Victoire de Samothrace

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Victoire de Samothrace
La Victoire de Samothrace vue de trois-quarts gauche
La Victoire de Samothrace vue de trois-quarts gauche
Type Statue
Dimensions 328 centimètres (hauteur)
Inventaire Ma 2369[1]
Matériau Marbre
Méthode de fabrication Sculpture
Période Vers 190 av. J.-C.
Culture Époque hellénistique, Grèce antique
Lieu de découverte Samothrace
Date de découverte Missions Ch. Champoiseau, 1863, 1879
Conservation Département des antiquités grecques, musée du Louvre, Paris
Fiche descriptive Fiche sur la base Atlas

La Victoire de Samothrace (en grec ancien Νίκη τῆς Σαμοθράκης / Níkê tês Samothrákês) est une sculpture grecque de l'époque hellénistique représentant la déesse Niké, personnification de la victoire, posée sur l'avant d'un navire. Elle est actuellement conservée au musée du Louvre. La hauteur totale du monument est de 5,57 mètres.

Découverte et restaurations[modifier | modifier le code]

Plan général du sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace, la statue se situait au no 9.

La statue est découverte en avril 1863[2] sur l'île de Samothrace, par Charles Champoiseau, vice-consul de France par intérim à Andrinople, au cours d'une mission d'exploration des ruines du sanctuaire sur la côte nord de l'île[3]. Le buste et le corps sont trouvés séparément, avec de nombreux fragments. Des fragments d'ailes, en particulier, permettent à Champoiseau d'identifier une représentation de Niké, la Victoire, traditionnellement représentée dans l'Antiquité grecque comme une femme ailée. Tous ces morceaux sont envoyés au musée du Louvre où ils arrivent en mai 1864[2]. On voit sur des photos anciennes le bloc du corps exposé seul dans la salle des Caryatides[4] (elle y reste entre 1866 et 1880, parmi des copies romaines[5]). Auparavant, une première restauration est entreprise par Adrien Prévost de Longpérier, conservateur des antiques au musée du Louvre[2].

En 1875, une mission archéologique autrichienne fouille de nouveau le site. On identifie alors les gros blocs de marbre gris trouvés à proximité comme la proue d'un navire servant de base à la statue, comme on le voit sur des tétradrachmes de Démétrios Poliorcète frappés après sa victoire sur Ptolémée Ier à Salamine de Chypre, en 306 av. J.-C.[6]

Restauration de 1879[modifier | modifier le code]

En 1879, Champoiseau envoie ces blocs au Louvre pour reconstituer le monument dans son ensemble. La statue est alors entièrement restaurée sous la direction de Félix Ravaisson Mollien, successeur de Longperrier[2] : la partie droite du buste et l'aile gauche en marbre sont remises en place sur le corps. La partie gauche du buste, la ceinture et toute l'aile droite sont refaites en plâtre[7]. La tête, les bras et les pieds restent manquants. La base est remontée sur son socle de dalles, la statue replacée sur la base, et l'ensemble du monument est installé en 1884 en haut de l'escalier Daru où il se trouve toujours. Plus tard, un bloc de ciment – d'une hauteur de trente-six centimètres – est ajouté indûment entre la statue et la base.

L'excellent état de conservation de la surface du marbre prouve que dans l'Antiquité le monument a toujours été abrité, et ne formait donc pas le décor d'une fontaine comme on l'a souvent dit[8]. Les fouilles ont montré qu'il était disposé obliquement dans un petit édifice rectangulaire creusé à flanc de colline à l'extrémité d'une terrasse surplombant du côté ouest le cœur du sanctuaire des Grands Dieux[9]. La vue principale de la statue est donc de trois quarts gauche, comme l'atteste la disparité importante du travail de sculpture entre les deux côtés de la statue — celui du côté droit étant beaucoup moins poussé[10].

La restauration dure jusqu'en 1883. Une autre a lieu entre 1932 et 1934[5].

Seconde Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Pendant l'Occupation de Paris, durant la Seconde Guerre mondiale, la statue est mise à l'abri au château de Valençay (Indre). Elle revient à Paris en 1945, et est fêtée comme un symbole de la Libération[5].

Restauration de 2013[modifier | modifier le code]

En 2013, la commission de restauration du musée du Louvre annonce une nouvelle restauration de la statue, devenue marron avec le temps. Pour ce faire, la statue est déplacée pour une période de six mois dans la Salle des Sept Cheminées, et installée dans un atelier de restauration vitré pour permettre au public de suivre l'avancement des travaux. L'escalier de Daru sera rénové en même temps[11]. Sur les quatre millions d'euros nécessaires, il en manque un, une souscription est alors proposée : les particuliers et les entreprises sont invités à faire un don en ligne, sur louvresamothrace.fr ou tousmecenes.fr du mardi 3 septembre au 31 décembre 2013. Environ 6700 donateurs ont permis de mener à bien la campagne d'appel aux dons[12]. Depuis le 8 juillet 2014, elle déploie à nouveau ses ailes au sommet de l'escalier de Daru après 10 mois de restauration. Les travaux de rénovation de l'escalier monumental continueront eux jusqu'en septembre 2014.

Le monument[modifier | modifier le code]

La statue[modifier | modifier le code]

La statue, en marbre blanc de Paros, représente une femme, la déesse de la Victoire. Elle est vêtue d'un chiton à rabat ceinturé sous la poitrine, en tissu très fin, laissant apparaître les formes du corps. Le bas du corps est recouvert par l'épaisse draperie du manteau (himation) enroulé à la taille et qui se dénoue en découvrant la jambe gauche ; il est en train de tomber, seulement plaqué par le vent contre le corps, un pan s'envolant à l'arrière. La Victoire est représentée au moment où elle se pose sur le pont du navire, les ailes déployées, le pied gauche encore en l'air, le pied droit à peine posé. Dans la restitution la plus communément acceptée, elle lève le bras droit pour annoncer la victoire : la main droite retrouvée en 1950 à Samothrace par Jean Charbonneaux, avec la paume ouverte et les doigts tendus, ne tenait aucun attribut (ni trompette, ni couronne, ni bandelette)[13]. Ces fragments, mis en dépôt au Louvre en 1954, sont exposés près de la statue. Le bras gauche sans doute abaissé le long du corps portait peut-être un trophée, comme la stylis (hampe arrière) d'un bateau ennemi[14].

Le bateau et le socle[modifier | modifier le code]

La statue et la base.

Ils sont taillés dans du marbre bleu turquin de Lartos (Rhodes). La base a la forme de la proue d'un navire de guerre grec de l'époque hellénistique : long et étroit, il est couvert par un haut pont de combat sur lequel se trouve la statue. Il comporte sur les côtés des caisses de rames renforcées qui supportaient deux rangs de rames décalés (les sabords de nage sont représentés). À l'avant de l'étrave, au niveau de la ligne de flottaison, se trouvait le grand éperon de combat, et un peu plus haut un éperon secondaire : ils servaient à défoncer la coque du navire ennemi. Le sommet de la proue était couronné par un ornement haut et recourbé (l’acrostolion). Ces éléments disparus n'ont pas été reconstitués, ce qui atténue beaucoup l'allure guerrière du navire[15]. L'hypothèse qu'il s'agirait d'un bateau typiquement rhodien appelé dans les inscriptions trihémiolía est difficile à assurer[16].

Construction[modifier | modifier le code]

La statue de la Victoire mesure 2,40 mètres de haut par 2,75 mètres de large – ailes comprises — soit environ 1,5 fois la hauteur naturelle[17]. Elle est composée de six blocs de marbre travaillés séparément : le corps, le buste, les deux bras et les deux ailes. Les blocs étaient assemblés entre eux par des goujons de métal (bronze ou fer) fichés dans des surfaces de joint. Cette technique utilisée depuis longtemps par les sculpteurs grecs pour les parties saillantes des statues permet d'économiser le marbre et facilite le travail. Dans le cas de la Victoire, le sculpteur s'est servi de cette technique pour faire tenir les plaques des ailes entièrement en porte-à-faux dans le dos, en faisant jouer l'inclinaison vers l'avant des surfaces de joint qui les raccordent au corps.

La base, d'une hauteur de 2,01 mètres et d'une largeur de 4,29 mètres, est constituée de seize blocs empilés sur les dalles du socle. Ils sont répartis en trois assises de plus en plus larges à l'arrière. Un dix-septième bloc, resté à Samothrace, complète le vide qui existe à l'arrière de l'assise supérieure, juste sous la statue. Son poids permettait de faire tenir le porte-à-faux des blocs des caisses de rames saillants sur les côtés. La plinthe de la statue était encastrée dans une cuvette creusée sur ce bloc. Le poids de la statue contribuait à maintenir soulevé l'avant de la quille, dont l'extrémité se décolle du socle pour mieux évoquer la forme dynamique d'un navire[18].

La construction du monument constituait donc une véritable prouesse d'équilibre. La statue et la base sont indissociables, et elles ont été conçues comme un tout par le même artiste[19].

Datation et attribution[modifier | modifier le code]

Représentation d'une poupe de navire ayant servi de base à une statue en bronze signée Pythocritos, sur la paroi de l'acropole de Lindos.

L'inscription de dédicace est perdue, et nous ne possédons aucun témoignage antique sur la statue. Celle-ci ne peut donc être datée qu'en fonction de son style, et par conséquent nul ne sait quelle victoire historique serait commémorée par ce monument. Plusieurs hypothèses ont été proposées.

On a d'abord considéré que les monnaies de Démétrios Poliorcète représentaient le monument lui-même ; le roi l'aurait édifié en commémoration de sa victoire navale. À ce stade, la statue est attribuée à un sculpteur de la fin du IVe siècle av. J.-C. ou du début du IIIe siècle av. J.-C., par exemple un élève de Scopas, qui a travaillé à Samothrace. Cependant, Samothrace est alors sous le contrôle de Lysimaque, ennemi de Démétrios : il paraît peu probable que ce dernier ait pu y dédier un monument. Une autre hypothèse fait de la statue une offrande votive d'Antigone II Gonatas après sa victoire contre les Ptolémées à Cos, dans les années 250 av. J.-C. On sait en effet qu'Antigone consacre une statue à Délos : il aurait pu en consacrer une autre à Samothrace, sanctuaire traditionnellement sous protection des Antigonides[20].

L'hypothèse le plus souvent retenue a été avancée en 1931 par un savant allemand[21]. Il a rapproché de la base de la statue un petit fragment d'inscription en marbre de Lartos, trouvé par Champoiseau en 1891 dans l'édifice de la Victoire. Sur ce fragment est gravé la fin d'un nom en grec ancien …Σ ΡΟΔΙΟΣ / …S RHODIOS »[22], qui pourrait être celui de « Pythocritos de Rhodes ». Ce nom se retrouve sur plusieurs bases de statue en bronze à Rhodes, où ce sculpteur était actif entre 200 et 165 av. J.-C. À cette époque, nombreuses sont les batailles navales opposant d'un côté Philippe V, souverain de Macédoine, et Antiochos III, souverain d'Antioche, à Eumène II, souverain de Pergame, allié aux Romains et aux Rhodiens de l'autre. Ces derniers l'emportent après les batailles de Sidé et de Myonnésos, toutes deux en 190 av. J.-C. Le monument de la Victoire serait donc une dédicace aux Grands Dieux de Samothrace, consécutive à ces batailles. Cependant, l'appartenance du fragment à la base de la Victoire est impossible, car la présence d'une cuvette d'encastrement de petite taille interdit d'y voir autre chose qu'une base de statuette[23]. Le sculpteur Pythocritos de Rhodes n'est donc pas l'auteur de la Victoire de Samothrace.

Une autre hypothèse a été proposée par le professeur Jean Richer qui a fait observer que le Navire sur lequel la statue est placée représente la constellation du Navire Argo : on se souvient que la proue de navire et la statue avaient été volontairement placées en biais dans la Fontaine de la Victoire où l'ensemble se dressait dans l'antiquité, au sein de l'important Sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace, de telle sorte que la Victoire regardait dans la direction du nord : selon Jean Richer, cette direction montre le chemin qui conduit à la porte des dieux identifiée au mont Hémos, et fait ainsi allusion à une victoire toute spirituelle ; car, dans cette orientation, l'élan et le regard de la statue aboutissaient exactement à l'angle nord-est de l’Anaktoron, siège des Petits Mystères, où l'on donnait l'initiation. Cet angle était ainsi le plus sacré du bâtiment[24].

La base en forme de navire a sûrement été réalisée à Rhodes, où on a trouvé des représentations de bateaux, en particulier un fragment de base en forme de proue de navire, dédiée dans le temple d'Athéna sur l'acropole de Lindos de Rhodes. Elle est faite de trois assises superposées de blocs en marbre de Lartos[25]. Il existait donc bien à Rhodes des ateliers spécialisés dans ce genre de travail. Mais on ne trouve pas dans cette île de statue comparable en virtuosité à celle de la Victoire, qui a certainement été sculptée par un artiste venu d'ailleurs.

C'est pourquoi la Victoire a pu être comparée à des personnages de la frise du Grand Autel de Pergame (vers 180-160 av. J.-C.). Cette frise en très haut relief représente une Gigantomachie, c'est-à-dire le combat des dieux grecs contre les Géants monstrueux. Le dessin des ailes déployées des Géants, les attitudes énergiques et les draperies mouvementées des déesses ressemblent beaucoup à la statue de la Victoire. Il a même été suggéré que les deux œuvres auraient pu être créées par un même artiste[26].

Notes[modifier | modifier le code]

  1. La Victoire de Samothrace dans la base Atlas
  2. a, b, c et d Marianne Hamiaux, L'épopée d'un chef-d'œuvre in Grande Galerie - Le Journal du Louvre, sept./oct./novembre 2013, no 25.
  3. Hamiaux 2007, p. 6.
  4. Hamiaux 2007, p. 8, fig. 5.
  5. a, b et c Anne-Cécile Beaudoin, « La nouvelle victoire de Samothrace », Paris Match, semaine du 3 au 9 juillet 2014, pages 76-83.
  6. Smith 1996, p. 78.
  7. Hamiaux 2007, p. 13, fig. 9-13.
  8. Lehmann 1973, p. 188, fig. 5 ; Holtzmann Pasquier, 1998, p. 258.
  9. Lehmann 1998, p. 102-103.
  10. Hamiaux 2007, p. 21, fig. 19.
  11. La « Victoire de Samothrace » se refait une beauté, sur le site de l'exponaute.com
  12. Informations sur la campagne d'appel aux dons
  13. Hamiaux 1998, p. 32-33, n° 3.
  14. Holtzmann et Pasquier, p. 259.
  15. Hamiaux 2007, p. 26, fig. 29-30.
  16. L. Basch, Le Musée imaginaire de la marine antique, 1986, p. 354-362, fig. 747-758 ; (en) J.S. Morrison et J.F. Coates, Greek and Roman Oared Warships, 1986, p. 266-267 et 319-321.
  17. Hamiaux 2007, p.  45.
  18. Hamiaux 2007, p. 28-29, fig. 31.
  19. Reconstitution dans Hamiaux 2007, p. 30-31, fig. 32.
  20. Smith 1996, p. 79.
  21. (de) H. Thiersch, Die Nike von Samothrake, ein rhodisches Werk und Anathem, 1931.
  22. Fragment Ma 4194, H. 5 cm, L. cons. 8 cm, ép. cons. 16 cm.
  23. Smith 1996, p. 78 ; Hamiaux 1998, p. 41, n° 51.
  24. Jean Richer, Géographie sacrée du monde grec, Guy Trédaniel éditeur, 2e édition revue et augmentée, 1983, p. 212 à 214.
  25. Hamiaux 2007, p. 37, fig. 34.
  26. Hamiaux 2007, p. 43-44, fig. 39-40.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Marianne Hamiaux :
    • La Victoire de Samothrace, collection Solo no 35, 48 pages, coédition Musée du Louvre et Réunion des Musées nationaux, Paris, 2007 (ISBN 978-2711853854) ;
    • La Victoire de Samothrace : construction de la base et reconstitution, Monuments Piot, 85, 2006, p. 5-60 ;
    • La Victoire de Samothrace : étude technique de la statue, Monuments Piot, 83, 2004, p.  61-127 ;
    • La Victoire de Samothrace : découverte et restauration, Journal des Savants, 2001, p. 153-223 Base Persée ;
    • Les Sculptures grecques, t. II, Département des antiquités grecques, étrusques et romaines du musée du Louvre, éditions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 1998 (ISBN 2-7118-3603-7), p. 27-40.
  • (en) Brunehilde Sismondo Ridgway, Hellenistic Sculpture II. The Styles of ca. 200-100 B.C., 2000, p. 150-159 et 273-280.
  • Bernard Holtzmann et Alain Pasquier, Histoire de l'art antique : l'art grec, Documentation française, coll. « Manuels de l'École du Louvre », Paris, 1998 (ISBN 2-11-003866-7), p. 258-259.
  • (en) K. Lehmann, Samothrace. A guide to the Excavations and the Museum, 6e édition, augmentée et révisée par J. Mc Credie, 1998.
  • R. R. R. Smith, La Sculpture hellénistique, Thames & Hudson, coll. « L'univers de l'art », 1996 (ISBN 2-87811-107-9), p. 77-79.

Liens externes[modifier | modifier le code]

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