Rumeur du 9-3

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La rumeur du 9-3 est une série d'allégations prétendant que des maires de certaines villes de province feraient venir des personnes originaires de la Seine-Saint-Denis, le « 9-3 », dans leur ville, contre de l'argent[1],[2],[3]. Ces rumeurs, notamment à Niort, prétendent d'après le texte de la plainte du maire de Niort « que des personnes de couleur noire, originaires de Seine-Saint-Denis ou d'ailleurs mais, en tout cas, « d'origine non niortaise », sont réputées faire courir à la population un risque d'augmentation de la délinquance[4] ». Cette rumeur a été qualifiée de raciste par de nombreux médias et personnalités politiques[5].

Historique[modifier | modifier le code]

Cette rumeur aurait commencé un peu avant 2010, peut-être dès 2008 au Mans[6].

À Vitry-le-François, en janvier 2011, les bruits de comptoir voulaient qu'une centaine de logements sociaux soient construits pour désengorger la Seine-Saint-Denis. Le centre d'action sociale, lui, était soupçonné de distribuer à tire-larigot des bons d'achat à ces nouveaux venus, pour les aider à acheter réfrigérateurs, téléviseurs, paraboles[7]

De même, début 2011, à Châlons-en-Champagne, le maire, Benoist Apparu est accusé de « faire venir des trains spécialement d’Île-de-France, de voter des subventions en faveur de ces populations, d'octroyer la gratuité du permis de conduire, ou encore de percevoir 6 000 euros par personne accueillie ». Cette rumeur avait ressurgi au moment des législatives, puis s'était ensuite un peu calmée[8]. À la même époque, la ville de Niort commence à frémir des premiers bruits. Le journal local, La Nouvelle République publie régulièrement des démentis à partir de 2011[9],[10],[11] pour couper court aux fantasmes. Mais des courriers de lecteurs continuent d’arriver. La rumeur se développe au début de l'année 2013.

En 2013, des maires décident de porter plainte contre X pour diffamation, assertions mensongères ou encore provocation non publique à la discrimination et à la haine. Le maire de Poitiers, Alain Claeys, porte plainte en juillet[réf. nécessaire], suivi par le maire de Niort[12], Geneviève Gaillard[13], le maire adjoint de Châlons-en-Champagne, Benoist Apparu[14] le maire de Saint-Yrieix-la-Perche en Haute-Vienne[15], le maire de Limoges[16],[17].

Outre ces villes, d'autres villes comme Le Mans, Reims, Saint-Quentin[18], Soissons, Vitry-le-François[19], Vichy[20], Nevers[21], Limoges[22], Guéret, La Souterraine, Montluçon[23] ou même Tulle, le fief de François Hollande[19], sont concernées par ces accusations[24].

Cette rumeur date en fait des années 1980, les habitants concernés étant alors des Maghrébins[25].

Relais médiatiques[modifier | modifier le code]

La Presse quotidienne régionale en parle avec parcimonie jusqu'à mi-2013 afin de ne pas lui donner de consistance. La presse nationale commence les premiers articles à la suite des plaintes des élus en septembre 2013. L'émission C dans l'air lui consacre un numéro entier le 24 octobre 2013 : La rumeur du 9-3 se propage[26].

Origines rationnelles[modifier | modifier le code]

À Niort, l’aire urbaine a gagné 10% de population en dix ans[27] et les deux tiers de cette augmentation sont dus à de nouveaux arrivants, dont beaucoup viennent d’Île-de-France[1]. À partir de ces faits objectifs, dans cette ville qui devient une « petite métropole »[2], la part de rumeur consiste à expliquer ce changement et la présence accrue de Noirs par le fait « que le maire les a fait venir »[2].

L'adjoint au maire de Châlons-en-Champagne et député de la Marne Benoist Apparu, reconnaît dans une lettre ouverte que la démographie de sa ville a pu changer mais affirme solennellement ne pas être et n'avoir jamais été à l’origine de ces arrivées[28].

Fantasmes[modifier | modifier le code]

Une enquête de Rue89 parmi les populations « non niortaises » conclut à la présence de population de couleur mais venant de Bretagne, de Laval ou de Rennes. Le seul Séquano-Dionysien rencontré est blanc[1].

L’affaire touche alors la vie privée de la maire de Niort. « Trois personnes sont venues me féliciter pour mon mariage avec une personne de couleur noire, qui s’est, selon elles, déroulé à 150 kilomètres de Niort, raconte l’élue. « Évidemment », avec un Noir, il y a eu un « problème » lors de la cérémonie. Une main courante a été déposée, et c’est ainsi que ça s’est su… » Tout est faux et inventé. « Je ne suis pas mariée avec un Noir ; je ne vois pas où serait le problème si je l’étais. Mais, à devoir se justifier, on peut passer pour le premier raciste[29]… »

L'explosion du taux de criminalité colportée dans la rumeur n'est pas vérifiée dans la réalité. Les villes incriminées sont même parmi les plus sûres de France.

Vecteurs de propagation de la rumeur[modifier | modifier le code]

  • Lors de son dépôt de plainte, le maire de Niort détaille ces vecteurs[30] :
    1. une partie de la presse : celle-ci relate la présence d'un « groupe de jeunes de couleur noire », originaires d'Île de France, qui se sont livrés à des actes de délinquance, ainsi que l'agression d'un jeune lycéen par un « groupe de jeunes de couleur noire » ;
    2. des commerçants[31] ;
    3. des fonctionnaires publics dont l'autorité tend à revêtir les propos de la certitude ;
    4. des enfants des écoles, collèges et lycées qui donnent du crédit aux affirmations devenues très nombreuses des adultes qui les entourent et à qui ils font confiance.
  • La plainte cible donc implicitement les forces de l’ordre. cela est fait avec diplomatie mais le maire de Niort a quand même envoyé une lettre au préfet pour lui demander de tenir ses troupes[1] ;
  • d'autres vecteurs, non nommément cités dans la plainte sont :
    1. Le Front national : par exemple, à Vichy, il agit de manière très publique. En mai 2013, la secrétaire départementale de l'allié du Front national Claudine Lopez apostrophe le maire Claude Malhuret au sujet de « l’accueil de 300 familles venues de Seine-Saint-Denis dans le cadre d’une sorte de plan de délocalisation de population ». Elle rajoute « toutes les rumeurs partent d’une vérité », « Qu’on me prouve que c’est faux[20] ! » . Le 20 janvier 2014, Le maire du Mans, Jean-Claude Boulard, déclare porter plainte contre le candidat du FN aux municipales, Louis Noguès, qui selon lui aurait évoqué au cours d'une conférence de presse « des cars entiers de Noirs déversés au Mans »[32],[33],[34]
    2. Les sites de la blogosphère d’extrême droite : ils soutiennent que la rumeur est fondée et réclament des publications d'un «  tableau démographique  » pour voir «  s’il y a un solde positif anormal[35]  ». À cela, la mairie de Niort répond : « On n’a pas de statistiques sur critères ethniques, c’est interdit. Et on refuserait de répondre pour une simple question d’éthique républicaine. » Du coup, la suspicion augmente : « On donne l’impression de botter en touche. On paraît sur la défensive[29]. »
    3. Les idées populistes dans l'air du temps : ce n'est pas la rumeur qui crée le racisme, mais plutôt l'inverse. Ce type de rumeur prospère parce que ce genre d'idées populistes est déjà bien ancré dans les esprits. Dans cette affaire, on n'est pas tant sur une opposition gauche/droite mais plutôt masse/élite. C'est la confiance dans les élus qui est mise en cause[25].

La rumeur et le Front national[modifier | modifier le code]

Le 10 février 2014, Marine Le Pen, en visite dans la Sarthe, estime que c'est "bien" d'en parler « Si [la rumeur] est vraie, c'est bien ... Oui c'est bien ... parce que si on ne le fait pas vous ne le feriez pas ... Voilà la réalité ... vous voyez à quoi on sert. Nous, c'est notre rôle. » Elle poursuit assurant qu'il s'agit d'une "réalité"[36]. Il est constaté que, dans des villes colportant la rumeur et où le Front national n’avait jamais dépassé 10 %, celui-ci améliore son score lors des Municipales de 2014 : Poitiers (12 %), Limoges (17 %), Le Mans (15 %), Saint-Quentin (20 %), Reims (16 %)[37].

Analyses[modifier | modifier le code]

Raison de l'existence des rumeurs racistes[modifier | modifier le code]

Les rumeurs de ce type sont récurrentes.

  • En 1969 à Orléans, la rumeur d'Orléans racontait que des jeunes filles avaient été enlevées dans des cabines d’essayage de boutiques tenues par des juifs[38].
  • Dans les années 1980, le faible taux de mortalité dans le 13e arrondissement de Paris était attribué au fait que la population d'origine chinoise cachait ses morts sans les déclarer pour récupérer leurs papiers et les donner à d'autres migrants dans le cadre de filières d'immigration illégale (la vraisemblance de la théorie étant basée sur le cliché selon lequel tous les chinois se ressemblent)[style à revoir]. Cette rumeur partait de la réalité statistique de la faible mortalité des immigrés chinois, mais l'interprétait de façon raciste. En fait, la faible mortalité est naturelle chez toute population migrante, car ses arrivants sont plus dans la force de l'âge que vieillissants[26].

Méthodes d'éradication[modifier | modifier le code]

Il n'y a pas de méthode simple d’éradication ; chaque solution à des effets pervers.

Ignorer la rumeur[modifier | modifier le code]

Les spécialistes en légendes urbaines sont quasiment unanimes : en restant muets, les élus prennent le risque que la rumeur leur échappe et leur fasse du tort. Lors de la rumeur d'Orléans, les autorités ne s’exprimaient pas, ce qui alimentait les fantasmes. « Dans la plupart des cas de silence prolongé, la personnalité ou l’organisation visée par une rumeur doit finalement prendre position afin de limiter les dégâts, mais elle a alors perdu un temps précieux[39] ».

Démentir la rumeur[modifier | modifier le code]

« Le démenti ne fonctionne que rarement, car il représente la parole des personnes incriminées, qui s’opposera à celles des adhérents à la rumeur, plus nombreux, qui ne s’attendent pas à ce que les autorités reconnaissent un tel complot[39] ».

Porter plainte[modifier | modifier le code]

Dans le cas de propos publics, la plainte permet de contrer son côté symbolique : « Une stratégie qui peut se révéler payante même si les instigateurs de la rumeur ne sont pas connus. La justice est censée être une autorité distincte qui va juger de la véracité et enquêter, à moins qu'elle ne soit englobée dans cette théorie du complot[39]. »

Il y a plusieurs motifs de plainte possible :

  • « préjudice causé à l'autorité publique par des assertions mensongères, constitutives d'injures », choisi par la maire de Niort. « Avec cette plainte, tout le monde devient potentiellement coupable d’assertions mensongères. C’est un choix intéressant car les gens n’oseront plus en parler publiquement, mais la rumeur pourra continuer à se propager en sourdine. C’est aussi dangereux car la plupart des diffuseurs ne pensent pas raconter de mensonges et se sentiront, donc, accusés à tort et pas entendus dans leur inquiétude[39] » ;
  • « outrage à personne chargée d'une mission de service public », choisi par le maire de Poitiers. « Il tourne la plainte — vers lui-même et son travail — en une attitude défensive destinée à protéger sa réputation. Cependant, il n’explique pas pourquoi la rumeur est fausse, ni comment il a financé son viaduc. De plus, il ne prend pas en compte l’inquiétude des diffuseurs de la rumeur[39] ».

Notes[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c et d Rue 89, La rumeur du 9-3, « c’est comme le yaourt, avec des morceaux de vrai »
  2. a, b et c Le Monde, Des maires portent plainte pour tenter d'arrêter la folle "rumeur du 9-3"
  3. Europe 1, La "rumeur du 9-3" enfle en province
  4. Courrier de l'Ouest, Niort. Rumeur publique : la députée maire dépose plainte, Le courrier de l'ouest
  5. Les maires français veulent faire taire la rumeur xénophobe du « 9-3 », sur le site de France 24 [1], Le Nouvel Obs, Aisne Nouvelle, France 24, Le JDD
  6. Niort. Rumeur publique : la députée maire dépose plainte, L'Union
  7. Non, leur ville ne reçoit pas d'argent pour accueillir des Noirs du "9-3", FranceTVInfo
  8. La "rumeur du 9-3" et de Niort : une dizaine de villes seraient concernées, selon Benoît Apparu (UMP), France3 21 octobre 2013
  9. La Nouvelle République, Niort : la fausse rumeur qui n'en finit pas de pourrir la ville
  10. La rumeur du 9-3 partout en France
  11. La Nouvelle République, La fausse rumeur est tenace : Geneviève Gaillard porte plainte
  12. Rue 89, Texte de la plainte du Maire de Niort en PDF
  13. Racisme : Niort et la "rumeur du 9-3"
  14. Libération, Benoist Apparu : « Pourquoi j'ai porté plainte » sur la rumeur du 9‑3
  15. Le Populaire.fr, Plainte du maire après la rumeur d'une arrivée "massive d'étrangers", Le Populaire, 14/03/2013
  16. BFMTV, Le maire de Limoges contre la "rumeur du 9-3", BfmTV le 24 octobre 2013
  17. Le Populaire, Limoges : le maire envisage de porter plainte pour faire taire la rumeur sur l'accueil d'étrangers contre rémunération, Le Populaire, 16/10/2013
  18. La rumeur raciste des « gens du 9-3 », L'Aisne Nouvelle
  19. a et b Non, leur ville ne reçoit pas d'argent pour accueillir des Noirs du "9-3", France Info
  20. a et b L’étrange succès de la folle "rumeur du 9-3", ParisMatch
  21. La « rumeur du 9-3 », à Nevers aussi...
  22. Cette curieuse « rumeur du 9-3 » qui se propage dans plusieurs villes voisines
  23. La Montagne 22/10/2013 la-rumeur-du-9-3-qui-se-repand-en-auvergne-et-en-limousin
  24. La "rumeur du 9-3" qui irrite les maires
  25. a et b Comment la folle rumeur du 9-3 s'est répandue, L'Express 23/10/2013 : interview de Pascal Froissart, auteur de La Rumeur. Histoire et Fantasme]
  26. a et b La rumeur du 9-3 se propage, Émission du jeudi 24 octobre 2013, C dans l'air le 24/10/2013]
  27. Rapport Poitou-Charentes - Insee
  28. Lettre ouverte, Benoist Apparu, 32 octobre 2013
  29. a et b Les fantasmes de l’Afrique de Niort, Libération le 17/10/2013
  30. Texte de la plainte du Maire de Niort en PDF
  31. Le JDD le 22/10/2013 A-Niort-le-racisme-a-ciel-ouvert
  32. « Rumeur du 9-3 » : la mairie du Mans porte plainte contre le candidat FN
  33. La "rumeur du 9-3" s'invite dans la campagne municipale au Mans / France Bleu
  34. Le retour de la rumeur - 26/01/2014 - La Nouvelle République Vienne
  35. L’ignoble rumeur de Niort au service du racisme , L'humanité
  36. Marine Le Pen sur la rumeur dite du "9-3" : "c'est vrai, c'est une réalité"
  37. Résultats du FN aux municipales : comment Marine Le Pen a gagné la bataille des idées - le Plus.
  38. La folie et l'infamie, La Nouvelle République, le 16/10/2013
  39. a, b, c, d et e «RUMEUR DU 9-3»: LES ÉLUS ONT-ILS RAISON DE PORTER PLAINTE? - Slate.fr

Articles connexes[modifier | modifier le code]