Civilizations (roman)

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Civilizations
Auteur Laurent Binet
Pays France
Genre Roman
Éditeur Grasset
Lieu de parution Paris
Date de parution
Nombre de pages 384
ISBN 978-2246813095

Civilizations est le troisième roman de l'auteur français Laurent Binet, publié le aux éditions Grasset[1]. Le roman adopte la forme de l'uchronie : il se déroule sur plusieurs siècles et se sépare de la réalité historique en établissant que les conquistadors espagnols n'ont jamais trouvé les Amériques et qu'à l'inverse l'empereur inca Atahualpa débarque en Europe en 1531 où il va asseoir son pouvoir.

Il reçoit le , le Grand prix du roman de l'Académie française[2].

Résumé[modifier | modifier le code]

L'empereur inca Atahualpa, peint par un anonyme au XVIe siècle.

Vers l'an mille, Freydis Eiriksdottir, fille d'Erik le Rouge, quitte le Groenland pour les Amériques où elle rencontre les populations locales, qu'elle appelle Skraelings. Lors de ce voyage qui passe par Chichen Itza, les Groenlandais transmettent à la fois leur savoir du fer et des anticorps, que vont développer les locaux après avoir être affectés, jusqu'à en mourir, par des maladies. Des siècles plus tard, en 1492, Christophe Colomb et son expédition sont faits prisonniers par les Taïnos, gouvernés par la reine Anacaona et le roi Cahanaboa, et décèdent sur l'île d'Hispaniola sans pouvoir révéler en Europe l'existence d'un nouveau continent. Vers 1530, poursuivi par son demi-frère Huascar, qui veut le tuer afin de régner, l'inca Atahualpa, ses soldats et sa cour se réfugient chez les Taïnos avant d'embarquer sur l'océan Atlantique et de partir vers l'est. Après la traversée, ils atteignent Lisbonne le , ville qui vient juste de subir un séisme dévastateur et meurtrier.

Forme et développement[modifier | modifier le code]

Le roman est structuré en quatre parties : La saga de Freydis Eriksdottir, Le journal de Christophe Colomb (fragments), Les chroniques d’Atahualpa et Les aventures de Cervantès[3]. Cette dernière partie se veut, selon Laurent Binet, un pastiche de Don Quichotte, articulé autour de la bataille de Lépante en 1571[4].

Personnages[modifier | modifier le code]

Inspiration[modifier | modifier le code]

Pour son projet de roman, qu'il a soumis à Olivier Nora, PDG de Grasset, Laurent Binet s'est appuyé sur l'idée de l'historien français Patrick Boucheron qu'« au XVe siècle d'autres mondialisations étaient possibles »[5],[6],[7]. La conception du roman s'est imposée à lui après la visite d’une exposition au musée du quai Branly consacrée au conquistador espagnol Francisco Pizarro et à l’empereur inca Atahualpa, en 2015, puis après un voyage à Lima, la capitale du Pérou[8],[9]. Mais l'auteur précise qu'il avait aussi en tête la tactique d'un autre conquistador espagnol du XVIe siècle, Hernán Cortés, qui a «  cherché des alliés parmi les ennemis des Aztèques ». Ainsi Laurent Binet a recensé des équivalents parmi les ennemis de Charles Quint : « À l'extérieur François Ier et à l'intérieur les populations opprimées (...) comme les Juifs, les Morisques... »[10].

Il a été également influencé par une nouvelle contenue dans L'Oranger de l'auteur mexicain Carlos Fuentes[4]. Le titre du livre fait référence à Civilization, une série de jeux vidéo de stratégie, dont l'objectif est la conquête du monde, de la préhistoire à nos jours, à travers différentes stratégies[11]. Si bien que Le Monde des religions, dressant un parallèle avec le jeu conçu par le game designer Sid Meier, estime que « Laurent Binet invente l'adaptation d'un jeu vidéo en livre »[12].

Publication[modifier | modifier le code]

L'Empereur Charles V, de Juan Pantoja de la Cruz.

Le roman, qui sort en France le , fait partie des œuvres publiées par Grasset pour sa rentrée littéraire, parmi Rouge impératrice de Léonara Miano, Une joie féroce de Sorj Chalandon et Orléans de Yann Moix[13]. Sa couverture représente la peinture L'Empereur Charles V (1605) — mentionnée « Charles de Habsbourg dit Charles Quint » dans la deuxième de couverture — par Juan Pantoja de la Cruz, peintre de cour de l'école espagnole. À un détail près, le visage de Charles Quint, un des principaux protagonistes a été flouté. Un visuel qui fait référence à la modification du passé historique dans le roman.

En , sa sortie était prévue dans une douzaine de pays qui en avaient acquis les droits[8].

Réception critique[modifier | modifier le code]

À la sortie du roman, les critiques sont plutôt positives. Pour France Culture, cette « odyssée picaresque (...) invite le lecteur à une expérience de pensée qui donne la part belle à la civilisation Inca et au pouvoir de la littérature »[5]. Pour Le Monde, « le roman mobilise les ressources de l’humour, au service d’une méditation mélancolique sur l’histoire »[14]. Plus mitigé sur la partie consacrée à Christophe Colomb, Libération estime que le livre offre « une autre manière de regarder les colonisations et les legs culturels »[15]. De son côté, l'AFP, dans une dépêche sur la rentrée littéraire 2019, estime que le roman « à la fois érudit et espiègle, est un régal de lecture et laisse entrevoir qu'un autre monde est toujours possible »[16]. Un mois plus tard, la même agence nuance ses propos en écrivant que Civilizations « est érudit (trop parfois) et drôle (souvent) »[17].

Analyse[modifier | modifier le code]

Dans la revue AOC, Françoise Lavocat, professeure de littérature comparée à l'université Paris 3 – Sorbonne nouvelle, fait une analyse de l'œuvre titrée « Contrefactuel et eutopie – à propos de Civilizations de Laurent Binet »[18]. Elle constate que l'Europe dominée par les Incas possède « de faux airs d’utopie socialiste, à ceci près que l’empereur inca, disciple de Machiavel, se garde bien d’être républicain ». Elle estime surtout que Civilizations dépeint « les conditions auxquelles pourrait ou aurait pu exister un monde possible où les conflits religieux seraient à peu près jugulés ». Pour le magazine Usbek & Rica, le roman reprend à son compte les théories énoncées en 1997 par le géographe et biologiste américain Jared Diamond dans son livre De l'inégalité parmi les sociétés, à savoir « trois facteurs qui avaient, selon lui, fourni un avantage décisif aux Européens : la maîtrise du fer, la domestication des chevaux et le rôle des anticorps »[19]. Mais pour l'historienne Michelle Perrot, « l'inégalité de développement » entre les civilisations inca et européenne fait que le récit développé par Laurent Binet relève de la « fantaisie »[20].

Ventes[modifier | modifier le code]

Une semaine après sa sortie en France, le roman de Laurent Binet se classait à la dixième place des meilleures ventes de fiction. Dans le même laps de temps, il se situait à la troisième place parmi les romans sortis le [21], derrière Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois, qui obtiendra le Prix Goncourt 2019, et Une joie féroce de Sorj Chalandon. Fin , Civilizations s'était vendu à 20 000 exemplaires, selon l’institut Gfk, cité par le magazine professionnel Livres Hebdo[22].

Distinction[modifier | modifier le code]

Le jeudi , Civilizations remporte le Grand prix du Roman de l'Académie française[2]. Le roman avait été finaliste du prix avec L'Île du dernier homme, de Bruno de Cessole (Albin Michel) et Jour de courage, de Brigitte Giraud (Flammarion)[23]. Laurent Binet, qui reçoit 10 000 euros liés à ce prix, a été choisi au quatrième tour par 10 voix, contre 8 pour Bruno de Cessole[24],[25]. « Je suis très heureux pour mon livre (...) .C’est toujours une chance d’avoir un prix, une opportunité pour accroître la visibilité d’un livre », déclare l'auteur, alors âgé de 47 ans[22]. L'AFP remarque que pour un « homme résolument de gauche », Laurent Binet a reçu le prix d'une institution « souvent présentée comme un temple du conservatisme »[22]. Par ailleurs, la réaction de Grasset sur un réseau social n'a pas été appréciée par tous. La maison d'édition ayant annoncé sur son compte Twitter le nom de l'écrivain sans attendre la proclamation officielle du vainqueur par l'Académie française, son comportement a été jugé « peu élégant » par un académicien[22].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Civilizations, roman, Laurent Binet », sur www.grasset.fr (consulté en 2019-21-10)
  2. a et b BiblioObs, « Le Grand Prix du roman de l’Académie française 2019 pour Laurent Bine », Nouvel Observateur,‎ (lire en ligne)
  3. Fabien Benoit, « Et si l’Europe avait été conquise par les Incas ? », sur usbeketrica.com, (consulté le 21 octobre 2019)
  4. a et b Hachette France, « Laurent Binet présente "Civilizations" (Grasset) », sur YouTube, 12 juillet 2019. (consulté le 22 octobre 2019)
  5. a et b « Laurent Binet, l’explorateur de la rentrée littéraire », sur France Culture (consulté le 21 octobre 2019)
  6. Gilles Anquetil, « Patrick Boucheron : "L'histoire doit se défaire de son européo-centrisme" », Le Nouvel Observateur,‎ (lire en ligne)
  7. Isabelle Monnart, « Laurent Binet inverse le cours de l’histoire : et si les Incas avaient colonisé la vieille Europe ? », sur www.dhnet.be, La Dernière Heure/Les Sport, (consulté le 5 novembre 2019)
  8. a et b Benjamin Chapon, « VIDEO. Laurent Binet donne leur revanche aux perdants de l’histoire », sur www.20minutes.fr, 20 Minutes, (consulté le 21 octobre 2019)
  9. « L'Inca et le Conquistador », sur www.quaibranly.fr (consulté le 21 octobre 2019)
  10. Xavier Mauduit, « Quand explorer rime avec s'approprier (2/4) : Histoire d’une rencontre : le miroir des Grandes Découvertes », sur France Culture, (consulté le 5 novembre 2019)
  11. « Vous m'en direz des nouvelles ! - Laurent Binet renverse l'histoire du monde », sur RFI, (consulté le 21 octobre 2019)
  12. Jérémy André, « Civilizations par Laurent Binet », sur Le Monde des Religions, Le Monde des Religions, (consulté le 6 novembre 2019)
  13. Ariane Chemin et Laurent Telo, « Ces heures où Yann Moix a tenté de rester fréquentable », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le 5 novembre 2019)
  14. Jean Birnbaum, « Laurent Binet : « La fiction doit s’exhiber comme telle » », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le 21 octobre 2019)
  15. Frédérique Roussel, « Laurent Binet, les Incas décollent », sur Libération.fr, Libération, (consulté le 21 octobre 2019)
  16. AFP, « Une rentrée littéraire sous le signe des femmes », sur Le Point, (consulté le 21 octobre 2019)
  17. Paris Match avec AFP, « Le Grand prix de l'Académie française décerné à "Civilizations" de Laurent Binet », sur parismatch.com, Paris Match, (consulté le 6 novembre 2019)
  18. Françoise Lavocat, « Contrefactuel et eutopie – à propos de Civilizations de Laurent Binet », sur AOC media - Analyse Opinion Critique, AOC, (consulté le 21 octobre 2019)
  19. Fabien Benoit, « Et si l’Europe avait été conquise par les Incas ? », sur usbeketrica.com, Usbek & Rica, (consulté le 5 novembre 2019)
  20. « La grande librairie "Civilizations" : une inversion de l’Histoire du monde signée Laurent Binet », sur France 5, La grande librairie, (consulté le 6 novembre 2019)
  21. Marianne Payot, « Palmarès des livres : Dubois, Chalandon, Binet, Nesbo, le carré gagnant », sur LExpress.fr, (consulté le 21 octobre 2019)
  22. a b c et d Le Monde avec AFP, « Laurent Binet, lauréat du Grand Prix du roman de l’Académie française », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le 6 novembre 2019)
  23. « Les finalistes du Grand prix du roman de l'Académie française 2019 », sur Livres Hebdo (consulté le 21 octobre 2019)
  24. « M. Laurent BINET | Académie française », sur www.academie-francaise.fr (consulté le 6 novembre 2019)
  25. Belga News, « Le Grand prix du roman de l'Académie française décerné à Laurent Binet », sur RTBF Culture, (consulté le 6 novembre 2019)