Aller au contenu

Guillaume II de Villehardouin

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.

Guillaume II de Villehardouin
Image illustrative de l'article Guillaume II de Villehardouin
Guillaume II de Villehardouin, monnaie[N 1]

Titre prince d'Achaïe
(1246 - 1278)
Prédécesseur Geoffroy II de Villehardouin
Successeur Charles Ier d'Anjou
Biographie
Dynastie Maison de Villehardouin
Naissance apr. 1208[1]
Kalamata[N 2]
Décès
Kalamata
Père Geoffroi Ier de Villehardouin
Mère Élisabeth (de Chappes ?)[2]
Conjoint 1) La fille de Narjot de Toucy
2) Anna Komnene Doukaina
Enfants Isabelle de Villehardouin
Marguerite de Villehardouin
Poète, compositeur

Guillaume II de Villehardouin (vers 1211[3]-), est un prince d'Achaïe (Péloponnèse) de 1246 à 1278.

C'est sous son règne que la principauté atteint son apogée, mais aussi qu'elle amorça son déclin. Il fut le dernier prince d'Achaïe de la famille des Villehardouin.

Carte montrant le partage de la région égéenne entre les Francs et les États successeurs byzantins vers 1210.
La Grèce franque vers 1210. La Principauté d'Achaïe comprend presque toute la Morea au sud.

Régnant de 1246 à 1278, Guillaume est le quatrième prince d’Achaïe. L’Achaïe est un État de la Grèce franque, établi sur d’anciens territoires byzantins dans la Morée (sud de la Grèce) à la suite de la quatrième croisade[4]. Le père de Guillaume, Geoffroy Ier de Villehardouin, commence la conquête de la Morée avec l’appui d’un aristocrate grec local à la fin de 1204. Après la mort rapide de cet allié, Geoffroy fait appel à Boniface Ier de Montferrat, souverain du nouveau Royaume de Thessalonique, pour obtenir une aide militaire. Boniface nomme Guillaume de Champlitte pour accompagner Geoffroy en Morea, et ils rassemblent 500 chevaliers et des sergents pour la campagne. Ils prennent Patras et d’autres forteresses byzantines et contraignent les aristocrates grecs de Messénie et d’Arcadie à se soumettre[5],[6]. Guillaume de Champlitte reçoit le titre de prince d’Achaïe du pape Innocent III en novembre 1205[6]. Les Francs ne parviennent pas à s’emparer de Monemvasia, dans le sud-est de la Morée, et des corsaires grecs finissent par s’y installer[7],[8]. Les conquérants francs ne réussissent pas davantage à soumettre les populations indigènes de la région montagneuse sud-est[9].

Dans la principauté nouvellement créée, Geoffroy détient la baronnie de Kalamata en Messénie en fief[10]. À la mort de Guillaume de Champlitte en 1208, Geoffroy prend le pouvoir, probablement avec le consentement de ses pairs[11]. Il prête hommage à l’empereur latin de Constantinople Henri lors du parlement de Ravennika en 1209[11]. Henri confirme Geoffroy comme nouveau prince d’Achaïe et le fait vassal immédiat de l’Empire latin[11]. Les chefs de la quatrième croisade avaient promis une grande partie de la Morea à la république de Venise dans le cadre du traité de 1204 sur le partage de l’Empire byzantin[12]. Dans un traité de Sapienza ultérieur, Geoffroy reconnaît tenir une partie de sa principauté en fief de Venise, mais les Vénitiens ne prennent aucune mesure concrète pour faire valoir cette suzeraineté purement théorique[11].

Comme les Francs ne parviennent pas à conquérir tous les territoires byzantins, deux États successeurs grecs se forment aux marges occidentale et orientale de l’ancien empire : le Despotat d’Épire et l’Empire de Nicée[13]. Les Grecs d’Épire entament la reconquête des anciens territoires byzantins en Thessalie dans les années 1210[14]. Ils anéantissent le royaume de Thessalonique et s’emparent de la ville de Thessalonique en décembre 1224[15]. Leur progression vers Constantinople prend fin brutalement lorsqu’ils subissent une lourde défaite face au Deuxième Empire bulgare à la bataille de Klokotnica en 1230[16].

Les Grecs de Nicée, pour leur part, lancent des offensives contre l’Empire latin depuis l’est. Vers 1235, ils ont reconquis l’Anatolie et se sont assurés un point d’appui en Europe à Gallipoli[17]. En théorie, les princes d’Achaïe restent les vassaux des empereurs latins, mais en pratique l’empereur Baudouin II serait incapable de défendre Constantinople sans le soutien militaire et financier de l’Achaïe[18]. En contrepartie, il reconnaît le fils aîné et successeur de Geoffroy, Geoffroy II, comme suzerain des triarches (trois co-seigneurs) de l’île d’Négrepont – et peut-être d’autres îles de la mer Égée[19].

Guillaume est le second fils de Geoffroy Ier de Villehardouin et de son épouse Élisabeth[20]. Élisabeth reste en France quand son mari part pour la quatrième croisade. Elle et leur fils aîné, Geoffroy, ne rejoignent l’Achaïe que lorsque la position de Geoffroy se stabilise après le parlement de Ravennika[21]. Elle donne naissance à Guillaume dans le château de Kalamata vers 1211[18],[21]. Ayant grandi en Morea, Guillaume parle le grec comme un natif et se sent à l’aise aussi bien parmi les Francs que parmi les Grecs[18],[22]. En tant que cadet, Guillaume reçoit la baronnie de Kalamata en fief, tandis que son frère succède à leur père comme prince vers 1229[23]. Guillaume épouse une fille non nommée de Narjot de Toucy, haut dignitaire de l’Empire latin[8]. Il administre l’Achaïe comme régent pendant les campagnes de son frère pour défendre Constantinople[8].

Expansion et croisade

[modifier | modifier le code]
Ruines de la forteresse en pierre de Mistra au sommet d’une colline et d’un mur en contrebas
Ruines de la forteresse de Mistra. Guillaume la fait construire pour achever la conquête du sud-est de la Morea en 1249, mais il doit la céder aux Byzantins en 1261.

Guillaume accède au pouvoir en Achaïe à la mort, sans héritier, de Geoffroy II durant l’été 1246[8],[24]. Au moment de son avènement, les relations entre l’Épire et Nicée sont tendues. En décembre 1246, les troupes nicéennes attaquent et prennent Thessalonique[25]. Guillaume profite du conflit opposant les deux puissances grecques pour achever la conquête du sud-est de la Morea[18].

Il assiège Monemvasia avec l’appui d’une flotte vénitienne et d’autres seigneurs francs, dont Guy Ier de la Roche, seigneur d’Athènes (qui lui doit hommage pour ses fiefs moreotes d’Argos et Nauplie) et Angelo Sanudo, duc de l’Archipel[22],[18]. Les défenseurs souffrent de la famine, mais ne capitulent qu’en 1248, lorsque Guillaume promet de respecter leurs biens et leur libertéModèle:Efn-ua[8],[26]. Il récompense les notables de la ville par des domaines et les exempte des obligations féodales[22].

La conquête de Monemvasia par Guillaume force les Tzakones du proche mont Parnon à se soumettre[8],[18]. Pour consolider ses acquisitions, Guillaume ordonne la construction de nouvelles forteresses[18]. D’abord, à la fin de 1248 et au début de 1249, il supervise en personne l’édification de Mistra près du mont Taygète ; puis le château de Grand Magne est construit sur le golfe de Laconie. Une troisième forteresse, Beaufort, est élevée sur le golfe de Messénie[18].

Ces châteaux assurent le contrôle franc du massif du Taygète et obligent la tribu slave locale des Mélinges à reconnaître l’autorité de Guillaume en échange de la confirmation de leur liberté[18],[27].

Hugues IV de Bourgogne passe l’hiver 1248-1249 en Achaïe[8]. Il est en route pour Chypre, où se rassemblent les participants à la septième croisade de Louis IX contre l’Égypte[8]. Guillaume décide de rejoindre la croisade, rassemble 400 chevaliers et arme une flotte de 24 navires avant de partir pour Chypre avec Hugues en mai 1249[8]. En chemin, il envoie 100 chevaliers à Rhodes, île que les Génois ont récemment enlevée aux Nicéens, afin d’en renforcer la défense[22]. Depuis Chypre, Guillaume accompagne Louis en Égypte et demeure à ses côtés jusqu’à la fin de la campagne, qui tourne au désastre[28],[29]. En récompense, Louis lui accorde le droit de frapper monnaie sur le modèle du denier tournois royal français[28]. Guillaume rentre en Achaïe en mai 1250[28],[29].

Au cours des cinq années de paix qui suivent, l’Achaïe devient la puissance dominante de la Grèce franque, la plupart des petits seigneurs francs reconnaissant en Guillaume leur suzerain[30].

Guerre de Succession de Négrepont

[modifier | modifier le code]

Carintana dalle Carceri est l’une des souveraines de Négrepont, partageant Oreus et la triarchie nord de l’île, c’est-à-dire le tiers septentrional, avec Grapella de Vérone[30]. À sa mort, en 1255, Guillaume cherche à s’emparer de sa seigneurie, mais Grapella revendique son héritage[30]. Les triarches relevant à la fois de l’Achaïe et de Venise, Grapella peut invoquer une décision prise en 1216 par le bailo, ou gouverneur vénitien, de Négrepont, qui stipule qu’un co-seigneur d’une triarchie a le droit de la réunifier à son profit si son partenaire meurt sans descendance[30],[31]. Les seigneurs des deux autres triarchies de l’île, Guglielmo Ier da Verona et Narzotto dalle Carceri, soutiennent la prétention de Grapella[30],[31].

Le chroniqueur vénitien Marino Sanudo rapporte que le conflit se transforme en guerre après que Guillaume a fait emprisonner Guglielmo et Narzotto, parce que leurs épouses ont convaincu le bailo vénitien Paolo Gradenigo d’intervenir, et celui-ci s’empare de la capitale de l’île, Chalcis[31]. Si les deux triarches ont bien été incarcérés, leur captivité ne dure que quelques mois[31]. Guillaume confie alors à son neveu Geoffroy de Briel le commandement d’une armée envoyée à Négrepont[30],[31]. Les troupes achaïennes ravagent l’île et en chassent les Vénitiens[30],[31].

Le doge de Venise, Reniero Zeno, nomme Marco Gradenigo nouveau bailo[32]. Gradenigo rallie à sa cause le vassal de Guillaume, Guillaume Ier de la Roche, et le frère de ce dernier, Guy Ier d’Athènes[32],[30]. Guglielmo da Verona et Narzotto dalle Carceri rencontrent Gradenigo dans la résidence de Guy, à Thèbes, le 14 juin 1256[31]. À cette occasion, les deux triarches rejettent la suzeraineté achaïenne et prêtent hommage à Venise pour leurs seigneuries[31]. Deux autres seigneurs francs, Thomas II d'Autremencourt, seigneur de Salona, et Ubertino Pallavicini, marquis de Bodonitsa, rejoignent la coalition anti-achaïenne, tandis que Guillaume obtient l’appui d’Othon de Cicon, seigneur de Karystos à Négrepont, et de la république de Gênes[31],[30]. Gradenigo attaque Chalcis, et l’infanterie vénitienne met en déroute la cavalerie achaïenne près de la ville[33].

La guerre s’étend rapidement à la Grèce continentale[34]. Alors que Guillaume prépare l’invasion de l’Attique, Geoffroy de Briel, gendre de Guy d’Athènes, fait défection[35]. Peu après, Chalcis se rend aux Vénitiens[36]. Guillaume rassemble son armée et envahit le territoire athénien en franchissant l’isthme de Corinthe au printemps 1258[34]. Guy Ier d’Athènes et ses alliés tentent de l’arrêter au mont Karydi, mais Guillaume leur inflige, en mai 1258, une défaite décisive[34],[37]. Guy et ses alliés se réfugient à Thèbes, et Guillaume pille l’Attique et la Béotie[34],[38]. Il attaque ensuite Thèbes, mais l’archevêque latin de la ville le persuade de lever le siège[39]. Guy promet alors de ne plus prendre les armes contre Guillaume et accepte de se soumettre au jugement de la Haute Cour d'Achaïe pour sa félonie[40].

Réunie à Nikli, la Haute Cour, composée des grands seigneurs achaïens, considère qu’elle ne peut juger l’affaire, car Guy ne doit l’hommage à Guillaume que pour ses domaines moreotes, non pour la seigneurie d’Athènes[40]. Au lieu de confisquer les fiefs achaïens de Guy, la Haute Cour renvoie l’affaire au roi Louis IX pour jugement[40]. Guy accepte cette décision, ce qui permet de rétablir la paix entre les deux seigneurs francs[40]. Louis IX reçoit Guy à Paris en juin 1259[40]. Le roi et les barons français estiment que Guy a suffisamment expié sa rupture de l’hommage en entreprenant ce long et pénible voyage jusqu’en France[40].

Défaite et captivité

[modifier | modifier le code]
Pièce d’or très fine (hyperpyron) aux bords irréguliers représentant deux personnages
Hyperpyron d’or de Michel VIII Paléologue

Le doge Ranieri Zeno ordonne au nouveau bailo de Négrepont, Andrea Barozzi, d’engager des négociations de paix avec Guillaume au début de l’année 1259, mais celui-ci se retrouve impliqué dans un nouveau conflit entre l’Épire et Nicée avant même que les pourparlers ne commencent[41]. L’empereur nicéen Théodore II Lascaris est remplacé en août 1258 par son fils mineur, Jean IV Lascaris[42]. Un aristocrate ambitieux, Michel Paléologue, renverse les tuteurs du jeune empereur et se fait couronner co-empereur[42]. Le souverain d’Épire, Michel II Comnène Doukas, entend profiter de ces luttes de pouvoir en Nicée en forgeant une vaste coalition anti-nicéenne[34]. Il offre la main de ses filles Hélène et Anne respectivement au souverain souabe de Sicile, Manfred, et à Guillaume[43]. Il promet à ce dernier une dot considérable : 80 000 hyperpyra, le château de Liconia et des terres voisines en Thessalie méridionale[44]. Comme la possession de ces domaines peut renforcer son contrôle sur Oreus, Guillaume accepte rapidement l’offre. Il épouse Anne à Patras à la fin de l’été 1258[44]. Avant la fin de l’année, il rencontre son beau-père à Patras et les deux hommes concluent une alliance formelle[45]. Selon la Chronique de Morée, Michel reconnaît à cette occasion la prétention de Guillaume à un royaume restauré de Thessalonique[45].

Michel VIII dépêche ensuite son frère, Jean Paléologue, à la tête de renforts vers Thessalonique[46]. Il envoie à l’Épire, à la Sicile et à l’Achaïe des émissaires chargés d’ouvrir des négociations de paix, mais Michel II, Manfred et Guillaume refusent[46]. Renforcé par de nouvelles troupes mercenaires, Jean Paléologue lance une invasion à grande échelle de l’Épire[47]. Incapable de résister seul, Michel II appelle ses alliés à l’aide au printemps 1259[47]. Guillaume rassemble alors l’essentiel de l’armée achaïenne. La version aragonaise de la Chronique de Morée, source peu fiable sur ce point, estime que « huit mille hommes d’armes de premier ordre et douze mille fantassins » se réunissent pour la campagne[48]. Guillaume fait traverser le golfe de Corinthe à l’armée achaïenne et rejoint son beau-père à Arta[47]. Ils marchent ensuite vers le sud de la Thessalie, où les renforts venus d’Athènes, de Salona, de Négrepont, de Naxos et d’autres îles égéennes se joignent à eux[49]. Après que les commandants francs et épirotes ont décidé de livrer bataille en rase campagne plutôt que de s’en prendre aux villes fortifiées, les alliés avancent jusqu’en Macédoine, dans la plaine de Pélagonie, pour y affronter l’ennemi en juin 1259[47],[50]. Bien que le nombre total des troupes épiroto-franques dépasse celui des soldats nicéens, leur commandement reste divisé[50].

Jean Paléologue évite le combat frontal, mais ses archers coumans et turcs harcèlent en permanence le camp adverse[51]. Épuisé par ces attaques incessantes, Michel II commence à négocier avec les émissaires de Jean Paléologue, qui l’incitent à abandonner ses alliés francs. Selon l’historien byzantin Georges Pachymère, la coalition épiroto-franque se disloque après que des chevaliers achaïens ont insulté la belle épouse valaques de Jean Doukas, fils bâtard de Michel II, et que Guillaume refuse de les punir. Outré par les propos grossiers de Guillaume sur sa naissance illégitime, Jean Doukas passe au camp nicéen et convainc son père de quitter la campagne. Une attaque surprise de Jean, menée par l’arrière, provoque la panique et transforme la retraite des Francs en déroute. L’historien Kenneth Setton juge cependant ce récit douteux, puisqu’il n’est pas rapporté par le chroniqueur plus proche des événements, Georges Akropolitès[52]. Akropolitès attribue la défaite des alliés à l’incapacité de Michel II de contenir les archers ennemis. Après la fuite de Michel II, les Épirotes suivent son exemple ou passent au service des Nicéens[52].

Alors que la victoire nicéenne devient inéluctable, Guillaume tente de s’enfuir vers Kastoria[53]. Akropolitès raconte qu’il se cache sous un tas de foin, mais qu’un soldat le reconnaît à ses grandes dents saillantes[53]. Enchaîné, il est envoyé à Nicée avec Anseau de Toucy, Geoffroy de Briel et d’autres grands seigneurs achaïens[54]. Michel VIII exige la cession de toute la principauté d’Achaïe en échange de la libération de Guillaume[55]. Guillaume refuse, en affirmant que l’Achaïe est « une terre acquise par la force des armes, détenue par droit de conquête » par les descendants des conquérants, et qu’il ne peut abandonner les territoires de ses vassaux[27],[55]. Pendant sa captivité, longue mais confortable, Guy Ier d’Athènes exerce la régence en Achaïe en son nom[27].

Les Nicéens ne parviennent pas à conquérir la Thessalie et l’Épire après leur victoire de Pelagonia, mais ils consolident leur contrôle sur Thessalonique[56]. L’Empire latin étant exsangue et en pleine décomposition, Michel VIII décide de reprendre Constantinople aux Latins. Il conclut avec Gênes le traité de Nymphée pour obtenir un soutien naval en vue du siège, mais son général Alexis Strategopoulos s’empare de la ville sans l’aide des Génois, profitant de l’absence de la garnison latine le 25 juillet 1261[56],[57]. Michel VIII est de nouveau couronné empereur dans la Sainte-Sophie et dépose rapidement son jeune co-empereur, Jean IV[56],[57].

Après la chute de l’Empire latin, de nouvelles négociations s’engagent entre Michel VIII et Guillaume au sujet de la libération de ce dernier[55]. Ils parviennent à un compromis lorsque Guillaume accepte de céder Mistra, Grand Magne et Monemvasia[55]. Comme ces places ont été construites ou conquises par Guillaume lui-même, leur transfert ne viole pas la coutume achaïenne, qui lui interdit en revanche de céder des forteresses frontières « sans le conseil et le consentement de ses hommes liges »[58]. Pour légaliser la remise des trois châteaux, l’épouse de Guillaume convoque à un parlement les femmes des seigneurs achaïens emprisonnés[58]. Bien que Guy Ier s’oppose au projet, ce « parlement des dames » donne son consentement, car les Achaïennes veulent le retour de leurs maris[27],[58].

Avant de libérer Guillaume, Michel VIII lui fait prêter un serment de fidélité et prend en otage deux dames achaïennes, Marguerite de Passavant et une sœur anonyme de Jean Chauderon, pour garantir l’exécution de l’accord[27]. Guillaume revient en Achaïe à la fin de l’année 1261[58],[59]. Après la prise de possession des trois forteresses par les Byzantins, les Tzakones et les Melingoi transfèrent leur allégeance à Michel VIII[60].

Conflits avec les Byzantins

[modifier | modifier le code]

Ni Guillaume ni Michel VIII ne croient que le traité de paix puisse durer : les Byzantins peuvent utiliser leurs têtes de pont en Morée pour poursuivre leur expansion, tandis que Guillaume peut difficilement accepter ces pertes territoriales[61]. En conséquence de l’avancée byzantine en Morée, Guillaume peut rarement offrir des fiefs à des chevaliers d’Europe occidentale, ce qui diminue la puissance militaire de sa principauté. Pourtant, les Byzantins s’abstiennent de lancer de grandes offensives contre l’Achaïe, car la cavalerie franque est encore en mesure de leur infliger de lourdes défaites. Ils préfèrent attaquer des forteresses faiblement garnies et s’en emparer avec l’appui des populations grecques et slaves locales[62]. Le pape Urbain IV relève Guillaume du serment qu’il a prêté à Constantinople sous la contrainte, et Guillaume ouvre des négociations de paix avec les Vénitiens[60]. En mai 1262, il renonce à exercer directement le pouvoir sur certaines parties de Négrepont en échange de la reconnaissance de sa suzeraineté sur l’île. Les Vénitiens doivent détruire leur fort côtier de Chalcis, mais leur quartier dans la ville est agrandi[63],[64].

La possession du port de Monemvasia permet aux Byzantins de transférer des troupes en Morée[60]. À la fin de l’année 1262, ils s’emparent du cap Malée et prennent le contrôle de la péninsule voisine du Magne[61]. Le 27 avril 1263, le pape Urbain IV exhorte les évêques et abbés catholiques de la Grèce franque à soutenir les Achéens contre les Byzantins « schismatiques », mais il comprend bientôt qu’il ne peut atteindre son objectif principal – l’unité de la chrétienté – qu’en négociant avec Michel VIII[65]. Michel VIII envoie une nouvelle armée à Monemvasia à l’été 1263[61]. Les Byzantins envahissent l’Arcadie et s’emparent de petites forteresses, mais les Francs les écrasent près de la capitale de Guillaume, Andravida (ou Glarentza). Une autre armée byzantine marche vers Kalavryta et s’en empare avec l’appui de la population locale. L’année suivante, le commandant byzantin Jean Cantacuzène lance une nouvelle invasion de l’Arcadie, mais il trouve la mort lors d’une escarmouche près d’Andravida. N’ayant pas payé ses mercenaires turcs, il les pousse à entrer au service de Guillaume. Avec leur appui, Guillaume bat les Grecs à Nikli et met le siège devant Mistra, sans parvenir à prendre la place[61].

En réponse à l’offensive byzantine en Morée, Urbain IV proclame une croisade contre Michel VIII, mais il nomme aussi de nouveaux délégués chargés d’ouvrir des négociations avec lui sur l’union des Églises[66]. Manfred de Sicile se déclare prêt à soutenir militairement les Francs contre les Byzantins, mais le pape Urbain, qui considère Manfred comme le principal ennemi de la papauté, rejette cette offre[55]. Au lieu de favoriser une coalition anti-byzantine, les légats pontificaux s’emploient à réconcilier Michel VIII et Guillaume, ce qu’ils parviennent à faire avant la mort du pape, en octobre 1264[66].

Traité de Viterbe et suzeraineté angevine

[modifier | modifier le code]
Bâtiment massif en briques, avec une tour, entouré d’arbres et de petites maisons
Le palais des papes à Viterbe. Le traité de Viterbe de 1267 établit la suzeraineté de Charles Ier d’Anjou sur l’Achaïe et son droit de succession après Guillaume.

Le successeur d’Urbain IV, le pape Clément IV, attribue en 1265 le royaume de Sicile au frère cadet du roi Louis IX, Charles Ier d’Anjou. Après son invasion de l’Italie méridionale, Charles bat et tue Manfred lors de la bataille de Bénévent le 26 février 1266 et s’empare de tout son royaume, relançant ses projets de coalition anti-byzantine[67]. Alors que les négociations sur l’union des Églises n’ont pas abouti, Clément IV se rallie au projet de Charles[68]. Il convoque à Viterbe Charles, l’empereur latin titulaire Baudouin II et Guillaume pour discuter des conditions d’une invasion de l’Empire byzantin[67].

Guillaume et Charles parviennent à un accord après de longues discussions. Guillaume prête hommage à Charles et s’engage à ne pas procéder à des inféodations « qui resteraient en vigueur après sa mort » pour plus de 14 000 hyperpyra de terre. Il consent au mariage de sa fille, Isabelle de Villehardouin, avec le fils cadet de Charles, Philippe. Bien que son épouse soit enceinte, Guillaume reconnaît Charles et sa descendance comme héritiers même si Isabelle et Philippe meurent sans enfant et qu’Anne donne naissance à un fils ; ce dernier n’aurait droit qu’au cinquième de la principauté, en fief des Angevins. Comme le souligne l’historien Peter Lock, ces concessions montrent « la situation désespérée dans laquelle la principauté a été placée par l’offensive grecque ». En contrepartie, Charles promet une aide militaire pour récupérer les territoires perdus, mais sans en préciser les modalités. Baudouin II confirme le traité et le ratifie solennellement en présence du pape, de 14 cardinaux et de nombreux dignitaires le 24 mai 1267[69],[70]. Dans un traité distinct, Baudouin II cède à Charles tous ses droits suzerains sur l’Achaïe en échange de l’engagement d’aider à reconquérir Constantinople dans un délai de six ou sept ans.

Devenu vassal loyal de Charles, Guillaume conduit 400 chevaliers combattre l’adversaire de celui-ci, le jeune Hohenstaufen Conradin, à la bataille de Tagliacozzo le 23 août 1268[71]. À son retour en Achaïe, en janvier 1269, il s’empare de Valona afin d’établir une tête de pont sûre pour les forces angevines sur la rive orientale de l’Adriatique. Les barons d’Achaïe reconnaissent officiellement le traité de Viterbe en 1270, devant les envoyés de Charles. L’année suivante, Charles nomme le maréchal de Sicile, Dreux de Beaumont, comme capitaine général en Achaïe[72].

Au même moment, l’aventurier Licario s’empare d’une solide forteresse près de Karystos, en Eubée[73]. Il conclut une alliance avec les Byzantins, qui l’appuient dans sa tentative de conquérir toute l’île. Guillaume et Dreux mènent une expédition conjointe contre lui et reprennent la forteresse de La Cuppa, à Avlonari[72]. Entre 1270 et 1275, les Byzantins lancent deux grandes invasions contre l’Achaïe, mais Guillaume réussit à les repousser grâce à l’appui des troupes angevines[62].

À la mort sans héritier direct du baron Gautier de Rosières (baronnie d’Akova), Guillaume revendique la déshérence du fief, car la légataire, Marguerite de Passava, retenue en otage à Constantinople, n’a pu le réclamer dans le délai coutumier d’un an et un jour. Après son retour, Marguerite renouvelle sa revendication et épouse l’influent seigneur Jean de Saint-Omer pour obtenir son soutien. Saint-Omer convainc Guillaume de la dédommager : en 1276, il lui restitue un tiers de la baronnie[59].

À la mort de Philippe, gendre de Guillaume, début 1277, il devient clair que Charles ou ses descendants hériteront de l’Achaïe. Guillaume meurt le 1er mai 1278[74]. Avec lui s’éteint la lignée masculine des Villehardouin[75]. Charles lui succède sans opposition mais, semble-t-il, ne visite jamais la principauté. Il y est représenté par Galeran d'Ivry, bailli et vicaire général[74].

Guillaume II de Villehardouin était bilingue en français et grec ; deux chansons du Manuscrit du Roi lui sont attribuées par certains auteurs. Il était amateur de littérature courtoise, mais aussi de tournoi.

Unions et postérité

[modifier | modifier le code]

Guillaume II de Villehardouin avait épousé en 1239 la fille de Narjot de Toucy (mort en 1241)[76], régent de l'Empire latin de Constantinople de la Maison de Toucy.

Selon une conjecture de Karl Hopf souvent reprise par la suite[77], il aurait épousé en secondes noces Carintana dalle Carceri (av. 1220- † 1255), fille de Rizzardo dalle Carceri, tiercière de Négrepont. Cette hypothèse, basée sur une mauvaise interprétation du passage de Marino Sanudo l'Ancien consacré à la guerre des Tierciers[78], a été démontée par Loenertz et n'est généralement plus admise depuis par les auteurs spécialistes de la période[31].

Il épouse en secondes noces en 1258 la princesse Anne Doukas (morte le ), fille de Michel II Doukas, seigneur d'Épire et de sa femme Théodora Pétraliphaina[1].

Il n'eut pas de fils, mais deux filles :

Articles connexes

[modifier | modifier le code]

Liens externes

[modifier | modifier le code]
  • (en) Charles Cawley, « Guillaume de Villehardouin », dans « Greece, latin lordships », ch. 1 : « Achaia », section B : « Princes of Achaia 1209-1278 (Villehardouin) », sur medlands – Foundation for Medieval Genealogy (consulté le ). Document utilisé pour la rédaction de l’article

Bibliographie

[modifier | modifier le code]
  • Antoine Bon, La Morée franque : Recherches historiques, topographiques et archéologiques sur la principauté d'Achaie 1205-1430, (lire en ligne)
  • (en) John Van Antwerp Fine, The Late Medieval Balkans : A Critical Survey from the Late Twelfth Century to the Ottoman Conquest, University of Michigan Press, , 683 p. (ISBN 978-0-472-08260-5, lire en ligne).
  • David Jacoby, La féodalité en Grèce médiévale. Les « Assises de Romanie », sources, application et diffusion, Paris & La Haye, Mouton & Co., , 358 p.
  • (en) Peter Lock, The Franks in the Aegean: 1204-1500, Longman, (ISBN 0-582-05139-8)
  • R.-J. Loenertz, Les Ghisi : dynastes vénitiens dans l'Archipel (1207-1390), Florence, Olschki,
  • Jean Longnon, L'Empire Latin de Constantinople et la Principauté de Morée, Paris, Payot, . Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Guillaume Saint-Guillain, « The conquest of Monemvasia by the Franks: Date and context », Rivista Studi Bizantini e Neoellenici, vol. 52,‎ , p. 241-294
  • (en) Kenneth M. Setton, The Papacy and the Levant (1204-1571), vol. 1 : The Thirteenth and Fourteenth Centuries, Philadelphie, Pennsylvania : The American Philosophical Society, , 512 p. (ISBN 0-87169-114-0, lire en ligne)

Notes et références

[modifier | modifier le code]
  1. Inscription sur la monnaie : « +:G:PRINCEACh, +:CLARENTIA. »
  2. Sanudo (rapporté par Rodd (1907), vol. 1, p. 131, note 2) le qualifie de "natif de Champagne comme son frère". Cité dans « Guillaume de Villehardouin », sur medlands.

Notes et références

[modifier | modifier le code]
  1. a et b « Guillaume de Villehardouin », sur medlands.
  2. Evergates (2007) p. 263
  3. Longnon 1947, p. 194.
  4. Lock 1995, p. 5, 332.
  5. Lock 1995, p. 69, 73–74.
  6. a et b Longnon 1969, p. 237.
  7. Lock 1995, p. 72, 80–81.
  8. a b c d e f g h et i Longnon 1969, p. 244.
  9. Lock 1995, p. 80–81.
  10. Fine 1994, p. 70.
  11. a b c et d Longnon 1969, p. 239.
  12. Lock 1995, p. 49.
  13. Lock 1995, p. 39–40.
  14. Lock 1995, p. 81.
  15. Lock 1995, p. 61–62.
  16. Lock 1995, p. 82, 315.
  17. Lock 1995, p. 65–66.
  18. a b c d e f g h et i Setton 1976, p. 68.
  19. Longnon 1969, p. 243.
  20. Lock 1995, p. 362–363.
  21. a et b Longnon 1969, p. 240.
  22. a b c et d Cheetham 1981, p. 87.
  23. Longnon 1969, p. 242, 244.
  24. Lock 1995, p. 317.
  25. Lock 1995, p. 82, 317.
  26. Setton 1976, p. 36 (note 43).
  27. a b c d et e Fine 1994, p. 166.
  28. a b et c Setton 1976, p. 69.
  29. a et b Lock 1995, p. 85.
  30. a b c d e f g h et i Longnon 1969, p. 245.
  31. a b c d e f g h i et j Setton 1976, p. 78.
  32. a et b Setton 1976, p. 79.
  33. Setton 1976, p. 78–79.
  34. a b c d et e Longnon 1969, p. 246.
  35. Cheetham 1981, p. 88–89.
  36. Setton 1976, p. 79–80.
  37. Lock 1995, p. 318.
  38. Setton 1976, p. 420 (note 89).
  39. Setton 1976, p. 420.
  40. a b c d e et f Setton 1976, p. 421.
  41. Setton 1976, p. 80.
  42. a et b Fine 1994, p. 161.
  43. Setton 1976, p. 81–82.
  44. a et b Setton 1976, p. 82.
  45. a et b Setton 1976, p. 83.
  46. a et b Setton 1976, p. 84.
  47. a b c et d Setton 1976, p. 86.
  48. Setton 1976, p. 86–88.
  49. Setton 1976, p. 86–87.
  50. a et b Fine 1994, p. 162.
  51. Longnon 1969, p. 247.
  52. a et b Setton 1976, p. 88-89.
  53. a et b Setton 1976, p. 89.
  54. Setton 1976, p. 88–89.
  55. a b c d et e Setton 1976, p. 98.
  56. a b et c Fine 1994, p. 164.
  57. a et b Lock 1995, p. 64.
  58. a b c et d Setton 1976, p. 99.
  59. a et b Lock 1995, p. 302.
  60. a b et c Fine 1994, p. 166–167.
  61. a b c et d Fine 1994, p. 167.
  62. a et b Fine 1994, p. 168.
  63. Fine 1994, p. 189.
  64. Setton 1976, p. 80 (note 56).
  65. Setton 1976, p. 99 (note 61).
  66. a et b Setton 1976, p. 100.
  67. a et b Lock 1995, p. 84.
  68. Setton 1976, p. 102–103.
  69. Lock 1995, p. 85, 170.
  70. Setton 1976, p. 103–104.
  71. Lock 1995, p. 87.
  72. a et b Lock 1995, p. 86.
  73. Fine 1994, p. 190.
  74. a et b Setton 1976, p. 127.
  75. Fine 1994, p. 193.
  76. « Narjot [III] de Toucy († 1241) », dans « Burgundy duchy – Auxerre », ch. 1 : « Nobility in Auxerre », section E : « Seigneurs de Toucy », sur medlands (consulté le ).
  77. par ex. Miller (1908), p. 103. Cité dans « Guillaume de Villehardouin », sur medlands.
  78. Loenertz 1975, p. 430-431.