce dernier est subtilement suggéré par l'apparition d'une pointe de chaussure verte se balançant sur un trapèze dans un coin du tableau, exploitant ainsi le hors-champ pour laisser place à l'imagination.

En contraste, la représentation de la foule est minutieusement élaborée. Des terrasses peuplées d'hommes à la moustache et coiffés de grands chapeaux, accompagnés de leurs dames, sont clairement perceptibles. Cette multitude s'étendant à l'infini se reflète incessamment dans le miroir[12]. La technique de Manet, consistant à laisser transparaître la facture du pinceau, contribue à renforcer l'illusion d'infini de la salle, les personnages devenant progressivement moins définis à mesure que l'on s'enfonce dans la composition. Les pilastres et les lustres, également présents, amplifient cette impression d'infini, notamment à travers la répétition infinie des globes électriques et des chandeliers dans le miroir. Par conséquent, le miroir crée l'illusion d'un arrière-plan sans limites, conférant à la salle une dimension colossale. De surcroît, l'ajout suggéré d'un trapèze contribue à l'expansion spatiale de la scène au-delà du champ visible.

Édouard Manet a réalisé deux versions de ce tableau. La première fut créée en 1881 et a servi de croquis préliminaire et d'étude pour développer la composition qu'il souhaitait présenter[13]. On peut constater que certaines modifications ont été apportées dans la version finale. Dans la première version, la serveuse du bar semble joyeuse, accessible et facile à comprendre. Elle apparaît lisible et ouverte. Cependant, dans sa version définitive de 1882, Manet a délibérément attribué à Suzon une apparence plus mélancolique et lasse, reflétant ainsi la vision de Manet de la vie moderne à Paris et de la société du spectacle[14]. Cette image agit comme un miroir de l'aliénation ressentie par la jeune femme dans un monde qui ne correspond pas à sa véritable nature. Cependant, ces changements ne se limitent pas seulement aux aspects émotionnels. Outre les modifications de couleurs et de l'angle de vue, la composition de Suzon et de son reflet diffère également entre la première version et la version finale du tableau.

Manet a construit l'arrière-plan du tableau en utilisant un miroir dans les deux versions. Cependant, il y a une divergence concernant la précision du reflet de Suzon. La question qui se pose est de savoir s'il s'agit d'une erreur de l'artiste ou d'un choix délibéré. Pour répondre à cette question, il convient d'examiner son tableau d'étude et son œuvre finale. Dans un souci d'exactitude, le dos de la serveuse aurait dû être positionné de telle manière qu'il soit presque invisible dans le reflet. Pourtant, dans la première version, un léger décalage du reflet sur la droite du tableau est perceptible. Si cela avait été une erreur de l'artiste, il aurait été logique de la corriger dans la copie finale[14]. Cependant, Manet a accentué délibérément ce décalage du reflet pour mettre en évidence la différence entre le monde du miroir et celui de Suzon, qui nous regarde[14].

Les nombreux éléments présents sur le marbre du bar, qu’il s’agisse des bouteilles d’alcool, des fleurs ou des fruits, forment un ensemble pyramidal allant trouver son sommet, non sans malice, dans les fleurs qui ornent le corsage de la serveuse elle-même. Les bouteilles peuvent aussi mener à sa bouche, ce qui serait logique pour des bouteilles. Mais l’aspect ayant le plus retenu l’attention des critiques a été le reflet de Suzon dans le miroir. Ce dernier ne semble pas renvoyer une image exacte de la scène, tant en ce qui concerne la posture de la jeune femme que la présence de l’homme en face d’elle, si rapproché qu’il devrait logiquement tout cacher aux yeux du spectateur. Il est difficile de conclure si cette anomalie est le fruit de la volonté de l’artiste ou une simple erreur d’appréciation, ce qui n’a pas été sans amuser Huysmans. Ce dernier décrit avec délectation la manière dont le tableau « stupéfie les assistants qui se pressent en échangeant des observations désorientées sur le mirage de cette toile »[8].

Postérité

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Photographie

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Ce tableau a été à la source de l'inspiration d'une photographie du Canadien Jeff Wall, Picture for Women (1979).

Ce jeu de reflet et de miroir va être plus tard repris par d’autres contemporains tel que le photographe Jeff Wall. Dans son œuvre Picture for women, Jeff Wall emprunte à Manet le croisement de regards et le jeu de perspective[15]. Contrairement à ce que l’on pourrait d’emblée supposer, dans l’œuvre de Jeff Wall, la femme n'y est pas adossée à un miroir dans lequel se refléterait le photographe situé devant elle, mais l'un et l'autre font face au miroir dont la surface occupe toute l'image. C’est donc vers le reflet de la femme, et non pas vers celle-ci, qu’est dirigé le regard de Wall – le spectateur retrouvant par ailleurs devant l’œuvre une position similaire à celle qu’occupèrent les deux personnes figurées (et l’appareil photo) par rapport au miroir. Il reprend donc le jeu de Manet sur cette femme s’appuyant au bar[15].

Dans le clip vidéo d'Emily Loizeau, Sister, le plan présent à la trente-cinquième seconde s'inspire très fortement de l'œuvre : Un bar aux Folies Bergère.

Dans son clip vidéo Breathin, l'artiste Ariana Grande reprend les grands éléments de ce tableau pour les transposer dans son clip.Interprétation abusive ?

Littérature

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  • Ce tableau apparaît dans le roman d’Éric Marty, Le Cœur de la jeune Chinoise, Seuil, 2011.
  • Dans le roman Peinture fraîche de Chloë Ashby, La Table Ronde, 2023.

Notes et références

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  1. (en) REINHARD-FELICE Mariantonia, Division and revision: Manet’s ‘Reichshoffen’ revealded, Londres, Holberton, , p. 44
  2. (en) REINHARD-FELICE Mariantonia,, Division and revision: Manet’s ‘Reichshoffen’ reveal, Londres, Holberton, , p.44
  3. « Accueil », sur Dijon Musées (consulté le )
  4. a et b « Édouard Manet : biographie, scandales, œuvres | Hors Cadre », (consulté le )
  5. (en) REINHARD-FELICE Mariantonia, Division and revision: Manet’s ‘Reichshoffen’ revealed, Londres, Holberton, , p. 6.
  6. a b et c DARRAGON Eric, Manet, Paris, Fayard,, , p. 348
  7. a et b CALLAHAN Kelsey, La Prostitution dans la Culture Française du Dix-Neuvième Siècle : Classe, Sexe, et Contagion, thèse de spécialisation, Université de New Orleans, , p.33
  8. a et b HUYSMANS Joris-Karl, croquis parisien, Paris, Léon Vanier,
  9. REINHARD-FELICE Mariantonia,, Division and revision: Manet’s ‘Reichshoffen’ revealded,, londres, Holberton, , p.46
  10. a b et c BOIME Albert, « "Un bar aux Folies-Bergère" as an Allegory of Nostalgia » », dans Zeitschrift für Kunstgeschichte, vol. 56, n° 2,, , p.235
  11. MESLIN Christophe, « « Couleurs et luminosités des miroirs (XVIIIe-XIXe siècles) : objets fantômes versus objets conservés ? » », dans Technè,n° 50, , p.40
  12. DE DUVE Thierry, HOLMES Brian, « « How Manet's "A Bar at the Folies-Bergère" », Critical Inquiry, vol. 25, no 1,‎ , p. 148
  13. (en) « Reflections on a Masterpiece: Manet's A Bar at the Folies-Bergere », sur Journal of ART in SOCIETY (consulté le )
  14. a b et c David Carrier, « Art History in the Mirror Stage: Interpreting un Bar aux Folies Bergeres », History and Theory, vol. 29, no 3,‎ , p.304 (ISSN 0018-2656, DOI 10.2307/2505053, lire en ligne, consulté le )
  15. a et b « Picture for Women (Image pour les femmes) - Centre Pompidou » [archive du ], sur Centre Pompidou (consulté le )

Liens externes

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