Despotat d'Épire
(el) Δεσποτάτο της Ηπείρου
1204–1479
| Statut | Autocratie, successeur local de l'Empire byzantin |
|---|---|
| Capitale | Arta, Ioannina de 1358 à 1416 |
| Langue(s) | Grec, Albanais |
| Religion | Grecque orthodoxe |
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Le despotat d’Épire (en grec moderne : Δεσποτάτο της Ηπείρου) fut l’un des États grecs successeurs de l’Empire byzantin après la conquête de Constantinople et la mise en place de l'Empire latin d'Orient sur les terres principales de l'Empire byzantin par la quatrième croisade en 1204. Fondé par Michel Comnène Doukas, le nouvel État se voulut, à l’instar de l’empire de Nicée et de l’empire de Trébizonde, le successeur légitime de l’Empire byzantin. Centre de résistance et havre pour les réfugiés grecs contre les envahisseurs latins après la défaite, il ne réintégra l’empire restauré qu’en 1323. Grec par ses origines, puis italien, serbe et albanais par conquête, il tenta de maintenir son identité jusqu’à sa chute aux mains des Ottomans en 1479. Il fut le dernier état vestige de l'Empire et de la civilisation byzantine.
Centré sur la province d’Épire et l’Acarnanie, au nord-ouest de la Grèce, et sur la partie occidentale de la Macédoine grecque, il s’étendait également en une mince bande sur la Thessalie et de la Grèce occidentale jusqu’à Naupacte au sud. Sous Théodore Comnène Doukas et l’éphémère empire de Thessalonique, le despotat s’étendit pour incorporer brièvement la partie centrale de la Macédoine ainsi que la Thrace jusqu’à Didymotique et Andrinople (aujourd’hui Edirne).
Cadre d'analyse
[modifier | modifier le code]Une terminologie à nuancer
[modifier | modifier le code]L’Épire (littéralement « terre ferme ») byzantine recouvrait les deux provinces romaines d’Épire ancienne, depuis le golfe d’Arta et Nicopolis jusqu’à Bouthrotos (aujourd’hui Butrint en Albanie), et d’Épire nouvelle avec les villes d’Avlona, Apollonia et Dyrracheion au nord. La population était essentiellement grecque dans l’Épire ancienne et plutôt albanaise dans l’Épire nouvelle[1]. Bien que l’on donne traditionnellement à ce territoire le nom de « despotat » et à son souverain celui de « despote », l’une et l’autre appellation sont abusives.
Ni le fondateur, Michel Ier Comnène Doukas (règne de 1205 à 1215), ni son successeur Théodore Comnène Doukas (règne de 1215 à 1230), ne portèrent le titre de « despote ». Les premiers souverains épirotes portèrent plutôt le titre d’arkon (archonte) ou simplement de kyrios (seigneur). Le premier à porter celui de despote fut Michel II ; il lui fut octroyé par son oncle, Manuel Comnène Doukas, dans les années 1230, lequel continuait à s’intituler « empereur de Thessalonique » même si cet empire avait été anéanti par le tsar bulgare Jean (ou Ivan) Asen II (règne de 1218 à 1241). Comme ce titre, le plus élevé de la hiérarchie aulique, ne pouvait être décerné que par l'empereur, c'était pour lui une façon de perpétuer l’éphémère empire fondé par son frère, Théodore. Par la suite, ce titre fut octroyé légalement par l’empereur Jean III Vatatzès et impliquait une notion de soumission féodale[2],[3]. Après le XIIe siècle, le titre de despote fut traditionnellement concédé par les empereurs à des membres de la famille impériale, généralement à leurs fils envoyés gouverner un apanage dont ils percevaient les revenus et qu’ils dirigeaient de façon quasi indépendante.
Parler du « despotat d’Épire » n’est pas exact non plus, le terme de « despote » étant un qualificatif qui s’appliquait au titulaire sans impliquer de juridiction géographique. Dans le cas de l’Épire, on voit le terme de despotat associé à une entité géographique à partir du XIVe siècle dans les sources occidentales. Il fut également utilisé en Bulgarie au XIIIe siècle et en Serbie au siècle suivant[4],[N 1]. Ni l’Épire, ni la Morée, ni les autres apanages similaires ne furent héréditaires ; l’empereur se réserva toujours le droit d’y intervenir lorsqu’il le jugeait nécessaire et renouvela l’octroi du titre à chaque souverain, lequel ne put dès lors prétendre être l’héritier de son père. Il serait donc plus logique de parler de « despote en Épire »[5].
Cadre géographique
[modifier | modifier le code]Au regard de la géographie actuelle, le despotat est à cheval sur le nord-ouest de la Grèce et le sud de l'Albanie, centré sur les antiques provinces de l'Épire et de l'Étolie-Acarnanie[6]. Lucien Stiernon insiste sur la caractéristique majeure du territoire : l’Épire, par son relief, ses côtes et ses ports, est naturellement ouverte vers l’Occident, en particulier vers les rives de l’Adriatique et l’Italie méridionale. Il souligne que l’Épire et les îles Ioniennes tendent à former une unité économique cohérente sous l’influence commerciale de Venise, en dépit même des conflits religieux ou politiques. Cette orientation ouest est l’un des déterminants les plus constants de la politique épirote. Elle se reflète également dans sa construction identitaire, représentant un occident byzantin, par opposition aux autres États byzantins comme l'empire de Nicée ou, plus loin encore, l'empire de Trébizonde.
À l’inverse, l’arrière-pays oriental est fermé par le massif du Pinde, ce qui isole l’Épire des centres impériaux. Cette configuration géographique la rend structurellement « prédisposée à l’autonomie » selon Stiernon. L’Épire n’est pas rebelle par choix idéologique : son isolement rend simplement la projection du pouvoir constantinopolitain difficile et irrégulière. C'est d'autant plus vrai après 1204 puisque la région est toute entière entourée d'entités occidentales ou slaves[6].
Un autre point central mis en évidence par Stiernon est l’extrême mobilité des frontières dans la première moitié du XIIIᵉ siècle. Ce que les modernes appellent « Épire » peut inclure, selon les moments, des espaces aussi variés que la Thessalie, la Macédoine, la Thrace méridionale, la côte adriatique et des parties de l'Albanie, voire de la Serbie. Ces variations complexifient toute tentative de définition fixe et géographique du « despotat ». Surtout, comme l'affirme Brendan Osswald, le despotat d'Epire est une périphérie byzantine, qui reste fidèle à l'orbite civilisationnelle byzantine classique sans jamais se soumettre durablement à Constantinople, ce qui en fait un facteur clé de compréhension de son évolution et de son fonctionnement[7].
Par ailleurs, la capitale de cet État n'est pas fixe. D'ailleurs, à la différence des autres entités apparues après la quatrième croisade, souvent dénommées d'après leur capitale (empire latin de Constantinople, royaume de Thessalonique, duché d'Athènes, empire de Nicée…), ce n'est pas le cas pour l'Épire. Arta en est la première capitale, tournée vers la mer. Brièvement remplacée par Thessalonique dans les années 1220, elle cède ensuite le pas au XIVe siècle à Ioannina, non sans périodes de rivalités entre les deux cités. C'est bien Ioannina qui s'impose dans la durée et reste aujourd'hui la principale ville épirote[8]. Arta présente l'avantage d'avoir été une capitale provinciale par le passé et d'être au débouché de plusieurs routes commerciales, tout en étant au centre d'une plaine fertile de l'Épire. De son côté, Dyrrachium, cité byzantine la plus importante historiquement dans la région, est située à la périphérie de l'emprise épirote[9]. Quant à Ioannina, de moindre prestige historique, elle occupe tôt une place prépondérante et concurrente d'Arta, qu'elle supplante en 1340. Plus centrale dans la géographie du despotat, elle jouit aussi d'une géographie propice à sa défense. Dès le règne de Michel Ier Doukas, de nombreux aristocrates s'installent dans la cité, qui gagne en influence, tout en jouissant d'importantes constructions[10].
a rivalité entre Arta et Ioannina devient manifeste mais tourne bien à l'avantage de la seconde. Si Ioannina tombe d'abord dans l'escarcelle ottomane et qu'Arta devient pour un temps le siège du despotat gouverné par les Tocco, elle finit par tomber également en 1449. L’intégration de l’Épire dans l’orbite ottomane conforte ce basculement. Ioannina, mieux située, mieux fortifiée et disposant d’un tissu urbain plus dynamique, devient la principale ville de l’Épire et conserve ce statut de manière durable[11].
À mesure que l’Épire se morcelle au XIVe siècle, d’autres villes prennent le rôle de sièges dynastiques : notamment Angelokastron et Argyrokastron, qui deviennent les capitales de micro-États indépendants ou semi-indépendants. Osswald observe que « nous assistons à l’émiettement de l’Épire : nouveaux États, nouvelles capitales ». Dans ces cas, les villes sont choisies pour leur position stratégique ou pour des raisons dynastiques, non pour leur centralité historique ou symbolique[12]. Par-delà cet enjeu d'identification de la capitale, le despotat d'Épire voit un phénomène d'urbanisation relativement important et, par conséquent, un rôle accru joué par les villes dans les dynamiques sociales et politiques de ce territoire[13].
Les sources
[modifier | modifier le code]tiernon note que l’histoire des origines de l’Épire n’a longtemps reposé que sur :
- les chroniques latines ou grecques, souvent tardives ;
- l’ouvrage de Romanos (1895) et celui de Miliarakis (1898), tous deux incomplets ;
- l’étude de Donald MacGillivray Nicol (1957), elle aussi tributaire d’un corpus parcellaire.
Le principal déficit était l’absence de dépouillement critique et systématique des actes épiriotes, pourtant essentiels pour comprendre titulature, autonomie et politique réelle. Stiernon rappelle le rôle décisif de Paul Lemerle, qui avait attiré l’attention sur ces documents officiels. Plusieurs hauts dignitaires peuvent ainsi être convoqués : le métropolite de Naupacte Jean Apokaukos, l'archevêque d'Ohrid Démétrios Chomatianos et le métropolite de Corfou Georges Bardanès. Tous produisent une correspondance et des actes officiels mobilisables. Par ailleurs, Stiernon inventorie et complète la liste des actes princiers conservés (Michel Ier, Théodore, Manuel, Michel II). Certains actes permettent de dater précisément l’usage de titres, la reconnaissance de droits par Venise, ou la structuration de pouvoirs locaux.
Parmi les chroniqueurs qui constituent l'ossature de toute analyse historique du despotat, il est possible de mobiliser certains auteurs byzantins classiques comme Nicéphore Grégoras ou Georges Akropolitès qui évoquent la naissance et les premiers temps de cet Etat. Laonicos Chalcondyle, auteur du XVe siècle, s'attarde plutôt sur l'analyse de la chute du despotat, en s'inspirant des auteurs de la Grèce classique. Tous ces travaux sont complétés par les chroniqueurs latins.
Enfin, l'archéologie et la numismatique peuvent apporter des éclairages plus spécifiques sur l'étude du despotat d'Epire.
Histoire
[modifier | modifier le code]L'Epire dans le monde byzantin
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L’Épire appartient à l’espace byzantin depuis l’Antiquité tardive. Après les réformes administratives du VIIᵉ siècle, elle est intégrée au système des thèmes, constituant le thème de Nicopolis (autour d’Arta, de l’Ambracie et du littoral acarnanien) et celui de Dyrrachion, plus tourné vers les communications balkaniques. C. Morrisson rappelle l’ancienneté de cette organisation : « L’Épire proprement dite correspond approximativement au thème de Nicopolis, formé apès le règne d'Héraclius ». Tout en étant intégrée dans la Romanité byzantine, l'Epire conserve un statut de périphérie, qui favorise une autonomie structurelle. Malgré tout, la région occupe également une fonction stratégique au sein de l'Empire byzantin. Les thèmes d’Épire remplissent une double fonction militaire et logistique. Dyrrachion est un point de passage clé de la Via Egnatia, route majeure reliant la mer Adriatique à Thessalonique et Constantinople. Morrisson souligne que cette ville contrôle « l’un des verrous stratégiques de la péninsule balkanique ». L’Épire occupe une position singulière vis-à-vis de l’Occident. Dès le XIᵉ siècle, la région est au contact des Normands d’Italie du Sud. Les campagnes de Robert Guiscard (1081–1085) marquent profondément la mémoire locale, l'Epire devient alors une tête de pont pour tout envahisseur venu de l'Ouest. La proximité adriatique favorise donc une ouverture commerciale mais expose l’Épire à une pression militaire constante : expéditions normandes, interventions vénitiennes, ambitions angevines. Ces influences contribuent à éloigner progressivement la région du centre impérial, sans pour autant produire une rupture idéologique. À la veille de 1204, l’Épire est déjà l’un des territoires les plus autonomes de l’Empire. L’autorité impériale s’est affaiblie face aux dynastes locaux, à l’image des familles qui contrôlent les châteaux du Pinde et les plaines acarnaniennes. Ce phénomène d'affaissement de l'autorité centrale est alors l'un des facteurs importants de fragilisation de l'Empire de manière plus générale.
Création (1205-1216)
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L’État épirote est créé en 1205 par Michel Ier Comnène Doukas[N 2]. Il est le fils illégitime du sebastocrator Jean Doukas et cousin des empereurs Isaac II et Alexis III Ange. D’abord otage de Frédéric Barberousse dans les années 1190, il devient doux et anagrapheus[N 3] du thème de Mylasa et Melanoudion en Asie Mineure (aujourd’hui Turquie). Tombé en disgrâce sous Alexis III (empereur de 1195 à 1203), il retourne à Constantinople alors que les croisés s’apprêtent à en faire la conquête. Après la chute de la ville, il sert Boniface de Montferrat, mais ayant perdu la Morée (Péloponnèse) aux mains des Latins à la bataille de l’oliveraie de Kountouros[N 4], il se sépare de lui et se dirige vers l’Épire où il prend le contrôle du thème de Nicopolis, toujours dirigé par le gouverneur byzantin Senacherim. Il renverse celui-ci et, après sa mort, épouse sa fille ou sa veuve, ce qui lui apporte des biens importants dans la région[14]. Ayant eu soin de laisser en place les autorités locales et de respecter les biens de l’Église, il est rapidement accepté par la population et l’Épire devient sous sa gouverne un centre de résistance contre les Latins. Bientôt les réfugiés de Constantinople, de la Thessalie et du Péloponnèse affluent à Arta, la capitale de la province[15],[16].
En 1209, l'empereur latin Henri de Flandre (règne 1206-1216), après avoir battu les Bulgares, marche sur Thessalonique où il installe son frère Eustache comme gouverneur. Michel fait allégeance à l’empire sous forme d’une alliance matrimoniale, la fille de Michel épousant Eustache[17]. Toutefois, assuré de ses positions dans les montagnes d’Épire, Michel joue son propre jeu et monte ses adversaires les uns contre les autres au gré des circonstances[18]. Afin d’ennuyer Théodore Lascaris, souverain de l’empire de Nicée, il paye la rançon de son cousin, l’empereur déposé Alexis III, et l’envoie au sultan Kay Khusraw qui désire envahir l’empire de Nicée[19]. Pendant ce temps, des parents de Boniface de Montferrat ayant élevé des prétentions sur l’Épire, Michel s’allie en 1210 aux Vénitiens qui se sont approprié Dyrrachion et Corfou en vertu de la partition de l’Empire byzantin en 1204 et leur proposa d’administrer l’Épire en leur nom[N 5]. L’alliance avec les Vénitiens ne dure guère. En 1213, Michel reprend Dyrrachion et y ajoute Corfou l’année suivante, en plus de s’emparer des ports du golfe de Corinthe. La même année, la mort du prince bulgare Strez lui permet d’élargir son territoire vers la Macédoine[20].
Michel Ier veut faire valoir l’indépendance de son État non seulement sur le plan politique, mais également sur le plan religieux. Réfugié à Didymotique (Thrace) après la chute de Constantinople, le patriarche œcuménique Jean X Kamateros a refusé, soit en raison de son grand âge, soit qu’il ne voulait pas abandonner ses compatriotes, l’invitation de Théodore Lascaris de le rejoindre à Nicée, mais a permis à ses suffragants de le faire[21]. Après son décès en 1206, Théodore Lascaris réunit un synode à Nicée qui élit Michel IV Autorianos « patriarche œcuménique en exil à Nicée », laissant ainsi entendre que seul l’empire de Nicée est le successeur légitime de l’Empire byzantin. Michel rompt alors ses liens avec l’Église orthodoxe et fait allégeance au pape[22]. Mais, en raison de la cruauté manifestée à l’endroit de prêtres faits prisonniers lors de l’invasion du royaume de Thessalonique, le pape Innocent III (pape 1198-1216) l’excommunie, mettant ainsi un terme à la courte alliance avec l’Église catholique[N 6].
Sa carrière devait être brutalement interrompue en 1215 lorsque Michel est assassiné par un de ses serviteurs. Son demi-frère, Théodore, lui succède.
Conflits avec l’empire de Nicée et la Bulgarie (1216-1242)
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Enfant légitime contrairement à Michel, et probablement dans la trentaine, Théodore Ier Ange Doukas Comnène (despote 1215, emp. de Thessalonique 1224-1230) avait en commun avec son frère une grande ambition. Désirant agrandir ses possessions et chasser les Latins de Thessalonique d’abord, de Constantinople ensuite, Théodore commence par mettre fin à la guerre avec les Serbes et, après avoir assuré sa frontière nord par une série d’alliances avec les Albanais, il attaque les Bulgares auxquels il prend la ville d’Ohrid et la vallée de l’Axios (ou Vardar). Henri de Flandre, qui s’est allié aux Bulgares, marche contre lui mais meurt à Thessalonique au printemps 1216. Son successeur, Pierre de Courtenay qui, arrivant de Rome, veut rejoindre Constantinople par voie de terre, tombe dans une embuscade tendue par Théodore dans les montagnes l’année suivante. L’empereur désigné est capturé de même que l’ensemble de son armée. On croit généralement que Théodore le fait exécuter, car on n’entend plus jamais parler de l’empereur qui est présumé mort. Après quoi Théodore se dirige vers le sud et force les Latins à abandonner la Thessalie[23].
Après avoir conquis Serrès en 1221, Théodore se trouvait maitre de l’ensemble du territoire du royaume de Thessalonique, à l’exception de la ville elle-même. L’occasion allait lui être fournie avec le décès à brève intervalle de l’empereur de Nicée, Théodore Lascaris, et de celui de Trébizonde, Alexis Comnène. Refusant de reconnaitre leurs successeurs comme souverains de l’Empire byzantin, Théodore attaque Thessalonique qui fait appel à l’empereur latin. Pris entre deux feux, le nouvel empereur Robert de Courtenay (emp. latin 1219-1228) envoie une partie de ses forces au sud aider les frères Lascaris qui, à Nicée, disputent le trône à Jean Vatatzès (emp. 1221-1254), et l’autre partie au nord pour reprendre Serrès (Macédoine centrale) et délivrer Thessalonique. La victoire de Jean III Vatatzès à Nicée force les Latins à abandonner le siège de Serrès ; Thessalonique n’a d’autre choix que de se rendre en 1225. Lors d’un rassemblement à Arta, les notables d’Épire acquiescent au projet de Théodore de se faire couronner « empereur des Romains », disputant ainsi ce titre aux empereurs de Nicée et de Trébizonde. Le haut clergé pour sa part était divisé : le métropolite de Thessalonique, fidèle au patriarche de Constantinople en exil à Nicée, refusant de couronner Théodore, celui-ci fait alors appel au métropolite Dèmètrios Chomatenos, qu’il a promu en 1217 « métropolite d’Ohrid et de toute la Bulgarie ». Avec Jean Apokaukos, métropolite de Naupacte, et Georges Bardanès, métropolite de Corfou, les trois métropolites soutiennent que l’Empire byzantin étant tombé aux mains des croisés, le despotat d’Épire est pleinement justifié à former un État indépendant[24],[25],[26],[27].

L’éphémère « empire de Thessalonique » ne devait durer que trois ans, mais s’étend pendant cette courte période de Dyrrachion à Andrinople et d’Ohrid au golfe de Corinthe. En 1230, Théodore décide d’attaquer la Bulgarie, espérant déposer le tsar Jean II Asen (vers 1190-1241) qui lui barre la route de Constantinople. Toutefois, les forces bulgares battent lourdement Théodore lors de la bataille de Klokotnitca (1230) ; Théodore est capturé, emmené en captivité en Bulgarie et aveuglé par le tsar bulgare qui envahit la Thrace, la Macédoine (y compris Ohrid) et le Nouvel Épire. Le tsar exige également que le pouvoir soit confié au frère de Théodore, Manuel, qui continue à porter le titre d’empereur à Thessalonique même s’il est en fait vassal du tsar bulgare et si le territoire de l’empire se réduit aux environs de Thessalonique et à la Thessalie[28]. Le fils de Michel Ier, qui a été exilé après la mort de son père, Michel II Comnène Doukas, peut revenir d’exil et s’installer à Arta où il devait régner sur l’Ancienne Épire jusqu’à sa mort en 1266[29].
Relâché en 1237, Théodore s’empare de nouveau de Thessalonique dont il chasse son frère Manuel et installe son fils, Jean Comnène Doukas, sur le trône[N 7]. La fin est toutefois proche. En 1242, Jean III Doukas Vatatzès, maintenant solidement installé à Nicée, marche sur Thessalonique et oblige le fils de Théodore à reconnaitre la souveraineté de l’empire de Nicée, à abandonner toute prétention au titre impérial et à reprendre son titre traditionnel de despote. L’« empire de Thessalonique » est divisé entre les trois frères : Jean demeure avec son père à Thessalonique, alors que l’ancien empereur Manuel obtient la Thessalie et qu’un troisième frère, Constantin, continue à régner en Acarnanie et Étolie[30]. Démétrios Comnène Doukas, frère de Jean, lui succède pendant quatre ans, mais est bientôt déposé par Jean Vatatzès qui l’emmène en captivité et annexe Thessalonique à l’empire de Nicée[29].
L’Épire vassal de Nicée, puis de Constantinople (1242-1267)
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La rivalité entre l’Épire et l’empire de Nicée ne devait pas cesser pour autant. Théodore, qui s’est retiré au château de Vodena (aujourd’hui Édesse) sur la nouvelle frontière entre l’Épire et l’empire de Nicée, encourage Michel II Comnène Doukas (despote 1230- mort entre 1266 et 1268) à reprendre les prétentions au trône impérial en Europe. Au début, le mariage de Michel II avec une princesse de la famille impériale de Nicée lui a permis d’établir des relations cordiales avec Jean III Doukas Vatatzès, lequel lui confère en 1249 la dignité de despote, titre utilisé pour la première fois de façon officielle. Ces bonnes relations permettent à Jean III Vatatzès d’obtenir la neutralité de l’Épire pendant qu’il part à la conquête de Thessalonique[31].
La bonne entente ne devait pas durer. En 1256, Michel II entre en conflit avec le successeur de Jean III, Théodore II Lascaris (emp. 1254-1258)[N 8], qui lui a demandé de lui remettre Dyrrachion reconquise par l’empire de Nicée. Mais pendant que l'armée épirote s'avance vers Thessalonique, le roi Manfred Ier de Sicile (roi 1258-1266) s'empare de Dyrrachion et de Berat. Michel II saisit l’occasion pour conclure une alliance à la fois avec Manfred de Sicile et Guillaume II de Villehardouin, prince d’Achaïe, donnant à chacun d’eux l’une de ses filles en mariage et « cédant » en dot à Manfred les villes de la côte dont celui-ci s’est déjà emparé, du cap Rodon à Buthrot, ainsi que l’ile de Corfou[32],[33],[34].
L’alliance entre les trois princes permet à Michel II de se sentir assez fort pour entrer en guerre contre l’empire de Nicée et se diriger vers Thessalonique, étape obligatoire vers Constantinople. L’empire de Nicée est alors affaibli par la mort de Théodore II Lascaris en août 1258, lequel laisse le trône à un enfant de huit ans, Jean IV (1258-1261). La régence est assumée par Michel Paléologue, le futur Michel VIII (emp. 1261-1282), lequel dépêche une armée sous le commandement de son frère, Jean Paléologue, au secours de Thessalonique. La bataille, qui devait sceller l’avenir du despotat d’Épire et ouvrir la porte au rétablissement de l’Empire byzantin se déroule en septembre 1259 à Pélagonia dans l’ouest de la Macédoine. La bataille opposant Michel II et Guillaume II aux forces nicéennes se termine par la défaite totale des coalisés : Guillaume II est capturé et passe trois ans en prison pendant que Michel II doit se réfugier à Céphalonie chez les Orsini, qui s'apprêtent à jour un grand rôle au siècle suivant dans l’histoire du despotat[34].
Dans le despotat d’Épire, seuls résistent la ville de Ioannina et le port de Vónitsa[35],[36],[37]. S’ensuit une trêve d’une année pendant laquelle Michel II se réconcilie avec son fils Jean de Thessalie qui l’a abandonné sur le champ de bataille de Pélagonia et, avec lui, revient en Épire, reprend Arta, délivre Ioannina et envahit la Thessalie. Michel Paléologue ne pousse pas son avantage, ayant les yeux plutôt fixés sur Constantinople. En 1261, Michel Paléologue envoie le général Alexis Strategopoulos reconnaitre les alentours de l’ancienne capitale impériale. Celui-ci ayant remarqué l’absence de défenseurs (l’armée latine et la flotte de Venise étant partis conquérir l’ile de Daphnusie), s’empare de la ville où Michel VIII peut faire son entrée triomphale trois semaines plus tard[38],[39].
L’Épire entre Constantinople et le royaume de Naples (1267-1317)
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Ayant atteint son objectif, Michel VIII peut se tourner contre l’Épire. En 1264, son armée progresse jusqu’à Thessalonique. Michel II doit céder et la paix est scellée l’année suivante par le mariage de son fils et héritier, Nicéphore, avec la nièce de Michel VIII, Anne Paléologue Cantacuzène. Nicéphore (despote 1267-1297) reçoit alors le titre de despote que seul l’empereur de Constantinople peut octroyer et succède à son père en 1267 dans la « Vieille Épire » : l’Épire perd son indépendance pour jouir d’une autonomie interne dans le cadre de l’empire. La « Nouvelle Épire » avec Dyrrachion demeure aux mains de Constantinople alors que la Thessalie est confiée à Jean Doukas qui reçoit le titre de sebastokrator (titre le plus élevé après celui de despote)[40].
Les Latins n’ont toutefois pas abandonné leurs prétentions sur l’Empire byzantin. Exilé, le dernier empereur latin de Constantinople, Baudouin II de Courtenay (1217-1273), avait concédé par le traité de Viterbe (1267) à Charles Ier d’Anjou (roi 1266-1285) la suzeraineté éventuelle de Corfou et de l’Épire en échange de son aide pour la reconquête de Constantinople[41]. Charles profita de l’élection d’un pape français qui lui était favorable, Martin IV (pape 1281-1285), pour susciter une nouvelle « croisade » dirigée non plus contre les musulmans, mais contre Michel VIII, accusé de ne pas avoir mis en œuvre l’union entre les Églises catholique romaine et orthodoxe (deuxième concile de Lyon, 1274), qu’il n’avait acceptée que pour se prémunir contre une telle croisade. Charles jouissait de l’appui indirect du sebastocrator Jean de Thessalie qui avait réuni un concile anti-unioniste pour nuire à son voisin d’Épire. Croyant pouvoir reconquérir une véritable liberté, Nicéphore Ier d’Épire s’allia avec Charles d’Anjou dont il se déclara vassal et reprit Bouthrot à l’empereur pour la remettre à Charles. Après s’être emparé de Dyrrachion[N 9], avoir envahi l’Albanie et s’être emparé d’Avlona, les troupes de Charles furent battues en 1281 par celles de Michel VIII devant la forteresse de Berat ; les Vêpres siciliennes en 1282 forcèrent les Angevins à se retirer des Balkans pendant que les forces de Michel VIII s’emparaient de l’Albanie au détriment de Nicéphore[40],[42],[N 10].
La « croisade » angevine se termine par un échec. Réaliste, Nicéphore se tourne à nouveau vers Constantinople et livre à l’empereur Andronic II (emp. 1282-1328) le bouillant Michel, fils du sebastokrator Jean, ravivant ainsi l’hostilité entre l’Épire et la Thessalie qui, comme elle, oscille entre la soumission à Constantinople et l’alliance avec l’Occident[43].
Cette alliance avec Constantinople devait à nouveau être abandonnée en 1292 lorsque les troupes d’Andronic II doivent fuir devant celles de Charles II d'Anjou qui a succédé à son père et s’est allié au prince d’Achaïe, Florent de Hainaut. Une nouvelle alliance avec le royaume de Naples est scellée cette fois par le mariage de la fille de Nicéphore, Thamar, avec le fils de Charles II, Philippe de Tarente (1278-1332), lequel revendiquait l’ensemble des « possessions angevines » en Grèce. Ayant adopté le titre de « despote de Romanie et seigneur du royaume d’Albanie », Philippe prit la tête d’une coalition contre Constantinople qui réussit en 1295 à reprendre Dyrrachion. Par ailleurs, Thamar lui apportait en dot Naupacte (Lépante) et diverses forteresses qui lui donnaient le contrôle du golfe de Corinthe et de celui d’Ambracie où était située Arta. À toutes fins pratiques, l’Épire passait sous la tutelle du royaume de Naples[43],[44],[45].
Nicéphore mourut en 1296, laissant comme héritier un fils mineur, Thomas. La régence fut assurée par la veuve de Nicéphore, Anne Paléologue Cantacuzène, laquelle, en raison des liens de famille, se tourna vers Constantinople. En 1304, Philippe de Tarente, devenu prince d’Achaïe après la déposition du prince Philippe de Savoie et de sa femme Isabelle de Villehardouin, exigea que Thomas lui prête hommage, ce que refusa la régente arguant que le titre de despote ayant été octroyé par l’empereur, ce dernier était dès lors le seul à qui Thomas pouvait rendre hommage. S’ensuivit une nouvelle guerre au cours de laquelle Philippe tenta de s’emparer de l’Épire. Si le territoire put résister et maintenir son indépendance, Anne doit céder à Philippe les ports de Vonitza, Naupacte et Bouthrot. Pour se prémunir contre le royaume de Naples, deux mariages furent conclus qui ramenaient théoriquement et l’Épire et la Thessalie dans l’orbite de Constantinople, celui de Thomas d’Épire avec la fille de Michel IX, Anne Paléologue, en 1307 et du sebastocrator Jean II de Thessalie avec une fille illégitime d’Andronic II[43]. En 1312, Philippe divorça de Thamar, abandonna ses prétentions sur l’Épire et revendiqua plutôt l’Empire latin de Constantinople à titre d’héritage de sa nouvelle épouse, Catherine II de Valois, descendante du dernier empereur latin de Constantinople, Baudouin II.
Un nouveau basculement des alliances devait toutefois se produire lorsqu’Andronic II nomma Syrgiannès Philantropenos Paléologue, petit-neveu par sa mère de Michel VIII, commandant des forces militaires de Berat. Ambitieux et dénué de scrupules, celui-ci quitta Berat, s’empara de Vonitsa en 1314 et attaqua Arta en février 1315 où il dévasta les propriétés d’un marchand vénitien. Furieux de voir sa capitale ravagée par les troupes impériales, Thomas emprisonna sa femme Anne Paléologue et déclara que la paix avec Constantinople avait été rompue, à la suite de quoi l’empereur, dont les relations avec Venise étaient ainsi mises en péril, déclara Thomas rebelle et ennemi de Constantinople. En 1318, Venise interdisait à ses marchands de faire affaire avec l’Épire. Voyant sa situation politique et économique sérieusement compromise, Thomas se tourna à nouveau vers Philippe de Tarente. Philippe fut ravi de ce revirement de situation, mais ne put guère en profiter, car avant la fin de l’année Thomas était assassiné par son cousin, Nicolas Orsini de Céphalonie. Tout comme Jean II, le sébastocrator de Thessalie, il ne laissait aucun descendant : la dynastie des Comnène Doukas s’éteignait avec eux[43],[46],[47].
Retour à l’autorité de Byzance (1318-1339)
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Le comté de Céphalonie est la plus ancienne possession des Latins dans l’ancien Empire byzantin. Cette ile grecque de la mer Ionienne a été conquise en 1185 sous Guillaume II de Sicile et échoit aux Vénitiens lors du partage de l’Empire byzantin en 1204. Elle reste gouvernée après le partage par la famille Orsini qui est à sa tête depuis 1194. Cette famille a créé des liens avec l’Épire depuis 1227 alors qu’une fille (ou nièce) de Michel Ier, Anna Theodora Angelina, a épousé le comte Maio II. En 1318, le comte Nicolas croit le moment arrivé de s’emparer de l’Épire[48].
Après avoir fait assassiner son cousin Thomas, Nicolas Orsini épouse Anne, sa veuve, se convertit à la religion orthodoxe, puis fait allégeance à Andronic II qui lui confère le titre de despote. Son territoire est réduit à Arta, la capitale, au sud de l’Épire et à l’Acarnanie, alors que Constantinople occupe Ioannina, Berat et Avlona (aujourd’hui Vlora en Albanie), que Venise détient Dyrrachion et que Philippe de Tarente s’empare des iles de Céphalonie, d’Ithaque et de Zakynthos. En 1323, Nicolas est assassiné par son frère, Jean II, à qui Andronic II confère le titre de despote à condition qu’il gouverne l’Épire en tant que domaine impérial. Les Angevins pour leur part continuent toujours à affirmer leurs droits sur la Grèce ; leurs partisans à la cour d’Arta considèrent une alliance avec ceux-ci moins humiliante qu’une allégeance à Constantinople. Jean II est assassiné en 1335, laissant le pouvoir à son fils mineur, Nicéphore II (despote 1335-1337 et 1356-1359), sous la régence d’Anne Paléologue qui se dit prête à accepter l’autorité de Constantinople pourvu que son fils soit reconnu comme despote. En 1337, Andronic III (1328-1341), décidé à mettre fin aux prétentions indépendantistes des États du nord, reprend le contrôle de la Thessalie en 1332-1333, met fin à la rébellion de Syrgiannès à Thessalonique et, après avoir soumis l’Albanie, arrive en Épire à la tête d’une armée composée en partie de Turcs. Anne se voit obligée de capituler sans condition. Le despotat retourne ainsi à l’empire sous la direction d’un gouverneur (képhale) nommé par Constantinople, Jean Ange. Au terme de l’accord, Nicéphore II devait être fiancé à la fille de Jean Cantacuzène. Plutôt que de contracter ce mariage, Nicéphore s’enfuit en Italie avec l’aide de l’aristocratie désireuse de maintenir l’indépendance de l’État épirote. Il réside quelque temps à la cour de Catherine II de Valois qui tente de faire valoir ses titres en appuyant une brève révolte dans le Péloponnèse. Andronic III revient dans le pays avec Jean Cantacuzène en 1339. Nicéphore, qui est revenu entre-temps en Épire et devait alors être âgé de quatorze ans, est persuadé qu’il n’a d’autre choix que de reconnaitre l’autorité du basileus. Il accepte également d’épouser Marie Cantacuzène, reçoit le titre de panhypersebastos, titre quelque peu inférieur à celui de despote, et quitte l’Épire pour Constantinople avec ses beaux-parents en 1340 : l’Épire, la Thessalie et la Macédoine font à nouveau partie de l’Empire byzantin. Seules Naupacte et Vonitsa en Acarnanie demeurent possessions angevines[49],[50],[51],[52].
L’Épire aux mains des Serbes, des Albanais et des Italiens (1340-1429)
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À Constantinople, Andronic III ne survit pas à sa victoire et meurt l’année suivante. Son héritier, Jean V Paléologue, n’a que neuf ans. La guerre civile qui oppose la mère de Jean V Paléologue (1332-1391), Anne de Savoie, à l’ancien Grand Domestique d’Andronic III, Jean VI Cantacuzène (1295-1383) pour la régence devait réveiller les tendances indépendantistes en Épire, laquelle avec la Thessalie se range aux côtés de Jean Cantacuzène. Celui-ci nomme son cousin, Jean Ange, déjà gouverneur d’Arta, gouverneur des deux régions. C’est du reste dans le document (chrysobulle) portant sa nomination qu’apparait pour la première fois en grec le nom de despotat (despoton)[49],[53].
Les Albanais qui contrôlent déjà Berat et Avlona progressent vers l’Acarnanie. Pour leur part, les Serbes profitent de cette guerre civile pour avancer en Macédoine et dans le nord de l’Épire. Stefan Uroš IV Dušan (1308-1355), qui a donné aide et assistance à Jean Cantacuzène au début de la guerre civile et a adopté en 1346 le titre d’« empereur des Serbes et des Grecs », marche sur l’Épire, l’Acarnanie et l’Étolie en 1348 pendant que son général, Preljub, occupe la Thessalie. Nicéphore II profite également de la guerre civile pour s’enfuir de Constantinople et revenir en Épire en 1356 où il règne pendant trois ans et deux mois. En dépit de succès initiaux, il meurt en tentant d’étouffer une révolte albanaise.
Divisée en un despotat d’Ioannina et un despotat d’Arta en 1348, l’Épire se fractionne après la dissolution de l’Empire serbe et la mort de Nicéphore II en de nombreux territoires où roitelets et seigneurs de la guerre serbes, albanais et italiens se combattent mutuellement, engageant de plus en plus de mercenaires turcs dans les rangs de leurs armées. Après la mort de Stefan Dušan, l’Épire échoit à son demi-frère, Syméon-Siniša Paléologue, lequel laisse la gouverne du territoire à des seigneurs albanais pendant que lui-même s’installe en Thessalie et qu'Ioannina passe à son beau-frère, Thomas Preljubović (1367-1384). Arta est à partir de ce moment gouvernée par des Albanais : Pierre Losha de 1359 à sa mort en 1374 et Jean Spata jusqu’en 1399. Celui-ci étant mort sans héritier, le pouvoir passe à son frère, Sgouros Bua Spata, puis au petit-fils de Gjin, Maurice (ou Muriki) Spata, qui combat Carlo Tocco jusqu’à sa mort en 1414 ou 1415[54],[55],[56].
Lorsque Thomas Prejulbovič meurt à Ioannina, sa veuve Maria Angelina épouse un noble aristocrate et aventurier florentin, Esaù de' Buondelmonti qui est venu en Épire comme « condottiere » et a été emprisonné par Thomas Peljuboviċ. Il reçoit les insignes de despote de Jean V en 1385. Pour combattre les Albanais, il doit chercher l’appui des Ottomans dont il devient le vassal l’année après avoir juré fidélité à l’empereur byzantin. Pendant ce temps grandit dans la région le pouvoir d’un autre Italien, Carlo Tocco, fils et successeur du comte de Céphalonie, Leonardo. À la mort d’Esau, les habitants d’Ioannina appellent Carlo à leur secours pour les défendre à la fois contre les Albanais et les Turcs dont l’avance progresse depuis la bataille de Kosovo en 1389. En 1415, Carlo réussit à s’emparer d’Arta et reçoit de l’empereur Manuel II (emp. 1391-1425) le titre de despote. Les despotats d’Ioannina et d’Arta sont ainsi réunifiés ; à ceux-ci s’ajoutent l’Acarnanie et les iles de Céphalonie, Ithaque, Zante et Leucade que Tocco contrôle déjà. En 1417, les Ottomans s’emparent de Vlora, Kanina, Berat et Gjirokastra, gouvernant ainsi le reste de l’Épire[57],[58].
La conquête turque (1429-1479)
[modifier | modifier le code]Carlo Tocco est le dernier despote d’une Épire réunifiée. Lorsqu’il meurt en 1429, ses possessions sont partagées entre sa veuve, le fils de son frère Léonardo (Carlo II) et trois de ses fils illégitimes. Carlo II Tocco (1429-1448) demeure seigneur (et non plus despote) d’Arta et des Iles, mais doit se reconnaitre vassal des Turcs tout comme les habitants de Ioannina où l’évêque et les édiles municipaux se rendent en 1430 à Sinan Pacha, beglerberg de Roumélie, pour conserver leurs privilèges. Arta suit en 1449, Angelokastron en 1460 et finalement Vonitsa en 1479. La famille Tocco doit se replier sur les iles d’où est partie leur aventure en Grèce continentale ; le despotat d’Épire avait vécu[57],[59].
Administration
[modifier | modifier le code]Administration centrale et locale
[modifier | modifier le code]L’organisation politique du despotat d’Épire se caractérise par une combinaison d’héritages byzantins et d’adaptations régionales. Le pouvoir repose avant tout sur la maison des Comnène Doukas, dont l’autorité s’exerce sur un territoire aux frontières mouvantes. Le despote — titre accordé à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle — n’est pas à l’origine un souverain territorial, mais un rang honorifique créé à Constantinople. Loenertz rappelle que son usage territorial est tardif et résulte d’une relecture postérieure des réalités politiques.
Les premiers maîtres de l’Épire, Michel Ier puis Théodore, ne sont pas « despotes » mais des aristocrates constantinopolitains en rupture, reconstituant une autorité régionale après 1204. À partir du milieu du XIIIe siècle, le titre, utilisé par les souverains épiriotes ou attribué par Nicée/Constantinople, sert à définir une souveraineté reconnue. La pratique du pouvoir reste toutefois strictement byzantine : l’autorité repose sur la fidélité des archontes locaux, sur un entourage familial et sur un appareil administratif comparable à celui des autres États issus de 1204.
Le despote est présenté dans les sources tout à la fois comme chef militaire, protecteur de l'Eglise, juge suprême des conflits et prince « occidental » au sens épiriote du terme, c’est-à-dire souverain d’un espace défini par opposition à Nicée et Constantinople (Apokaukos, Bardanes, Chomatianos). Son pouvoir est personnel, fondé sur la dynastie et sur la reconnaissance – souvent fluctuante – des puissances voisines. Si l'empereur est le basileus des Romains, le despote d'Epire devient le despote des Romains (despotês tôn Rômaiôn), ce qui indique un clair parallélisme avec le monde impérial byzantin. De même, l'aigle bicéphale est souvent utilisé comme symbole[60].
Au-delà de ces aspects institutionnels, l'Epire constitue un « laboratoire politique » selon les termes de Brendan Osswald, caractérisé par sa plasticité. Il ne prétend pas à l'Empire, sauf pendant le bref intermède de Thessalonique, sans pour autant se soumettre durablement à l'autorité de l'Empire byzantin. Cette souplesse politique s'accroît au fur et à mesure des décennies[61]. Au XVe siècle, il devient alors difficile de caractériser la nature précise de cette entité, qui se divise et fait l'objet de recompositions au gré des autorités régionales qui parviennent à s'y imposer. Cette capacité d'innovation ou d'adaptation à un contexte nouveau aurait d'ailleurs pour partie inspirer les Paléologues qui créent également des despotats au gré des évolutions territoriales de leur Empire, de plus en plus restreint[62].
L’administration centrale s’articule autour du prince et de son entourage aristocratique. Il n’existe pas de chancellerie fortement structurée : comme dans l’Empire byzantin, l’État repose largement sur les réseaux de clientèles. Morrisson insiste sur la continuité des élites et sur la nature pragmatique du pouvoir : « On sait fort peu de choses sur l’administration d’un État dont le pouvoir alla s’amenuisant… » ; néanmoins, des fonctions apparaissent clairement : « un gouverneur appelé képhalè », parfois « un duc à la tête d’un kastron », ou un prokathêménos cumulant responsabilités militaires et civiles[63]. Si les grandes cités sont censées être sous l'autorité directe du despote, elles jouissent en réalité d'une grande autonomie et il est possible que ses habitants aient pu joué un rôle dans leur gouvernance, sans que le mode de fonctionnement institutionnel soit clairement établi[64].
Les métropolites régionaux jouent un rôle fondamental dans la structuration politique : le dossier Chomatènos, abondamment mobilisé par les historiens, atteste qu’ils contrôlent justice, fiscalité locale et arbitrages territoriaux. L’Église constitue donc un relais administratif essentiel dans un espace où l’autorité centrale demeure fragile.
Quant à la fiscalité, elle est surtout connue au travers des mentions d'exemptions qui apparaissent dans divers actes et qui attestent du maintien d'une taxation foncière très variée. Elle semble avoir été suffisante pour entretenir une cour plutôt riche à Arta, au moins dans les premières décennies du despotat[64].
Armée et diplomatie
[modifier | modifier le code]Les forces militaires du despotat rassemblent des éléments divers : troupes aristocratiques grecques, combattants valaques et albanais, mercenaires latins ou italiens. Les sources du XIVᵉ siècle montrent l’importance croissante des groupes albanais dans les équilibres régionaux. Morrisson note qu’à partir de la fin du XIIIᵉ siècle, « les élites albanaises entrent de plus en plus en scène dans nos sources » et que la population albanaise devient « majoritaire dans la région » du nord de l’Épire.
L’armée n’est pas permanente : les mobilisations sont ad hoc et dépendent des fidélités locales. Cette faiblesse structurelle explique la vulnérabilité du despotat face aux ambitions concurrentes. Dès 1230, le despotat essuie une lourde défaite à la bataille de Klokotnica qui lui impose d'être sur la défensive. Il fait désormais face à l'expansionnisme des Bulgares, de l'empire de Nicée, des Angevins, des Latins d’Achaïe, de la Serbie de Stefan Dušan au XIVᵉ siècle, ou encore de Venise qui contrôle durablement les passages maritimes. La correspondance épiscopale et les chroniques régionales montrent que les souverains doivent continuellement négocier réputations militaires, alliances et contre-alliances pour maintenir un équilibre instable. Souvent, la défense est déléguée aux différents notables locaux, qui se voient conférés des terres en échange d'un service militaire. De même, des milices urbaines (kastrènoi) sont également attestées[64].
Société
[modifier | modifier le code]La société du despotat se caractérise par une forte hétérogénéité ethnique, analysée en détail par W. Osswald dans son étude sur la composition ethnique de l’Épire médiévale. On y rencontre des populations grecques majoritaires dans les villes et les plaines du sud ; des groupes valaques nombreux dans les zones montagneuses ; des Albanais en expansion rapide à partir du XIIIᵉ siècle ; et, plus faiblement, des populations slaves en voie d’assimilation. Osswald montre que l’Épire est un espace de contact où l’identité politique ne recoupe pas les identités ethniques : l’orthodoxie demeure le principal facteur unificateur.
Un espace multiethnique
[modifier | modifier le code]Cette pluralité se reflète dans les structures sociales. L’aristocratie épiriote résulte d’un mélange subtil entre familles byzantines réfugiées après 1204, notables locaux maîtres de vallées ou de forteresses, et élites ecclésiastiques influentes. Il faut d'ailleurs souligner l'impact de l'exode de certaines grandes familles vers cette région traditionnellement isolée après le choc de 1204[65]. Morrisson rappelle que Michel Ier lui-même « s’apparente à ces nombreux archontes » ayant développé des pouvoirs locaux dès la fin du XIIᵉ siècle, profitant du rejet de la fiscalité impériale (Morrisson 2011, p. 313). Si le despotat d'Epire est le creuset d'une certaine diversité ethnique et le résultat d'un autonomisme provincial de plus en plus fort, il n'existe pas à proprement parler d'identité épirote. Les documents locaux utilisent peu le terme d'Epire et préfèrent largement utiliser celui de « Romains » pour désigner les habitants, ce qui marque une appartenance avec le monde impérial byzantin. Le despotat d'Epire est bien la marque d'un rejet d'un pouvoir central byzantin qui n'est plus capable d'imposer son autorité et non un rejet de l'identité byzantine[66].
Au-delà des Grecs, la présence des Albanais en Épire constitue l’un des phénomènes démographiques les plus marquants du XIVe siècle. Leur rôle, leur intégration et leurs rapports avec les autorités épiriotes sont profondément ambivalents, oscillant entre coopération militaire, implantation durable et conflits armés. Ils apparaissent également vers le XIe siècle, comme une population pleinement intégrée dans l'Empire. La grande rupture se produit au XIVe siècle, lorsque guerres régionales, instabilité politique et pression fiscale provoquent une succession de migrations vers le sud. Osswald souligne que « des éléments de la population albanaise […] commencèrent, à la fin du XIIIᵉ et au début du XIVᵉ siècle, à émigrer » à cause des conflits, de la domination angevine et vénitienne, de l’activisme missionnaire latin, mais aussi du rôle militaire des Albanais dans toute la péninsule, qui favorisait leur dispersion et leur installation en échange de terres, un phénomène accru par l'impact démographique de la peste noire et la pénétration serbe, qui emploie des mercenaires albanais.
Sur le plan social, les Albanais se distinguent par une organisation en katund, unités de 50 à 100 familles, regroupées en clans, qui les rend profondément différents des Epirotes urbains. Leur mode de vie semi-nomade les oriente vers le pastoralisme et la guerre, ce qui alimente le sentiment d’« écart culturel » relevé par les chroniqueurs grecs, lesquels oscillent dans leurs avis à l'endroit de cette population.
Les Valaques sont mentionnés à partir du XIe siècle, principalement dans les zones rurales et montagneuses, vivant par exemple de la transhumance. Vivant plutôt en marge du pouvoir épiriote, ils oscillent entre alliance et opposition au despotat et servent régulièrement dans les campagnes militaires[67].
La présence juive en Épire est continue, ancienne et particulièrement documentée pour Arta, Naupaktos, Achelôos et Ioannina. Osswald souligne que les communautés sont romaniotes, c’est-à-dire ni sépharades ni ashkénazes, mais enracinées de longue date dans l’aire grecque et caractérisées par l’usage de rites et d’un hébreu liturgique influencé par le grec. Les sources du despotat ne révèlent aucun épisode de persécution ou de mesures discriminatoires particulières. Malgré leur faible visibilité dans les récits politiques et militaires, les Juifs forment un élément stable et intégré des sociétés urbaines du despotat, participant aux échanges économiques et occupant les villes stratégiques de la façade adriatique et des vallées épiriotes[68].
Enfin, les Italiens sont également implantés dans la région, du fait de leur domination maritime. Cette influence s’explique par la proximité de l’Italie du Sud, la valeur stratégique des ports épiriotes et l’intérêt constant des puissances maritimes pour le contrôle de l’Adriatique orientale. Elle se manifeste par des interventions militaires, des entreprises de colonisation, mais aussi par des alliances matrimoniales ou par la prise de contrôle direct de certaines régions du despotat. C'est le cas de la république de Venise qui prend le contrôle de Dyrrachium. Cette domination italienne crée une frontière militaire et commerciale qui affaiblit durablement la capacité du despotat à se projeter vers le nord[69]. De son côté, le comté palatin de Céphalonie et Zante, antérieur au despotat, contrôle l'archipel des îles Ioniennes, au point que les Tocco sont la dernière dynastie régnante sur le despotat. Pour autant, les élites épiriotes ne s'italianisent pas, c'est même plutôt l'inverse[70],[71].
L'économie
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L’économie du despotat d’Épire s’inscrit dans la continuité des structures byzantines tout en intégrant des dynamiques propres à un espace frontalier, ouvert sur l’Adriatique et articulé autour de centres urbains comme Arta, Ioannina et les ports du littoral. Loin d’être un territoire marginal, l’Épire médiévale développe un système économique fondé sur la diversité des productions locales, l’importance des échanges transrégionaux et l’adaptation progressive aux influences latines, en particulier vénitiennes. L’économie épirote repose d’abord sur l’exploitation directe des ressources rurales. Le pastoralisme occupe une place centrale, en raison de la structure même du relief. Les montagnes compactes, les vallées encaissées et les espaces semi-montagneux forment un ensemble particulièrement favorable aux activités d’élevage, en particulier de chevaux[72]. Comme le rappelle K. Giakoumis, les paysages d’Épire se distinguent par leur forte composante montagneuse qui rend l’intérieur difficilement accessible mais parfaitement adapté à l’économie pastorale[73].
L’agriculture se concentre dans les plaines littorales et les vallées fluviales – notamment autour d’Arta et de Ioannina – où l’on cultive céréales, vigne et olivier. Les sources indiquent également une activité artisanale dynamique, mais très inégale selon les régions. Certaines correspondances du métropolite Jean Apokaukos témoignent du manque d’artisans qualifiés dans certaines zones au début du XIIIᵉ siècle, notamment pour décorer certains édifices religieux[LF 1].
Située en position frontalière, l’Épire médiévale entretient des relations constantes avec l’Italie. L’article de Giakoumis rappelle que les villes côtières épirotes et les îles Ioniennes constituent une sorte de chaînon entre l'Italie méridionale et le reste de la Grèce voire de la péninsule balkanique. Les ports de Dyrrachion (Durrës), Vlora, Arta, Parga ou encore Naupacte permettent le développement de relations commerciales intenses vers l’Italie du Sud, Otrante en particulier[73]. L'économie du despotat est largement tournée vers l'Italie, en particulier la république de Venise, très implantée sur son territoire. Arta abrite une importante colonie vénitienne et constitue un carrefour commercial d'importance régionale, plus que Ioannina[64]. A partir du XIVe siècle, une place non négligeable est également occupée par la république de Raguse qui importe du despotat du blé souvent en provenance de Thessalie, du sel et du bois[74].
Parallèlement, des routes intérieures relient les espaces montagnards aux plaines agricoles et aux zones littorales. La Via Egnatia demeure l’axe structurant des échanges, à travers lequel transitent produits agricoles, bétail, métaux, et marchandises venues de l’Italie ou de Thessalonique.
Le despotat d’Épire frappe sa propre monnaie dès le XIIIᵉ siècle, signe manifeste d’autonomie politique même si les historiens ont longtemps douté de cette réalité. Petros Protonoratios rappelle notamment le rôle de Michel II et de Théodore Doukas, dont les ambitions impériales trouvent un écho dans la numismatique et la place d'Arta comme lieu de frappe monétaire modeste mais bien réel. Cette monnaie, appelée trachéa, est le plus souvent en argent. Pour autant, à partir du XIVe siècle, la production de monnaies spécifiques au despotat disparaît presque entièrement, signifiant l'abandon de toute prétention impériale après la reconquête de Constantinople en 1261[75].
Religion
[modifier | modifier le code]À la différence d’autres régions fragmentées après 1204, l’Épire conserve un réseau ecclésiastique stable, dont les centres – Naupacte, Arta, Ioannina, Ohrid, Corfou – participent pleinement à l'administration du despotat[64]. La continuité est d’autant plus forte que, contrairement à l’Empire de Nicée, qui tente de réorganiser le patriarcat en exil, l’Épire s’appuie sur une structure préexistante : le réseau métropolitain n’a pas été déplacé et continue de fonctionner dans son cadre traditionnel. Les trois grandes figures ecclésiastiques de la première moitié du XIIIᵉ siècle – Jean Apokaukos, métropolite de Naupacte ; Démétrios Chomatènos, archevêque d’Ohrid ; Georges Bardanès, métropolite de Corfou – incarnent un clergé doté d’une autorité institutionnelle comparable à un appareil d’État. Leur correspondance fournit la matière première de l’histoire du Despotat. Loenertz note que ces prélats ne se contentent pas d’appuyer les souverains : ils légitiment leur autorité. Il cite un passage d’Apokaukos évoquant l’élection de Michel Ier comme étant conforme à l’ordre divin, « le maître (ho despotes) suscité par Dieu pour la protection de notre peuple »[76].
Dans le Despotat, la religion devient l’un des principaux vecteurs d’identité politique. Comme le montre Ioannis Smarnakis, les clercs développent un discours opposant l’Épire à l’Empire de Nicée sur un registre religieux autant que politique : ils parlent d’une « Église d’Occident » (notion interne à l’Épire, distincte de l’Occident latin), opposée à l’Église de Nicée, considérée comme rivale. Cette construction identitaire repose sur le maintien de l’orthodoxie locale et sur la revendication d’une continuité avec l’ordre impérial antérieur.
La frontière doctrinale avec Rome, aggravée par les rivalités politiques, conforte le clergé épiriote dans une position de défense intransigeante de l’orthodoxie. Les lettres de Bardanes qualifient explicitement les Latins d’« corrupteurs de la vraie foi », et les décisions de Chomatènos renforcent le rejet de la pratique latine du Filioque [77].
Les monastères jouent un rôle structurant dans l’économie et la société. Ils assurent la gestion de domaines, la transmission culturelle, la production artistique et parfois la médiation politique. Ioannina, notamment, développe un réseau monastique dense sur l’île du lac, où s’épanouit aux XIVe et XVe siècles une école de peinture post-byzantine qui perpétue, dans la continuité des fresques du XIIIᵉ siècle, une iconographie marquée par le rejet des Latins et l’exaltation des martyrs orthodoxes.
Ce monachisme contribue à renforcer l’identité culturelle du despotat. Il donne naissance à ce que les historiens du CTHS qualifient de « byzantinité épirote », une forme de culture orthodoxe frontalière, mêlant continuité impériale et adaptations locales.
L'art
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Très tôt après 1204, les souverains épirotes utilisent la peinture murale et les inscriptions comme outils de légitimation. L’objectif est explicite : affirmer la continuité avec l’Empire byzantin tout en construisant une identité propre. Les programmes iconographiques valorisent ainsi la dynastie des Comnène-Doukas, associée à David, tandis que le despotat devient la nouvelle Israël. Les despotats essaient ainsi de reproduire les codes visuels de Constantinople, de manière à affermir leur légitimité à exercer le pouvoir. Ils aiment ainsi à se faire représenter, à l'instar de Nicéphore Ier Doukas, dépeint sur une fresque de l'église de la Pantanassa à Philippiada. Ils perpétuent alors la pratique du mécénat artistique par le pouvoir, qu'il soit politique au travers des despotes, sociaux par les principaux groupes aristocratiques et religieux avec les autorités ecclésiastiques.
De ce fait, les deux cité d'Arta et de Ioannina sont des lieux d'intense production culturelle. A Arta, l'église de la Parigorítissa en est l'incarnation. Ioannina, à l’inverse, développe une culture visuelle plus urbaine, liée à ses élites municipales. Osswald note que l’originalité d’Ioannina se situe dans la place de la peinture narrative, adaptée à une culture civique proche des communes italiennes.
Un autre aspect de l'idéologie tranmise par l'art est la représentation défavorable des Latins, même si une influence occidentale peut s'observer au fur et à mesure des décennies[78].
Enfin, malgré la chute du despotat, l'Epire reste un centre particulièrement actif de l'art post-byzantin du XVIe siècle au XVIIIe siècle.
Les souverains d’Épire
[modifier | modifier le code]Dynastie des Comnène Doukas
- Michel Ier Comnène Doukas (1205-1214)
- Théodore Comnène Doukas (1214-1230), empereur à Thessalonique (1225-1227)
- Michel II Comnène Doukas (1230-1271)
- Nicéphore Ier Comnène Doukas (1271-1297)
- Thomas Ier Comnène Doukas (1297-1318)
Dynastie des Orsini
- Nicolas Orsini (1318-1323)
- Jean II Orsini (1323-1335)
- Nicéphore II Orsini (1335-1337 et 1356-1359)
Dynastie des Nemanjiċ
- Siméon Uroš Paléologue (1359-1366), « empereur des Serbes et des Grecs »
- Thomas Preljubovic (1367-1384), despote
- Marie Angelina Doukas Paléologue (1384-1385), « basilissa »
Dynastie des Buondelmonti
- Esaù de' Buondelmonti (1385-1411)
- Giorgio de' Buondelmonti (1411)
Dynastie des Tocco
- Charles Ier Tocco (1411-1429)
- Charles II Tocco (1429-1448), chute de Ioannina 1430
- Léonard Tocco (1448-1479), chute d’Arta 1449 et d’Angelokastron 1460.
Notes et références
[modifier | modifier le code]- (en)/(de) Cet article est partiellement ou en totalité issu des articles intitulés en anglais « Despotate of Epirus » (voir la liste des auteurs) et en allemand « Despotat Epirus » (voir la liste des auteurs).
Notes
[modifier | modifier le code]- ↑ En décembre 1347, Étienne Dušan de Serbie signa une chrysobulle pour le monastère de la Grande Laure du mont Athos du titre d’ « empereur des Serbes et des Romains et du despotat des territoires de l’ouest », allusion possible à l’Épire ; voir Nicol 1984, p. 129.
- ↑ Il est souvent appelé Michel Ier Angelos dans les sources modernes même s’il n’utilise jamais lui-même ce nom. Le prestige de la famille Ange étant moindre que celui des familles Doukas et Comnène, despotes d’Épire et empereurs de Thessalonique adoptent plutôt le nom de Doukas.
- ↑ Pour les titres et les fonctions, voir l’article « Glossaire des titres et fonctions dans l’Empire byzantin ».
- ↑ L’identification du « Michel » qui commande les troupes grecques et de Michel Comnène Doukas a été mise en doute par Raymond-Joseph Loenertz (voir bibliographie).
- ↑ La concession vénitienne de 1212 lui accorde le duché de Nicopolis, les provinces d’Ioannina, Bagenitia, Drynoupolis et Koloneia.
- ↑ Pour le rôle de l’Église orthodoxe dans le conflit entre Nicée et l’Épire, voir Hussey 1986, p. 206-211.
- ↑ Selon la coutume byzantine, Théodore, aveuglé, ne pouvait lui-même être empereur.
- ↑ Celui-ci est le fils de Jean Vatatzès mais utilise plutôt le nom de sa mère, Lascaris.
- ↑ Dyrrachion avait été abandonnée par les troupes de Constantinople après le séisme de 1271.
- ↑ C’est à cette époque que les élites albanaises, favorisées par Michel VIII, font leur apparition dans la vie politique et que la population albanaise commence à devenir majoritaire dans cette région ; voir Morrisson 2011, p. 317.
Références
[modifier | modifier le code]- (en) Leonela Fundic, Art, Power and Patronage in the Principality of Epirus (1204-1318), Routledge,
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« Apokaukos’s letters testify […] this church is not extant »
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- ↑ Nicol 1984, p. 2-3.
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- ↑ Kazhdan 1991, vol. 1, « Despotes », p. 614.
- ↑ Laiou et Morrisson 2011, p. 152.
- Osswald 2015, paragraphe 3.
- ↑ Osswald 2024, paragraphe 1.
- ↑ Osswald 2015, paragraphe 1.
- ↑ Osswald 2015, paragraphe 7-9.
- ↑ Osswald 2015, paragraphes 16 à 22.
- ↑ Osswald 2015, paragraphes 37 à 42.
- ↑ Osswald 2015, paragraphe 23.
- ↑ Osswald 2020, p. 31-34.
- ↑ Osswald 2019, paragraphe 3.
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- ↑ Modèle:Harvps.
- ↑ Osswald 2019, paragraphe 4.
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- ↑ Nicol 1984, p. 4.
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- ↑ Osswald 2019, paragraphe 6.
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- ↑ Brendan Osswald, « S’assimiler pour régner ? Le cas des souverains italiens de l’Épire (xive-xve siècles) », dans Élites chrétiennes et formes du pouvoir en Méditerranée centrale et orientale. (xiiie-xve siècle), Classiques Garnier, coll. « Rencontres », (ISBN 978-2406064572), p. 313-352
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- ↑ (en) Konstantinos Giakoumis, « The Perception of the Crusader in Late Byzantine and Early Post-Byzantine Ecclesiastical Paintings from Epirus », dans East and West: Essays on Byzantine and Arab Worlds in the Middle Ages, Gorgias Press, (ISBN 978-1607240563), p. 431-443
Bibliographie
[modifier | modifier le code]Sources primaires
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Deux chroniques nous sont parvenues datant de la fin du despotat :
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- la Chronique des Tocco pour la période 1375-1422 :
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Œuvres modernes
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. - Angeliki Laiou et Cécile Morrisson, Le Monde byzantin, t. III : L’Empire grec et ses voisins (XIIIe – XVe siècle, Paris, Presses universitaires de France, , 494 p. (ISBN 978-2-13-052008-5).
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.
Voir aussi
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- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :