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Bataille de Pélagonia

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Bataille de Pélagonia

Informations générales
Date Septembre 1259
Lieu Pélagonie
Issue Victoire nicéenne
Belligérants
Principauté d'Achaïe
Despotat d'Épire
Empire de Nicée
Commandants
Guillaume II de Villehardouin
Michel II Doukas
Jean Paléologue
Forces en présence
inconnues 400 chevaliers
2000 Coumans
300 Allemands
13 000 Hongrois
4000 Serbes
Bulgares, Valaques et Turcs en nombre inconnu
Pertes
inconnues inconnues

Guerre byzantino-latines

Batailles

Coordonnées 40° 49′ nord, 21° 34′ est

La bataille de Pélagonia ou Pélagonie, ou bataille de Kastoria[1], a lieu au début de l’été ou à l’automne 1259 et oppose l’Empire de Nicée à une alliance anti-nicéenne regroupant le despotat d'Épire, le royaume de Sicile et la principauté d'Achaïe. Il s’agit d’un événement décisif dans l’histoire de la Méditerranée orientale, qui assure la future reconquête de Constantinople et la fin de l’Empire latin de Constantinople en 1261.

La montée en puissance de Nicée dans le sud des Balkans et les ambitions de son souverain, Michel VIII Paléologue, de reprendre Constantinople entraînent la formation d’une coalition composée des Grecs d’Épire, sous Michel II Doukas, et des principaux dirigeants latins de l’époque, le prince d’Achaïe Guillaume II de Villehardouin et Manfred Ier de Sicile. Les détails de la bataille — notamment sa date et son emplacement exacts — demeurent controversés, les sources primaires fournissant des informations contradictoires. Les chercheurs modernes la situent généralement en juillet ou en septembre, dans la plaine de la Pelagonie ou près de Kastoria. Il apparaît que les rivalités à peine dissimulées entre les Grecs d’Épire et leurs alliés latins s’exacerbent à l’approche de l’affrontement, peut-être attisées par des agents de Paléologue. En conséquence, les Épirotes abandonnent les Latins à la veille de la bataille, tandis que Jean Doukas, fils illégitime de Michel II, fait défection et passe dans le camp nicéen. Les Latins sont ensuite attaqués par les Nicéens et mis en déroute, et de nombreux nobles, dont Villehardouin, sont capturés.

La bataille écarte le dernier obstacle à la reconquête de Constantinople en 1261 et à la restauration de l’Empire byzantin sous les Paléologues. Elle entraîne également la brève conquête de l’Épire et de la Thessalie par les Nicéens, même si Michel II et ses fils parviennent rapidement à inverser ces gains. En 1262, Guillaume de Villehardouin est libéré en échange de trois forteresses situées à l’extrémité sud-est de la péninsule de la Morée. Ce point d’appui est progressivement étendu et forme, au cours du siècle suivant, le noyau du despotat de Morée.

États successeurs de l'empire byzantin après la quatrième croisade (1204). En 1259, le royaume de Thessalonique n'existe plus.

À la suite de la prise de l’Empire byzantin par la quatrième croisade en 1204, les deux principales entités gréco-byzantines revendiquant l’héritage impérial sont l’Empire de Nicée, en Asie Mineure occidentale, et le despotat d’Épire, en Grèce occidentale[2]. Il en résulte une rivalité persistante entre ces deux États pour savoir lequel parviendra le premier à reprendre Constantinople[3],[4]. Nicée acquiert un avantage important après la conquête de la Macédoine par l’empereur nicéen Jean III Doukas Vatatzès[5]. À la suite de ces conquêtes, la région de la Pelagonie, en Macédoine occidentale, devient une zone frontalière entre les domaines nicéens et épirotes[6].

À la mort de Vatatzès en 1254, le dirigeant de l’Épire, Michel II Doukas, soutient une révolte contre Nicée en Macédoine et envahit les territoires nicéens, s’emparant de la forteresse de Prilep et du gouverneur nicéen local — qui deviendra plus tard historien — Georges Akropolitès[7],[8],[9]. L’avancée de Michel II vers Thessalonique est toutefois interrompue par le débarquement en Albanie du roi de Sicile Manfred Ier de Sicile, qui s’empare de la majeure partie du territoire ainsi que de Corfou. À l’image des précédents souverains normands de Sicile, Manfred nourrit ses propres ambitions dans les Balkans, incluant Constantinople ; la présence forcée à la cour nicéenne de sa demi-sœur Constance, veuve de Vatatzès, ne fait qu’exacerber son hostilité envers Nicée. Ainsi, lorsque Michel II propose de céder l’Albanie et Corfou comme dot de sa fille aînée, Hélène Ange Doukas (ou Helena), Manfred accepte[7].

Michel II constitue alors une alliance anti-nicéenne élargie en donnant sa seconde fille, Anne, au prince latin d’Achaïe, Guillaume II de Villehardouin[7],[8],[10], qui est également suzerain des autres États latins du sud de la Grèce, le duché d’Athènes et les Triarques de Négrepont[10]. Michel II obtient aussi l’appui du roi serbe Stefan Uroš Ier[8],[10], tandis que le successeur de Vatatzès, Théodore II Lascaris, cherche de son côté l’alliance de Constantin Tikh de Bulgarie, auquel il donne sa fille Irène en mariage[7]. Avant de pouvoir mener campagne contre l’Épire, il meurt et laisse pour héritier son jeune fils Jean IV Lascaris. Très rapidement, le pouvoir est accaparé par l’ambitieux aristocrate Michel VIII Paléologue, d’abord comme régent puis comme co-empereur senior[7],[11].

Expédition des Nicéens contre l'Empire

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Michel Paléologue se trouve confronté à une coalition puissante qui, selon le byzantiniste Donald MacGillivray Nicol, « semble susceptible de menacer la possession non seulement de Thessalonique mais même de Constantinople elle-même »[12]. Michel Paléologue ne tarde pas : dès l’automne 1258, son armée traverse en Europe sous le commandement de son frère Jean Paléologue, qui détient le rang quasi impérial de sébastokrator, et du megas domestikos (commandant en chef) Alexis Strategopoulos, et hiverne en Macédoine, où elle est rejointe par des levées locales[13]. En parallèle, Michel Paléologue dépêche séparément des ambassades auprès de chacun des trois principaux alliés, espérant les diviser par la diplomatie. Ces efforts échouent, les trois alliés ayant beaucoup à gagner d’une offensive réussie contre Nicée[12].

Au printemps 1259, les Nicéens passent à l’offensive et progressent rapidement vers l’ouest le long de la via Egnatia. Michel II d’Épire, qui campe à Kastoria, est pris de court par la rapidité de leur avance, et lorsque les Nicéens franchissent le col de Vodena pour lui faire face, il est contraint de se retirer précipitamment avec ses troupes à travers les montagnes du Pinde jusqu’aux environs d’Avlona (aujourd’hui Vlorë), tenue par son allié Manfred. Là s’achèvent les négociations finales du mariage entre Manfred et Hélène : les noces ont lieu à Trani le 2 juin 1259. Durant cette retraite, qui se poursuit même de nuit, les Épirotes perdent, dit-on, de nombreux hommes dans les passages montagneux dangereux, tandis que les généraux nicéens s’emparent d’Ohrid, de Deavolis et d’autres cités[14],[15].

Forces en présence

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Le dirigeant épirote a perdu une grande partie de son territoire, mais ses alliés latins ne tardent pas à voler à son secours. Manfred, occupé par ses conflits contre les Guelfes dans le centre de l’Italie, ne vient pas en personne — bien que sa présence soit rapportée à tort par des sources quasi contemporaines comme Nicéphore Grégoras et Matteo Spinelli — mais envoie 400 chevaliers allemands superbement équipés, qui débarquent probablement à Avlona pour rejoindre les forces de Michel II[16]. Guillaume de Villehardouin, en revanche, mène personnellement ses troupes. Les versions grecque et française de la Chronique de Morée mentionnent des contingents venus d’Achaïe, du duché d’Athènes, de la Triarchie de Négrepont et du duché de l’Archipel sous le commandement de Guillaume, ce qui implique une levée féodale générale des États francs de Grèce, vassaux du prince d’Achaïe. De nombreux nobles parmi les plus éminents de la Grèce franque participent également à l’expédition. L’armée achaïenne traverse le golfe de Corinthe à Naupacte et marche jusqu’à la capitale épirote, Arta, avant de franchir le Pinde et de rejoindre les forces des autres États francs à Thalassionon (peut-être Elassóna en Thessalie septentrionale)[17]. Michel d’Épire est accompagné de son fils aîné Nicéphore et reçoit le soutien de son fils illégitime Jean Doukas, qui amène avec lui de nombreux Valaques de la région de la Grande Valachie en Thessalie[18]. La Chronique de Morée aragonaise donne des totaux de 8 000 fantassins lourds et 12 000 fantassins légers pour l’armée de Guillaume, incluant vingt ducs, comtes et barons, et de 8 000 fantassins lourds et 18 000 fantassins légers pour l’armée épirote. Ces chiffres sont universellement considérés comme très exagérés par les historiens modernes[10],[19],[20].

Du côté nicéen, l’armée comprend non seulement des contingents grecs originaires d’Asie, de Macédoine et de Thrace, mais aussi de nombreux mercenaires. Selon la Chronique de Morée, [note 1] 300 chevaliers allemands « tous d’élite, tous triés sur le volet », 1 500 Hongrois « excellents archers montés », 600 cavaliers serbes[note 2], eux aussi « excellents archers », ainsi que de la cavalerie bulgare, 1 500 Turcs et 2 000 Coumans[10],[22],[21]. La Chronique mentionne que les Allemands sont commandés par le « duc de Karentana », généralement identifié à la Carinthie. Le duc à l’époque est Ulrich III, mais celui-ci règne encore de nombreuses années après 1259 et n’est probablement pas présent à la bataille, où la Chronique affirme qu’il est tué de la main de Geoffroi de Briel, le baron de Karytaina. L’éditeur moderne de la version grecque, Petros P. Kalonaros (el), estime que ce « duc de Karantana » est un personnage fictif symbolisant un guerrier valeureux, son nom ayant peut-être été choisi par corruption du nom « Karytaina »[23][24]. Il est également probable que des troupes latines combattent du côté nicéen, bien qu’elles ne soient pas explicitement mentionnées : elles constituent un élément important des armées nicéennes antérieures, et Michel Paléologue s’est appuyé sur leur soutien pour son usurpation[25]. La taille totale de l’armée nicéenne n’est rapportée nulle part[26], sauf dans la version grecque de la Chronique qui indique qu’elle comprend 27 régiments (allagia)[27]. Toutefois, selon l’historien Deno John Geanakoplos, « les affirmations de la Chronique de Morée sont souvent exagérées » et « les sources donnent une impression claire selon laquelle les forces alliées surpassent en nombre celles de Nicée »[28].

Des sources discordantes

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Les principales sources byzantines — Georges Akropolitès, Nicéphore Grégoras et Georges Pachymère — offrent des récits sensiblement divergents quant au déroulement exact des événements avant et pendant la bataille[29]. Les sources occidentales, principalement les versions grecque et française de la Chronique de Morée ainsi que l’histoire du Vénitien Marino Sanudo Torcello, diffèrent à leur tour des sources byzantines et entre elles. Le récit de la Chronique est généralement considéré comme moins fiable, truffé d’erreurs et de confusions, mais il fournit souvent des détails absents ailleurs[30][31]. Le récit de la Chronique ne met pas en avant le prince Guillaume de Villehardouin, mais son neveu Geoffroi de Briel, dont les exploits dans la bataille sont longuement présentés dans un style rappelant les poèmes épiques contemporains sur Achille ou Digénis Akritas, tandis que Guillaume n’est presque mentionné qu’incidemment. Briel est le seul petit-fils mâle du premier prince d’Achaïe, Geoffroi Ier de Villehardouin, et donc un prétendant potentiel à la principauté[note 3],[33].

Akropolitès insiste sur l’usage de la stratégie par les Nicéens, et son récit décrit « une série d’escarmouches le long de la route plutôt qu’un affrontement de deux armées sur un champ de bataille »[34], donnant l’impression que « la défaite des alliés face aux forces nicéennes survient rapidement et sans gloire »[35]. La Chronique, au contraire, s’attache à présenter le combat comme un affrontement héroïque quoique voué à l’échec, exagère le nombre des troupes nicéennes, passe sous silence la présence du contingent sicilien et souligne le rôle d’agents nicéens dans la diffusion de la discorde parmi les alliés[35]. Grégoras et Pachymérès, tout en suivant dans l’ensemble le récit antérieur d’Akropolitès, reprennent aussi certains éléments présents dans la Chronique, notamment le rôle d’un agent nicéen et les louanges à la conduite vaillante des nobles achaïens[36].

En raison des divergences entre les sources, de nombreux détails de la bataille demeurent obscurs, qu’il s’agisse de sa date exacte (les propositions vont de juin à novembre), de son lieu (Pelagonie ou Kastoria), ou du rôle précis joué par les différents chefs[37]. Deux dates principales sont avancées : Donald Nicol propose le début de l’été (juillet), tandis que Deno Geanakoplos situe l’événement au début de l’automne (vers septembre)[38],[39]. L’emplacement exact de la bataille est disputé, car le seul toponyme explicite dans les sources est « le bois de Boril » (Βορίλλα λόγγος), situé par les chercheurs modernes tantôt près de Prilep, tantôt de Kastoria ou de Bitola (nommée alors Pelagonie)[40]. En croisant les sources et la topographie pour reconstituer les mouvements des armées, les chercheurs modernes Freiderikos Rochontzis et Robert Mihajlovski proposent indépendamment comme champ de bataille la plaine entre Florina et le Kajmakčalan, au nord de Kastoria, près de l’actuelle Vevi (anciennement Banitsa), un lieu stratégiquement important où se déroulent déjà la bataille de Lyncestis en 423 av. J.-C. et la bataille de Vévi en 1941[41],[42].

Akropolitès situe les premiers affrontements entre les deux armées dans le bois de Boril[43],[44]. Compte tenu de leur infériorité numérique, les Nicéens n’ont d’autre choix que de recourir à la stratégie pour triompher de leurs adversaires, en s’attaquant à la cohésion de l’alliance ennemie[45]. Comme tous les Grecs, les Épirotes se méfient et détestent les Francs à la suite de la quatrième croisade et des persécutions subies par les Grecs orthodoxes de la part du clergé catholique romain dans les États francs, tandis que les Francs méprisent les Grecs, les jugeant lâches, sournois et schismatiques[46].

Le sebastokrator Jean Paléologue suit une stratégie d’attrition délibérée afin d’user ses adversaires et d’entamer leur moral, tout en évitant l’affrontement direct[41]. Akropolitès attribue cette approche aux conseils donnés dès le début de la campagne par Michel Paléologue à son frère[47]. Selon ce plan, Jean répartit ses hommes, laissant les troupes lourdement armées occuper des positions défensives fortes sur les hauteurs, tandis que ses troupes légères — Coumans, Turcs et Grecs — harcèlent l’armée alliée par des attaques éclair, frappant les chevaux lorsqu’ils sont menés à l’abreuvoir et pillant les convois de ravitaillement. Face à ce harcèlement incessant, Akropolitès rapporte que le moral de l’armée épirote s’effondre et que Michel II, avec ses hommes, se retire vers Prilep, tandis que Jean Doukas abandonne la cause des alliés et passe au camp nicéen[48][49].

Grégoras rapporte cependant que la fuite de Michel II est provoquée par Jean Paléologue, qui envoie un faux déserteur au camp épirote, affirmant que les Francs ont conclu secrètement un accord avec le sebastokrator pour trahir les Épirotes en échange d’argent. Convaincu, le dirigeant épirote s’enfuit aussitôt avec autant d’hommes qu’il peut rassembler, et le reste de l’armée épirote se disperse lorsque sa désertion devient publique[43]. Pachymérès offre une version complètement différente, soulignant les dissensions présentes parmi les alliés avant même leur rencontre avec l’armée nicéenne, prétendument causées par des chevaliers achaïens convoitant la belle épouse valaque de Jean Doukas. Les choses empirent lorsque Guillaume de Villehardouin, non seulement ne punit pas les coupables, mais insulte Jean Doukas pour sa naissance illégitime, provoquant la colère de celui-ci. Jean Doukas prend alors contact avec Jean Paléologue et, après avoir obtenu la promesse que son père et son demi-frère ne seraient pas maltraités, les persuade de se retirer durant la nuit[50]. Le récit de Pachymérès concernant l’insulte de Guillaume à l’égard de « Jean le Bâtard » est également confirmé par Marino Sanudo[51].

Quelles que soient les circonstances exactes, le lendemain matin, lorsque les Latins découvrent la fuite des Épirotes, ils tentent à leur tour de se retirer, mais trop tard. Les Nicéens fondent sur eux ; en outre, selon Pachymérès, Jean Doukas et ses Valaques les attaquent par l’arrière. Beaucoup de Latins sont tués, tandis que la plupart des survivants sont faits prisonniers. Grégoras rapporte que les 400 Allemands se rendent à seulement quatre Nicéens (probablement des commandants de haut rang), tandis que les forces de Guillaume de Villehardouin se dispersent. Le prince lui-même est découvert caché dans une meule de foin (Akropolitès) ou un buisson (Pachymérès) près de Kastoria, et une trentaine de ses plus hauts barons sont également capturés[29].

La Chronique de Morée offre un récit alternatif mais confond les principaux protagonistes, affirmant que « Théodore Doukas » (pour Jean Doukas) commande les forces nicéennes, et plaçant Nicéphore à la tête de l’armée épirote. Selon la Chronique, le commandant nicéen tente d’effrayer ses adversaires en allumant de nombreux feux de camp et en utilisant du bétail pour simuler des troupes en marche, et envoie un agent au camp allié pour persuader le despote de l’écrasante supériorité numérique des Nicéens. Le stratagème réussit en ce que les Épirotes fuient durant la nuit, tandis que les Nicéens, enhardis, marchent à la rencontre des Achéens. Les Achéens, avec Geoffroi de Briel en tête, parviennent à mettre en déroute les chevaliers allemands qui constituent la première ligne nicéenne ; mais le sebastokrator ordonne à ses archers montés hongrois et coumans de tirer sans distinction sur les chevaux des Francs et des Allemands, jetant les chevaliers à terre et les forçant à se rendre[52][53].

Selon Geanakoplos, malgré leurs divergences, les différents récits peuvent être conciliés pour offrir une vision plus complète de la bataille. Le tournant décisif, la fuite de Michel II à la veille de l’affrontement, s’explique aisément même sans stratagème nicéen : le dirigeant épirote s’inquiète de la présence d’une armée franque aussi puissante et craint qu’en cas de victoire alliée, il ne perde son propre territoire au profit des Latins — crainte renforcée par la querelle opposant son fils Jean Doukas à Guillaume de Villehardouin dans les jours précédant la bataille. À l’inverse, si les Nicéens l’emportent, non seulement son pouvoir, mais aussi sa vie sont menacés, ce qui le pousse à choisir la fuite[54].

Conséquences

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La bataille constitue un événement décisif[38],[55],[56] pour l’histoire ultérieure des Balkans. Avec l’effondrement de la ligue épirote-latine, Michel Paléologue est libre de poursuivre la reconquête de Constantinople et la restauration de l’Empire byzantin : le réduit du Empire latin se trouve désormais coupé de tout secours, et la capture de Villehardouin le prive, selon Donald Nicol, « de son seul défenseur capable »[5],[57]. Dès 1260, Michel Paléologue attaque Constantinople, car l’un des chevaliers faits prisonniers à Pelagonia, dont la maison est intégrée aux murailles théodosiennes, a promis d’ouvrir une porte aux troupes impériales. Il échoue, et Paléologue lance un assaut non concluant contre Galata[58],[59]. Constantinople est finalement prise, presque par hasard, par Alexis Stratègopoulos le 25 juillet 1261, permettant la restauration de l’Empire byzantin sous les Paléologues[60][61].

La victoire nicéenne à Pelagonia entraîne aussi une expansion territoriale immédiate mais brève en Grèce : Jean Paléologue envahit la Thessalie et le duché d’Athènes jusqu’à Thèbes, tandis qu’Alexis Stratègopoulos et Jean Raoul Pétraliphas sont chargés de réduire l’Épire proprement dite. Stratègopoulos et Petraliphas franchissent les monts du Pinde, contournent Ioannina, qu’ils laissent sous blocus, et s’emparent de la capitale épirote, Arta, obligeant Michel II à fuir vers l’île de Céphalonie. À Arta, ils retrouvent et libèrent de nombreux prisonniers nicéens, dont Akropolitès[62],[63]. L’année suivante, cependant, ces succès sont presque complètement annulés : Jean Doukas retourne auprès de son père, et Michel II, à la tête d’une armée de mercenaires italiens, débarque à Arta, la population épirote se rallie à lui, et les Épirotes écrasent les Nicéens. Stratègopoulos est capturé et brièvement détenu[62].

La bataille porte un coup particulièrement sévère à la principauté d’Achaïe. C’est la première grande défaite qu’elle subit, et elle perd d’un seul coup la majeure partie de ses soldats et de sa noblesse. Aux côtés du prince, ses proches parents Anselin de Toucy et Geoffroi de Briel sont également capturés[64]. En conséquence, toute la péninsule de la Morée s’ouvre aux ambitions de Michel Paléologue. L’empereur propose de libérer Villehardouin et ses nobles et de leur assurer des revenus confortables s’ils lui remettent la principauté ; et si Villehardouin refuse d’abord, après la chute de Constantinople il accepte finalement de céder plusieurs forteresses et de prêter serment d’allégeance à Paléologue en échange de sa liberté. Cela est ratifié par le « Parlement des Dames » (la plupart des nobles d’Achaïe étant prisonniers), et au début de 1262, Villehardouin est relâché et les places de Monemvasia, de Mistra et le district du Magna sont remis aux Byzantins[65],[66]. À partir de là, les Byzantins lancent des tentatives répétées de conquérir l’Achaïe — tentatives qui échouent pour l’heure[note 4] — et ces campagnes s’avèrent très coûteuses aux Achéens[69],[70]. À long terme, toutefois, le point d’appui conquis par les Byzantins dans la région forme le noyau du despotat de Morée[38],[71], où la culture byzantine connaît son dernier épanouissement avant la conquête ottomane[72][73].

La défaite de Pelagonia met également fin à la suprématie de la principauté d’Achaïe dans les affaires de la Grèce franque, et l’offensive nicéenne/byzantine qui s’ensuit réduit encore son autonomie politique. Incapable désormais de faire face aux Byzantins renaissants, le prince Guillaume se tourne vers les successeurs de Manfred de Sicile, les Angevins de Naples, pour obtenir de l’aide[74], tout comme le font, face à un ennemi commun, les souverains grecs d’Épire et de Thessalie[75]. Il en résulte le traité de Viterbe de 1267, après quoi, selon l’expression de l’historien Peter Lock, « les États francs de l’Égée [...] deviennent pratiquement des marches du royaume angevin de Naples et non plus des seigneuries indépendantes. Ils sont absorbés dans les jeux de pouvoir méditerranéens vus depuis Naples »[76].

Notes et références

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  1. Les versions grecque et française de la Chronique concordent, tandis que les versions aragonaise et italienne plus tardives donnent des chiffres exagérés.[21]
  2. Les historiens soulignent que si cela est exact, il s’agit d’un fait remarquable, vu les relations étroites entre le roi serbe et l’alliance anti-nicéenne. Ainsi, Kenneth Setton suggère qu’il pourrait s’agir non d’une troupe royale, mais de « quelque noble serbe mécontent [...] avec ses propres partisans » ayant rejoint les Nicéens de sa propre initiative.[21]
  3. Il est donc probable que l’auteur de la Chronique se soit appuyé sur une épopée consacrée à la vie de Briel comme source principale pour les événements de la campagne[32]
  4. Dans l’un de ces affrontements, la bataille de Prinitza, une petite force franque met en déroute une armée byzantine bien plus nombreuse. La Chronique de Morée rapporte un envoyé de Michel Paléologue blâmant le commandant byzantin (un autre frère de Michel, Constantin) pour avoir ignoré les leçons de Pelagonia en affrontant les Francs de front plutôt que par la ruse, et pour ne pas avoir tiré sur leurs chevaux[67][68]

Références

[modifier | modifier le code]
  1. Par ex. Geanakoplos 1953, p. 136 ; Rochontzis 1982, p. 340–357.
  2. Nicol 1993, p. 10–15, 19–22.
  3. Nicol 1993, p. 13, 15.
  4. Rochontzis 1982, p. 342.
  5. a et b Mihajlovski 2006, p. 275.
  6. Mihajlovski 2006, p. 275–276.
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  14. Geanakoplos 1959, p. 62–63.
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  17. Geanakoplos 1953, p. 123–124, esp. note 115.
  18. Geanakoplos 1953, p. 123.
  19. Setton 1976, p. 87–88.
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  23. Geanakoplos 1953, p. 124 (note 116), 130–131.
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  25. Geanakoplos 1953, p. 125.
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