Rhétorique politique

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La rhétorique politique a pour objet l´emploi du langage construit et développé par une personnalité politique à l'adresse des électeurs.

Le débat politique, du fait qu'il se base sur une confrontation d'opinions, est l'un des lieux privilégiés de la rhétorique qui peut prendre plusieurs formes principales et fondamentales.

Histoire[modifier | modifier le code]

De rhétorique politique, il est question depuis que la politique existe. Cicéron, dans son De Oratore, ne fait-il pas dire à Crassus :

« Rien ne me semble plus beau que de pouvoir, par la parole retenir l'attention des hommes assemblés, séduire les intelligences, entraîner les volontés à son gré en tous sens. »

Exemples de formes de rhétorique politique[modifier | modifier le code]

  • Le slogan politique, forme la plus achevée, parfois imagée, la plus souvent vague, mais donnant une impression de profondeur (exemple : « ensemble tout devient possible »[1], « un autre monde est possible[2] »).
  • Les punchlines, par exemple lors des débats télévisés du premier tour et du second tour de l'élection présidentielle française[3]
  • L'argumentation ad hominem d'une personnalité politique pour montrer la contradiction entre les propos et les agissements de son adversaire, voire l'attaque personnelle pour le décrédibiliser sans rapport avec le fond du débat
  • En situation d'attaque ad hominem, l'homme politique peut employer la stratégie du silence, du flou, de la minimisation, de la dénégation (ou contestation), puis de l'interprétation et enfin de la pondération[4]
  • L'argument comparatif qui met de côté le contexte. Les discours démagogiques utilisent cet argument simplificateur et manipulateur afin d'établir des « raccourcis de pensée »
  • La provocation, sous forme d'expression lapidaire et réductrice (exemples : le plombier polonais, la marchandisation du monde...) ou de petite phrase assassine, faisant appels plus à l'émotion qu'au raisonnement. Un certain penchant pour le néologisme traduit le souci de frapper les esprits (au risque d'être accusé de populisme politique) en se distinguant au-dessus du bruit ambiant de la communication
  • Les affirmations employées comme argument d'autorité
  • Le recadrage sémantique qui opère à partir d’une substitution d'un terme trop connoté par un autre[5]
  • La langue de bois et l'utilisation d'énoncés stéréotypés situationnels : clichés, truismes (par exemple légitimation de l'action publique par l'emploi de concepts mobilisateurs[6]) et lieux communs (topos) en cas de difficulté à faire des analyses et propositions claires ou à démontrer le bien-fondé de l'analyse, ou pour faire passer de fausses idées, en profitant de l'impression de vérité et d'évidence qu'ils dégagent
  • Les présupposés, amalgames et biais cognitifs (attention sélective[7], effet de cadrage (en) idéologique[8])
  • L'alternance entre biais accusatoire et biais excusatoire : les personnalités politiques sont promptes à accuser leurs adversaires et à s'absoudre de leurs propres erreurs[9]
  • Les promesses, sans en indiquer comment leur mise en place est faisable
  • Les sophismes (faux dilemme, homme de paille, pétition de principe, fausse cause[10], fausse dichotomie, sophisme de la mauvaise fréquentation, sophisme de la question multiple, sophisme du cornu, du chauve, sophisme naturaliste)[11]
  • Les informations erronées (ex: contre-vérité)
  • Les raisonnement en faisant appel à la peur, au pathos ou à la terreur
  • La technique de la « valse à quatre temps » : premier temps, la provocation sert à attirer et à monopoliser l’attention des médias et de l'opinion publique, en suscitant délibérément un tollé ; deuxième temps, la requalification : la personnalité politique se plaint, face aux protestations, de lui avoir fait dire ce qu'il n'a pas voulu dire, et, afin de ne pas finir marginalisée, reformule son message sous une forme acceptable au regard des tabous du débat public ; troisième temps, la victimisation : l'homme politique condamne les critiques de sa provocation en les assimilant abusivement à un rejet de son second message, dénonçant le « politiquement correct » ou la « pensée unique » ; le quatrième temps, l'accaparement : la personnalité politique qui a pris position sur un thème électoralement porteur mais jusqu’alors réservé aux partis anti-système, déploie ses propositions sur ce thème en position de monopole d'expression dans la classe politique[12]
  • Le discours implicite ou explicite construisant l'ethos (par exemple questions directes à l'interlocuteur[13])
  • L'utilisation de figures de style : figures de répétitions de type polyptote[14], polysyndète[15], épanalepses[16], anaphores, épiphores ou symploques rhétoriques ; figures d'insinuations (réticence, euphémisme) ; énumérations voire gradations, incantations[17], métaphores, hyperboles lexicales, prétéritions[18], prolepses[19], paronomases, aposiopèses, substitutions connotatives euphémiques[20], etc. L'analyse de ces composantes rhétoriques dans les discours politiques peut contribuer à une meilleure compréhension du problème de l'efficacité des discours (phénomènes de persuasion et d'identification). Les recherches actuelles mettent en évidence une corrélation entre l'emploi de figures de rhétorique dans les discours politiques et les applaudissements de l'auditoire[21]
  • Retorsio argumenti, stratagème qui consiste à retourner l'argument de l'adversaire contre lui[22]
  • L'extension rhétorique
  • Péroraison (récapitulation, chute finale).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. La petite histoire du slogan de campagne de Nicolas Sarkozy Le Figaro 2012
  2. William F. Fisher, Thomas Ponniah, Un autre monde est possible : pour une autre mondialisation, le Forum social mondial, Parangon, , 308 p..
  3. Valéry Giscard d’Estaing lance à François Mitterrand lors du débat présidentiel du 10 mai 1974 : « Je trouve toujours choquant et blessant de s’arroger le monopole du cœur. Vous n’avez pas, Mr Mitterrand, le monopole du cœur ! ». Mitterrand réplique le 5 mai 1981 : « Vous avez tendance à reprendre le refrain d’il y a 7 ans, l’homme du passé. C’est quand même ennuyeux que dans l’intervalle vous soyez devenu, vous, l’homme du passif ». Le 28 avril 1988, Jacques Chirac fait remarquer à François Mitterrand qu’ils n’étaient ni président ni Premier ministre. Son adversaire dégaine : « Mais vous avez tout à fait raison M. le Premier ministre », fixant avec dédain le candidat du RPR. Le 2 mai 1995, Lionel Jospin lance à Jacques Chirac « Il vaut mieux 5 ans de Jospin que 7 ans de Chirac ». Cf. « Les meilleures punchlines des débats présidentiels », sur ladepeche.fr, .
  4. Patrick Charaudeau, Le discours politique : les masques du pouvoir, Vuibert, , p. 27.
  5. Ce recadrage fait des clandestins des « sans papiers » puis des « migrants » ; un « accord » obtenu après négociation avec les syndicats devient un « succès ».
  6. « Le gouvernement met en place une politique pour que la France aille de l'avant ».
  7. Appelé aussi attention dirigée ou focalisée, il s'agit d'un concept en psychologie cognitive selon lequel l'auditeur du discours accorde plus d'attention aux informations du discours qui le confortent dans ce qu'il pense (biais de confirmation fréquent face à des éléments contradictoires dans le même discours).
  8. La personnalité politique zoome ou dézoome sur la situation locale ou générale qui conforte son discours.
  9. (en) Keith G. Allred, « Relationship Dynamics in Disputes: Replacing Contention with Cooperation », dans Michael L. Moffitt et Robert Bordone, Handbook of Conflict Resolution, Jossey-Bass, 2005, p. 85
  10. Corrélation illusoire, post hoc ergo propter hoc.
  11. Michel Dufour, Argumenter. Cours de logique informelle, Armand Colin, (lire en ligne), p. 133.
  12. Thomas Guénolé, Petit guide du mensonge en politique, First, (lire en ligne), p. 47.
  13. Si l'interlocuteur ne sait pas répondre, il passe pour un incompétent. S'il répond dans le même sens que la personnalité politique, cette dernière retire un avantage en terme d'ethos (elle renvoie l'image d'un professeur de son contradicteur).
  14. François Fillon assume un projet « radical car la situation est radicalement bloquée »
  15. Exemple : formulation politique du ni-ni.
  16. Charles de Gaulle lance, en pleine grève ouvrière : « Il faut que les travailleurs travaillent ».
  17. Figures de rhétorique qui consistent pour l'orateur à confondre ce qui est et ce qu'il voudrait qu'il soit.
  18. « Ai-je besoin de vous rappeler le bilan de… », « ce n'est pas que vous êtes de mauvaise foi, mais… »
  19. « Je vois que vous allez me rétorquer ».
  20. La substitution consiste à remplacer un terme jugé trop connoté, ou connoté d’une manière que l’on ne veut plus assumer face à ses opposants, par un quasi synonyme mélioratif. Exemples : substituer « mariage homosexuel » à « mariage pour tous » ; « politique d'austérité » à « politique de rigueur », « récession » à « croissance négative ».
  21. (en) John Heritage et David Greatbatch, « Generating Applause: A Study of Rhetoric and Response at Party Political Conferences », American Journal of Sociology, no 92,‎ , p. 110-157.
  22. Arthur Schopenhauer, L'art d'avoir toujours raison, Fayard/Mille et une nuits, (lire en ligne), p. 26.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Constantin Salavastru, Rhétorique et politique. Le pouvoir du discours et le discours du pouvoir, Éditions L'Harmattan, coll. « Psychologie politique », 2005, 215 p., (ISBN 2747576523)
  • Jacques Gerstlé, Christophe Piar, La communication politique, Armand Colin, , 256 p. (ISBN 2200602472, lire en ligne)
  • Pierre Merle, Politiquement correct : dico du parler pour ne pas dire, Editions de Paris, , 188 p. (ISBN 2846211485, lire en ligne)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Opposition à la rhétorique politique[modifier | modifier le code]

Catégories[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]