Australopithecus bahrelghazali

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Australopithecus bahrelghazali
Description de cette image, également commentée ci-après
Mandidule partielle (KT 12/H1, « Abel »)
Classification
Règne Animalia
Embranchement Chordata
Sous-embr. Vertebrata
Classe Mammalia
Ordre Primates
Famille Hominidae
Sous-famille Homininae
Genre  Australopithecus

Nom binominal

 Australopithecus bahrelghazali
Brunet et al., 1996

Australopithecus bahrelghazali est une espèce fossile d'hominidés appartenant au genre Australopithecus découverte en 1995 par la mission paléoanthropologique franco-tchadienne dirigée par Michel Brunet, en collaboration avec le Centre national d'appui à la recherche et la Direction des Recherches Géologiques et Minières de la République du Tchad. Elle aurait vécu entre 3,5 et 3,0 millions d'années BP en Afrique centrale et serait donc contemporaine des Australopithecus afarensis d'Afrique orientale.

Découverte[modifier | modifier le code]

Initialement, deux fossiles ont été décrits lors de la publication princeps :

  • d'une part, un fragment de mandibule découvert au Tchad à l'est du Bahr el Ghazal (« rivière des gazelles ») à environ quarante-cinq kilomètres du fort de Koro Toro, par l'équipe franco-tchadienne de Michel Brunet le 23 janvier 1995 sur le site appelé KT12 (16° 00′ 21″ N, 18° 52′ 34″ E); ce fragment qui constitue l'holotype est catalogué KT12/H1.
  • d'autre part, une prémolaire supérieure d'un autre individu découverte le 24 janvier 1995 ; ce paratype est catalogué KT12/H2[1],[2],[3].
Emplacement du site KT 12. La zone en bleu transparent limitée par des tirets correspond à l'extension maximale supposée du paléo-lac Tchad durant l'Holocène.

L'holotype a été surnommé « Abel » en hommage au géologue Abel Brillanceau, un collègue de Michel Brunet mort en 1989 au Cameroun[4].

Au cours des campagnes suivantes, plusieurs nouveaux fragments sont découverts. Un troisième fossile, constituant un fragment de maxillaire gauche, a été collecté le 16 janvier 1996 sur le site de KT13, voisin proche de KT12. Catalogué KT13-96-H1, il apparaît dans un article scientifique de 1997 comme Australopithecus sp. Indet. pour être nommé Australopithecus bahrelghazali en 2012[5],[6],[7]. Un quatrième fossile, une symphyse mandibulaire avec deux dents, a été mis au jour le 18 juillet 2000 à quelques kilomètres au sud de KT13 sur le nouveau site de KT40. Enfin, un cinquième fossile est découvert en 2012 sur le site KT12 et correspond à toute la partie postérieure droite de la mandibule holotype découverte en 1995.

Les trois sites à hominidés de KT12, KT13 et KT40 sont situés au pied d'un même cordon sableux, le Goz Kerki, témoignage d'un ancien rivage relatif à l'extension de l'ancien lac Méga Tchad. Le potentiel fossilifère de ce secteur demeure donc important[8].

Caractéristiques[modifier | modifier le code]

La mandibule d'Abel – relativement plus parabolique que celles des autres Australopithèques connus – a conservé une incisive, deux canines et les quatre prémolaires. Les dents sont très robustes et rappellent celles des Australopithèques de l'Afar ; elles s'en distinguent par la forme plus redressée de la symphyse mentonnière (accompagnée par des torus transverses moins développés, une fosse génio-glosse peu profonde et un foramen réduit) ainsi que par l'existence de trois racines pour les prémolaires au lieu de deux.

Australopithecus bahrelghazali appartiendrait à une lignée évolutive distincte de celle d'Australopithecus afarensis, pouvant être expliquée par un phénomène de spéciation due à la distance de 2 500 km séparant le Tchad de la dépression de l'Afar. Ce point étant cependant toujours discuté par la communauté scientifique qui évoque la possibilité d'une simple variabilité au sein de l'espèce.

Datation[modifier | modifier le code]

L'âge d'Australopithecus bahrelghazali a été estimé entre 3,5 et 3,0 Ma sur la base de données biochronologiques des fossiles animaux retrouvés sur le site.

Une datation absolue de 3,58 +/- 0,27 Ma, obtenue grâce à la méthode du béryllium 10 / béryllium 9, a été publiée en mars 2008 par une équipe française pour le niveau de sédiment qui renfermait le fossile[9]. Toutefois, la mandibule a été trouvée dans des dépôts issus de l'érosion pluviale dont le site a été balayé plusieurs fois depuis 1995 avant le prélèvement des sédiments[10] et, de plus, la méthode paraît affectée par un biais de type raisonnement circulaire puisque c'est l'âge biochronologique des fossiles trouvés à proximité qui a servi à calibrer les appareils[11].

Reconstitution du milieu[modifier | modifier le code]

Il s'agit du premier Australopithèque retrouvé à l'ouest de la vallée du Rift. Le fossile provient d'une sablière peu stabilisée qui appartient à une série sédimentaire d'origine fluvio-lacustre. Au cours de la sédimentation des phases d'évaporation se sont produites dans les périodes sèches.

La faune associée comprend des poissons-chats de grande taille, des tortues terrestres et aquatiques et des crocodiles au museau allongé. Parmi les mammifères, sont retrouvés des fossiles d'hippopotame, d'éléphant, de rhinocéros, d'un hipparion et de sivatherium (girafe au corps massif, au cou court et aux cornes gigantesques) ainsi que de nombreuses espèces d'antilopes et de suidés.

La présence d'espèces aquatiques, terrestres et amphibies, typiques de la brousse et de la savane, fait penser que les os se sont déposés sur les rivages d'un grand lac, prédécesseur du lac Tchad, entouré d'un milieu analogue.

Implications[modifier | modifier le code]

La découverte d'Australopithecus bahrelghazali, puis celle de Sahelanthropus tchadensis en 2001 dans la même région[12], ont conduit à remettre en question la théorie de l'East Side Story popularisée par Yves Coppens. Ce modèle séduisant expliquant l’apparition de la lignée humaine en Afrique de l'Est par un changement climatique majeur lié à la formation du grand rift avait déjà été ébranlé par la mise en évidence d’une locomotion encore largement arboricole chez certains Australopithèques[13],[14].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Brunet, M., Beauvilain, A., Coppens, Y., Heintz, É., Moutaye, A.H.E et Pilbeam, D. David Pilbeam (en) (1995) - « The first australopithecine 2,500 kilometres west of the Rift Valley (Chad) », Nature, 378, pp. 273-275.
  2. Brunet, M., Beauvilain, A., Coppens, Y., Heintz, É., Moutaye, A.H.E et Pilbeam, D. (1996) - « Australopithecus bahrelghazali, une nouvelle espèce d'Hominidé ancien de la région de Koro Toro (Tchad) », Comptes rendus des séances de l'Académie des Sciences, vol. 322, pp. 907-913.
  3. Beauvilain A. Australopithecus bahrelghazali dit 'Abel'.
  4. Il mourut du paludisme – soit qu'il n'eût pas suivi de traitement préventif, soit que ce traitement n'eût pas agi – avant sont rapatriement sanitaire en France. Cf Louis L. Jacobs, Quest for the African dinosaurs, Johns Hopkins University Press, 2000, (ISBN 978-0-8018-6481-0), p. 217.
  5. Tchad, un nouveau site à Hominidés Pliocène Comptes rendus Académie des Sciences, t. 324, série IIa, p. 341 à 345].
  6. Lee-Thorp J., Likius A., Mackaye H.T., Vignaud P., Sponheimer M. et Brunet M. Isotopic evidence for an early shift to C4 resources by Pliocene hominins in Chad et dans 'Supporting information' de cet article
  7. Beauvilain A. Le maxillaire d'Australopithecus bahrelghazali de KT13.
  8. Beauvilain A. L'Hominidé de KT40
  9. Lebatard, A.-E., Bourles, D. L., Duringer, P., Jolivet, M., Braucher, R., Carcaillet, J., Schuster, M., Arnaud, N., Monie, P., Lihoreau, F., Likius, A., Mackaye, H. T., Vignaud, P. et Brunet, M., (2008) - Cosmogenic nuclide dating of Sahelanthropus tchadensis and Australopithecus bahrelghazali: Mio-Pliocene hominids from Chad, Proceedings of the National Academy of Sciences, vol. 105, no 9, pp. 3226–3231.
  10. Beauvilain A. Tchad, berceau de l'humanité. Les missions scientifiques
  11. Hervé Morin, Le Monde du 9 mai 2008 [1].
  12. Brunet, M., Guy, F., Pilbeam, D., Mackaye, H. T., Likius, A., Djimdoumalbaye A., Beauvilain A., Blondel C., Bocherens H., Boisserie J.-R., Bonis de L., Coppens Y., Dejax J., Denys C., Duringer P., Eisenmann V., Fanoné G., Fronty P., Geraads D., Lehman T., Lihoreau F., Louchart A., Mahamat A., Merceron G., Mouchelin G., Otero O., Campomanes P. P., Ponce de Leon M., Rage J.-C., Sapanet M., Schuster M., Sudre J., Tassy P., Valentin X., Vignaud P., Viriot L., Zazzo A., Zollikofer C. (2002) - « A new hominid from the Upper Miocene of Chad, Central Africa », Nature, vol. 418, 11 juillet 2002, pp. 145-151.
  13. Brunet, M. (1997) - « Origine des hominidés : East Side Story... West Side Story... », Géobios, M.S. no 20, pp. 79-83, DOI:10.1016/S0016-6995(97)80013-7.
  14. Coppens, Y. (2003) - « L'East Side Story n'existe plus », La Recherche, no 361.

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Michel Balard (dir.), Jean-Pierre Mohin et Yvette Taborin, Les sociétés préhistoriques, Hachette Supérieur, coll. « HU Histoire / Histoire de l'Humanité », , 320 p. (ISBN 978-2011-45984-8)
  • Alain Beauvilain, Toumaï : l’aventure humaine, Paris, La Table Ronde, , 239 p. (ISBN 978-2-7103-2592-5).
  • Michel Brunet, D'Abel à Toumaï : nomade, chercheur d'os, Paris, Odile Jacob, , 254 p. (ISBN 978-2-7381-1738-0, lire en ligne).
  • Michel Brunet, Origine et histoire des hominidés, Nouveaux paradigmes, Paris, Fayard, , 51 p. (ISBN 978-0-385-51226-8, lire en ligne).
  • (en) Ann Gibbons, The first human : the race to discover our earliest ancestors, New York, Doubleday, , 306 p. (ISBN 978-0-385-51226-8, lire en ligne).
  • Dominique Grimaud-Hervé, Frédéric Serre, Jean-Jacques Bahain et al., Histoire d'ancêtres : La grande aventure de la Préhistoire, Paris IVe, Errance, coll. « Guides de la préhistoire mondiale », , 5e éd., 144 p. (ISBN 978-2-87-772590-3)
  • (en) John Reader, Missing links : in search of human origins, New York, Oxford University Press, , 538 p. (ISBN 978-0-19-927685-1, lire en ligne).
  • Schwartz, J.H. et Tattersal, I. (2005) - The Human Fossil Record, vol. 4: Craniodental Morphology of Early Hominids (Genra Australopithecus, Paranthropus, Orrorin) and Overview, New Jersey, John Wiley and Sons.
  • Thierry Tortosa (dir.), Principes de paléontologie, Dunod, , 336 p. (ISBN 978-2-10-05-7993-8)

Article connexe[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]