Aller au contenu

Albertine Sarrazin

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Albertine Sarrazin
une illustration sous licence libre serait bienvenue
Biographie
Naissance
Décès
Nationalité
Activités
Langue d'écriture
Autres informations
Mouvement
Genre artistique
Œuvres principales

Albertine Sarrazin, née le [1] à Alger et morte le [1] à Montpellier, est une femme de lettres française.

Première femme à raconter sa vie de prostituée, de délinquante et son expérience en prison pour femmes, elle meurt à 29 ans en salle d'opération pour ses reins, elle a passé huit à dix années en prison. « Cavaleuse miraculée par l’écriture »[2], elle est notamment connue pour avoir écrit les romans L'Astragale et La Cavale, publiés par Jean-Jacques Pauvert et adaptés au cinéma, respectivement par Guy Casaril en 1968 (L'Astragale) et La Cavale, en 1971, par Michel Mitrani.

Déposée à sa naissance, le , à l’Assistance publique d’Alger en Algérie française[3], elle est baptisée Albertine Damien le , du nom de Damien[4]. Elle est adoptée en par un couple sans enfant. Le père, médecin militaire en poste à Alger, est âgé de 58 ans. La mère, Thérèse[5], sans profession, infirmière bénévole pendant la guerre est âgée de 55 ans. L’acte d’adoption définitif date du .

À deux ans, Albertine souffre d’un accès de paludisme, début d’une longue série de crises. Elle suit sa scolarité dans des établissements religieux. En 1947, elle est diplômée d’éducation religieuse et reçoit le certificat élémentaire signé par l’archevêque d’Alger.

À dix ans, elle est la victime d'un viol incestueux, perpétré par son oncle. Le père cessant de faire partie des corps de réserve depuis le , la famille quitte Alger en et emménage en France, à Aix-en-Provence dans un logement meublé au 28 rue de la Paix.

Albertine reçoit l'éducation rigoureuse du milieu bourgeois. Inscrite au collège Sainte-Catherine-de-Sienne d’Aix-en-Provence, elle obtient, au fil des ans, de nombreux premiers prix d'excellence.

En 1949, elle commence à écrire dans des carnets à spirale Les aventures de trois guides indisciplinées. En 1952, elle est interne au lycée, où ses enseignants se plaignent de son indiscipline ; son père l’oblige à voir un psychiatre qui l'estime normale mais recommande un éloignement familial. Le juge accorde alors « la correction paternelle »[6], qui autorise le père à mettre son enfant en maison de correction. Albertine est donc envoyée de force à la prison du Bon Pasteur à Marseille. À son entrée, elle est, comme toutes les pensionnaires arrivant dans cet établissement, rebaptisée ; on lui attribue le prénom Annick. Son séjour devra durer six ans, jusqu'à sa majorité (21 ans). Parallèlement, son père tente de révoquer son adoption et demande à cet effet une enquête sociale.

En 1953, Albertine Damien passe la première partie du baccalauréat qu'elle obtient avec la mention bien et s'enfuit à Paris. Elle retrouve une camarade du Bon Pasteur, avec qui elle a de nombreuses aventures, se prostituant, chapardant dans les voitures et les magasins. Fin , elle revient à Marseille voir son père puis retourne à Paris après lui avoir volé son pistolet de service. Ainsi équipée, elle tente un hold-up où son amie blesse une vendeuse d'une balle à l'épaule droite.

Les deux filles en fuite sont arrêtées le , boulevard Saint-Michel. Le 24, elles sont présentées au juge Bertin et séparées. C'est à ce moment-là qu'Albertine commence à rédiger Les Carnets verts. Quelques jours plus tard elle est déférée au parquet et envoyée à la prison de Fresnes. En 1954, elle commence à écrire des poèmes et, un an plus tard, elle passe la seconde partie du bac par correspondance[7].

En , les deux amies comparaissent devant la Cour d'assises des mineurs de la Seine ; le procès se déroule à huis clos. Albertine nargue les juges et les jurés de la cour d'assises : « Je n'ai aucun remords. Quand j'en aurai, je vous préviendrai », dit-elle. Tenue pour être le cerveau du braquage, elle est condamnée à sept ans de prison, sa comparse « ne prend que cinq ans ». Elle est d'abord enfermée à Fresnes, puis, en 1956, on la transfère à la prison-école dans la Citadelle de Doullens dans la Somme[8] où elle est intégrée à la division Béarn sous le matricule 504. Ses parents, auxquels elle venait de demander un avocat, révoquent, pour toute réponse, leur adoption plénière, procédure rarissime en France.

En , elle s’inscrit au certificat d’études littéraires générales classiques, pour la session de . La même année, elle est mise au cachot, pendant dix jours, pour avoir embrassé une autre détenue sur la bouche. Le , elle s'évade en sautant d'un bastion d'une hauteur de dix mètres et se brise l'astragale[9]. En rampant, elle se traîne jusqu'à la route nationale.

Le grand amour

[modifier | modifier le code]

C'est là, sur le bord de la route, que Julien Sarrazin, un petit malfrat qui pendant l'Occupation avait été condamné à quinze ans de travaux forcés pour vol[10], la ramasse. Il la cache chez sa mère, la soigne, et tombe amoureux d'elle. Il la cache ensuite dans une guinguette de Créteil, la petite Venise, puis chez une fille de joie. Albertine s’attache à lui. Elle est alors hospitalisée à Créteil et opérée de l’astragale.

En , Julien est arrêté et incarcéré à Boulogne en Vendée. Albertine se retrouve seule à Paris et se prostitue pour survivre. Elle rencontre alors un mécanicien, Maurice Bouvier, dit l’oncle, qui devient son souteneur et lui verse des compensations financières. Quelques mois plus tard, Julien est libéré ; ils partent vivre à Calais.

Le , Julien est arrêté à Abbeville pour vol et Albertine pour usage de faux-papiers. Julien, relaxé, est relâché le , mais Albertine doit finir de purger la peine de Doullens. Transférée à la maison d'arrêt d'Amiens, elle est enfermée dans le quartier des femmes sous le matricule 2091. Elle s’occupe alors de l’entretien et de la couture, et nomme sa machine à coudre Cornélie. Elle étudie la philosophie, l’anglais, écrit des poèmes, et débute Times, journal de prison 59.

Le , Julien et Albertine (21 ans) se marient à la mairie du Xe arrondissement de Paris entre deux gendarmes. Albertine entame l'écriture de La Cavale. Elle est transférée à Soissons, pour que Julien puisse la voir plus souvent. Mais il est arrêté pour cambriolage et condamné à 15 mois de prison. Il est libéré le .

En , Albertine obtient une grâce de sept mois. En 1961, elle a un accident de voiture avec Julien et sa mère. Cette dernière meurt. Julien est de nouveau incarcéré, cette fois-ci à la maison d'arrêt de Pontoise, pour avoir volé des bijoux, et Albertine pour les avoir portés. Elle est libérée le . En , elle s’installe à Alès pour se rapprocher de Nîmes où est incarcéré Julien, et devient pigiste au Méridional.

Le , elle est prise à voler une bouteille de whisky au Prisunic. Condamnée à quatre mois de prison, à Alès, elle écrit Les Soleils noirs qui deviendront L'Astragale : « petit roman d’amour pour Julien ». En , Julien est libéré; le , c'est au tour d'Albertine. Ils s'installent dans les Cévennes à la Tanière (hameau de Camias, commune de Saint-André-de-Majencoules) dans une vieille maison achetée par Maurice, un ancien client d'Albertine, qui vient d'y prendre sa retraite et voue à la jeune femme un amour platonique.

Publications

[modifier | modifier le code]

René Bastide, le journaliste du Méridional pour lequel elle avait fait quelques piges entre deux emprisonnements, l’adresse aux éditions Jean-Jacques Pauvert dont il connaît le directeur littéraire, Jean-Pierre Castelnau qui, le , accepte de publier L'Astragale et La Cavale. Albertine part alors pour Montpellier afin de corriger les dernières épreuves.

En 1966, ses livres connaissent un grand succès tant critique que populaire, elle reçoit le prix des quatre-jurys 1966. Elle achève La Traversière, publié le .

L’Astragale est traduit en espagnol (El Astrágalo), en anglais en 1966.

Au début de 1967 Albertine cumule plusieurs opérations de l’astragale, ce qui ne l'empêche pas de travailler sur l’adaptation de L'Astragale pour le cinéma, que Guy Casaril va réaliser.

Albertine et Julien s’installent aux Matelles au début de 1967.

« Julien, le “petit casseur”, qui lui a donné son nom, est devenu, à force de travail lui aussi, prospecteur géologue. « C’est en me mariant que j’ai su enfin que j’avais un nom », dira l’abandonnée qui si souvent en changea, ou fut un numéro de matricule. Ils vivaient, heureux enfin à douze kilomètres de Montpellier, dans une vieille ferme qu’ils avaient aménagée et qu’Albertine avait appelée “L’Oratoire”, parce qu’au bout d’une allée de mûriers se trouvait une Vierge. »[11]

Mais Albertine, fragilisée par l'inceste avunculaire, l'alcool, le tabac, les opérations récentes et sa vie chaotique, meurt à 29 ans, le , à la clinique Saint-Roch de Montpellier, des suites d'une opération du rein mal préparée[12]. L'anesthésiste, non diplômé, ne l'a jamais vue avant l'opération et ne connaît ni son groupe sanguin, ni son poids (le minimum pour opérer) ; de plus, elle n'est pas surveillée en salle de réveil et le sang de réserve manque. La presse dira : « Albertine Sarrazin termine son étrange destin. » Elle est inhumée, dans un premier temps au cimetière des Matelles puis, à la demande de son époux, sur leur propriété du mas de L'Oratoire.

Julien Sarrazin, son mari, dénonce au procureur de la République l'équipe chirurgicale, mais le parquet classe l'affaire sans suite[13]. Il décide alors de porter plainte[14] et gagne son procès : le chirurgien, le docteur Schilliro, et l'anesthésiste de la clinique Saint-Roch, le docteur Pietrera, sont condamnés à deux mois de prison avec sursis et 90 000 francs (environ 110 000 euros de 2019, avec l'inflation) d'amende pour homicide involontaire[15] et à verser à son mari 40 000 francs de dommages-intérêts[16]. Cette affaire, ajoutée à d'autres semblables, incitera fortement les autorités sanitaires à modifier les règlements concernant l'anesthésie et les procédures pré et post-opératoires[réf. nécessaire].

Julien Sarrazin décède le après avoir publié un premier livre en 1975, Contrescarpe[17], autobiographie sans complaisance dédiée « à mes trois amours, ma mère, mon frère, Albertine »[18], puis un second en 1981, Chausse-trappes, qui ne sera publié qu’au printemps 2015 par Edilivre [19]. Il repose à côté d’Albertine, à l’Oratoire.

  • La Cavale (Éditions Pauvert, 1965), adapté au cinéma par Michel Mitrani en 1971.
  • L'Astragale (Éditions Pauvert, 1965), adapté au cinéma par Guy Casaril en 1968 (L'Astragale), et par Brigitte Sy en 2015 L'Astragale.
  • La Traversière (Éditions Pauvert, 1966)
  • Romans, lettres et poèmes (Éditions Pauvert, 1969)
  • Poèmes (Éditions Pauvert, 1969)
  • Lettres à Julien (Éditions Pauvert, 1971)
  • Le Times, journal de prison 1959 (éditions Sarrazin, 1972). Réédition, Les éditions du Chemin de fer, 2013.
  • la Crèche, Bibiche, l'Affaire Saint-Jus, le Laveur (nouvelles, éditions Sarrazin, 1973).
  • Lettres de la vie littéraire (Éditions Pauvert, 1974)
  • Le Passe-Peine (Fayard, 1976)
  • Biftons de prison (1976)
  • Bibiche, vu par Annabelle Guetatra, Les éditions du Chemin de fer, 2012.
  • Affaire Saint-Jus et autres nouvelles de prison (Le laveur, Affaire Saint-Jus, La crèche), éditions du Chemin de fer, 2019.

L'ensemble de ces livres a été tiré à plus de 3 millions d'exemplaires[réf. nécessaire].

Notes et références

[modifier | modifier le code]
  1. a et b « Sarrazin, Albertine », sur bedetheque.com (consulté le )
  2. Djemaa Maazouzi, « Entre rébellion et convention : ‘‘l’exception’’ Albertine Sarrazin », Études françaises, vol. 47, no 1,‎ , p. 113-127 (lire en ligne)
  3. selon une source familiale
  4. On donne en effet aux enfants de l'Assistance le nom du saint du jour où l'enfant est trouvé
  5. Qu'elle appelle "mother" dans ses lettres, comme son héros Rimbaud appelait lui-même sa mère.
  6. Les père et mère, légitimes ou naturels, d'un enfant, ont tous les deux, mais chacun dans une mesure distincte, le droit de le faire détenir.[1]
  7. avec le Centre national d'enseignement par correspondance basé à Vanves
  8. aujourd'hui désaffectée, mais en cours de réhabilitation comme l'ensemble de la citadelle
  9. la fracture de ce petit os du pied la fera extrêmement souffrir et l'empêchera même de marcher
  10. Julien Sarrazin, Contrescarpe, p.107 , Robert Laffont, 1975, p.107
  11. J. Graven (juge à la cour de cassation suisse), « A la recherche d’Albertine disparue et de sa vérité », in Revue Internationale de Criminologie et de Police Technique, Volume XXI, n°3, juillet-septembre 1967, disponible en ligne sur site web officiel, à l’initiative des ayants droit d’Albertine Sarrazin
  12. Gil Lorfevre, « Littérature : il y a 50 ans, Albertine Sarrazin s'éteignait à Montpellier », Le Midi Libre,‎ (ISSN 0397-2550, lire en ligne)
  13. Julien Sarrazin, Contrescarpe, Robert Laffont, 1975, p.13 : "Le lendemain, sans y changer un mot j'envoyai ma lettre au procureur. Lequel classa, très rapidement, ma demande avec la mention sans suite."
  14. Julien Sarrazin, Contrescarpe, Robert Laffont, 1975, p.13 : "Je n'avais plus que les grands moyens : porter plainte contre X. C'est ce que je fis."
  15. « Justice: Le «casseur» et les honnêtes gens », sur Referentiels du Nouvel Observateur, p. 36-37,
  16. Julien Sarrazin, Contrescarpe, Robert Laffont, 1975, p.14 : "Arrêt de la Cour : "...que le préjudice qui lui a été causé par le décès de son épouse sera exactement réparé par l'allocation d'une somme de 40 000 francs de dommages-intérêts." C'est clair, les mots sont bien pesés. Voici la prix de la vie d'un jeune écrivain, connu dans le monde entier."
  17. Julien Sarrazin, Contrescarpe, Robert Laffont, 1975
  18. Cf. en ligne sur site web officiel
  19. Cf. en ligne sur site web officiel

Bibliographie

[modifier | modifier le code]

Documentaire

[modifier | modifier le code]
  • Albertine Sarrazin, le roman d'une vie de Sandrine Dumarais, produit pas Comic Strip Production, 52 min, 2004.

Articles connexes

[modifier | modifier le code]

Liens externes

[modifier | modifier le code]

Bases de données et dictionnaires

[modifier | modifier le code]