Symphonie nº 1 de Mahler

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Symphonie nº 1 en ré majeur
Titan
Image décrite ci-après
Photo de Gustav Mahler en 1898, par le Dr Székely

Genre Symphonie
Nb. de mouvements 4
Musique Gustav Mahler
Effectif Orchestre symphonique
Durée approximative environ 50 minutes
Dates de composition 1884 à 1888, remaniements jusqu'en 1903
Création 20 novembre 1889 (première version en 5 mouvements)
Drapeau de la Hongrie Budapest
Interprètes Gustav Mahler (dir.)
Représentations notables
Berlin, 16 mars 1896 (deuxième version en 4 mouvements)

La Symphonie nº 1 en ré majeur, dite « Titan[1] », est la première symphonie du compositeur austro-hongrois Gustav Mahler. Composée en 1888, la symphonie est remaniée plusieurs fois jusqu'en 1903.

Histoire[modifier | modifier le code]

Esquissée dès 1884 à Cassel[2], l'essentiel de la première version de la Première Symphonie (en deux parties et en cinq mouvements) est réalisé de décembre 1887 à mars 1888[3]. À cette époque, Mahler, âgé de 28 ans, est un chef d'orchestre très apprécié, assistant d'Arthur Nikisch à l'Opéra de Leipzig. Il profite des quelques jours de fermeture de l'opéra à la suite de la mort de l'empereur allemand Guillaume Ier pour revoir une « dernière fois » son travail[4].

La symphonie, qui selon Mahler doit provoquer chez autrui « mainte raison d'étonnement », ne parvient à être jouée nulle part. Cette déception et une brouille avec le directeur de l'Opéra de Leipzig causent la démission de Mahler à l'été 1888. Il se fait engager en septembre de la même année comme directeur de l'Opéra royal hongrois à Budapest. Après avoir remporté un succès considérable en donnant L'Or du Rhin et La Walkyrie, Mahler y crée sa symphonie le 20 novembre 1889 dans sa version originale terminée à Leipzig et présentée comme Poème symphonique en deux parties et cinq mouvements[5]:

Première partie: 1) Introduction et Allegro commodo 2) Andante[6] 3) Scherzo

Deuxième partie: 4) À la pompes funèbres [sic]; Attacca. 5) Molto appassionato

La Première partie est bien accueillie mais la deuxième plonge l'auditoire dans la stupeur et même l'indignation « Le cercle des amis de Mahler était très ému; le public, dans sa majorité fermé comme d'habitude à toute nouveauté formelle, réveillé brutalement d'une hibernation somnolente. À l'attaque du dernier mouvement, une dame élégante assise à mes côtés laissa tomber tous les objets qu'elle tenait à la main » (Fritz Löhr, cité par Marc Vignal[4]).

Mahler est accusé de défier toutes les lois de la musique. « Son poème symphonique est vulgaire et insensé. ». Les journaux hongrois, dont le Pester Lloyd, sont assez critiques. La Neue Pester Zeitung écrit : « Si l'on englobe le tout dans une impression d'ensemble, nous ne pouvons dire que la chose suivante : En ce qui concerne son éminente qualification en tant que chef d'orchestre, Mahler était non seulement parmi les premiers de son rang, il leur ressemble aussi par le fait qu'il n'est pas symphoniste… nous ne lui serons pas moins reconnaissants de ses efforts accomplis avec succès en tant que directeur d'Opéra et nous aimerions toujours le voir derrière son pupitre, à condition qu'il ne dirige pas ses propres compositions[7]. »

En 1891, Mahler envoie la partition à l'éditeur Schott pour une publication avec le titre « Aus dem Leben eines Einsamen » (De la vie d'un esseulé), sans résultat.

Du poème initial, le compositeur, face à l’incompréhension générale, propose d’abord un programme détaillé en 1892[4]. L'œuvre est ensuite crée à Hambourg le 27 octobre 1893 sous le simple titre « Titan[8] » avec de nombreuses révisions et de nouvelles sections, y compris dans le deuxième mouvement Blumine[9]. De nouvelles corrections ont lieu pour la première à Weimar, le 3 juin 1894[2]'[10].

La quatrième création a lieu à Berlin le 16 mars 1896. Le manuscrit[11] ne contient plus que quatre mouvements, le deuxième connu sous le nom de « Blumine » (fleurettes) ayant été retiré, et porte maintenant le nom de « Symphonie no 1 », sans aucun sous-titre. Le public, dans une salle à moitié vide, siffle la symphonie. La critique est encore sévère[3];

La symphonie est publiée en février 1899 par Joseph Weinberger (sans doute pour la création à Prague le 3 mars 1898) puis légèrement réorchestrée en 1903 pour une édition définitive en 1906 par Universal. Elle se présente désormais sous la forme d’une grande symphonie d’une cinquantaine de minutes, divisée en quatre mouvements.

Mahler rejoue sa symphonie à intervalles irréguliers jusqu'à sa mort.

Le chef d'orchestre Bruno Walter, ami et grand interprète de Mahler, a transcrit la symphonie pour piano à 4 mains[12].

Analyse[modifier | modifier le code]

La symphonie comporte quatre mouvements :

  1. Langsam. Schleppend. Wie ein Naturlaut — Im Anfang sehr gemächlich
  2. Kräftig bewegt, doch nicht zu schnell — Trio. Recht gemächlich
  3. Feierlich und gemessen, ohne zu schleppen
  4. Stürmisch bewegt

Orchestration[modifier | modifier le code]

Quatre flûtes (dont deux doublent avec deux piccolos), quatre hautbois (dont un double avec un cor anglais), quatre clarinettes (si bémol, do, la, mi bémol) (dont une double avec une basse) , trois bassons (dont un double avec un contrebasson), sept cors, quatre trompettes (fa, si bémol), trois trombones, un tuba, cinq timbales (deux timbaliers), cymbales, triangle, tam-tam, grosse caisse, harpe, cordes.

Premier mouvement[modifier | modifier le code]

Le premier mouvement, sous-titré « Comme un bruit de la nature » (« Wie ein Naturlaut »), débute par une longue note tenue des cordes au-dessus de laquelle semble s’ébaucher un motif fondateur. Réminiscence de la neuvième symphonie de Beethoven ou de la plupart des œuvres d'Anton Bruckner, cette intemporalité originelle est contredite par un motif de fanfare au caractère manifestement ironique. Dérivé du motif initial, on croit entendre un hibou, sorte d'illusion sonore. Cette introduction conduit à l’exposition du vrai premier thème, citation textuelle du deuxième lied pour basse et orchestre du cycle « Les chants d'un compagnon errant » (Lieder eines fahrenden Gesellen) datant des années 1883-1884. Cette mélodie intitulée « Ce matin je suis allé à travers champs » restitue immédiatement le temps suspendu de l’introduction et détend l’atmosphère. La musique se déroule alors librement dans une orchestration riche et aérée. Pourtant, on décèle à l’audition de nombreux retours intempestifs de l’ironique fanfare, jetant une ombre mystérieuse sur cet éveil de la nature.

Deuxième mouvement[modifier | modifier le code]

Le deuxième mouvement (« Énergique et animé, mais pas trop rapide »), est un scherzo dont la thématique puise largement dans la littérature populaire autrichienne. Dans le rythme d’un ländler, on ressent clairement l’influence de Franz Schubert dans les parties extrêmes et celle de Bruckner dans l’ostinato du trio central.

Troisième mouvement[modifier | modifier le code]

Gravure sur bois Wie die Thiere den Jäger begraben ( « Comment les animaux enterrent le chasseur »), 1850.

Le mouvement le plus mystérieux de cette symphonie, une lente marche funèbre en ré mineur, est bâti sur la version allemande de la chanson Frère Jacques (Bruder Jakob)[13]Sur un mouvement de balancier lourd et sombre des basses, la chanson, altérée par le mode mineur, se déploie lentement en une sorte de cortège funèbre. La mélodie s’amplifie, se répandant à tout l’orchestre. Soudain, un thème presque vulgaire, issu des danses de bistro, est joué « avec parodie » par un petit orchestre, aux sonorités étranges : c'est la musique d'un mariage juif. Cette alternance d’éléments graves et futiles scandalisa les premiers auditeurs peu habitués à cet amalgame de genres. Mahler indiqua que l’inspiration saisissante de ce morceau lui venait de la réminiscence d’une image du dessinateur autrichien Moritz von Schwind, familière à tous les enfants allemands et autrichiens, L’Enterrement du chasseur (Wie die Tiere den Jäger begraben), dans laquelle un cortège d’animaux aux attitudes faussement sombres portent à sa dernière demeure le chasseur, leur ennemi. Toute l’ironie de la scène se retrouve dans la marche funèbre provoquant de la sorte un effet effroyable. Soudain surgit un thème sublime provenant une nouvelle fois des chants du compagnon errant (4e lied, die zwei blauen Augen). Ce bref épisode ramène alors la terrible marche funèbre et, dans sa suite, les danses vulgaires avant qu’une dernière fois les rythmes de la marche s’éloignant dans le lointain ne referment le mouvement. Mahler aimait qualifier le mouvement de « marche funèbre à la manière de Callot », hommage au célèbre graveur populaire du XVIIe siècle, Jacques Callot, qui exploitait un style particulièrement ironique.

Quatrième mouvement[modifier | modifier le code]

Le grand final qui clôt cette symphonie symbolise la dure conquête qui mène des ténèbres à la lumière. Sa structure est celle de la sonate. Il est le plus ouvertement dramatique et s’ouvre de manière tumultueuse sur de lourdes sonorités. S’ébauche ensuite un thème aux allures conquérantes et victorieuses. Pourtant, il lui faudra lutter avec une formidable énergie et être abattu à trois reprises avant d’aboutir à la lumière d’un ré majeur final. Les luttes, interrompues par une mélodie typiquement mahlérienne et des réminiscences du motif fondateur, s’achèvent par un brutal accord lumineux. « Comme s’il était tombé du ciel, comme s’il venait d’un autre monde. » (Mahler). On reconnaît alors plusieurs éléments déjà entendus dans le premier mouvement, montrant ainsi l’unité de l’œuvre entière. Après un dernier sommet dramatique jetant le trouble sur l’optimisme de rigueur dans cette nature ensoleillée, la symphonie se referme de manière triomphale.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Le surnom Titan est donné par les critiques de l'époque; Mahler a affirmé que ce titre n'était pas en lien avec le célèbre roman de Jean Paul).
  2. a et b Guide de la musique symphonique, sous la direction de François-René Tranchefort, librairie Arthème Fayard, 1986, p. 436-438.
  3. a et b Henry-Louis de La Grange, Gustav Mahler : Chronique d'une vie, 1860-1900, t. 1, Librairie Arthémis Fayard, 1973, p. 266, 270-271, 281-282, 308, 542-549.
  4. a, b et c Marc Vignal, Mahler, Éditions du Seuil, 1966/1995, p. 34-43.
  5. Manuscrit conservé à la University of Western Ontario, collection Alfred Rosé.
  6. Mouvement détaché de la version définitive, connu comme Blumine.
  7. Cité par Andreas Maul dans la notice du disque Première Symphonie de Mahler dirigée pas Eliahu Inbal (Frankfurt Radio Symphony Orchestra), Denon, 1985
  8. Titan évoque un roman de l’auteur romantique allemand si cher à Robert Schumann, Jean-Paul Richter.
  9. Manuscrit conservé à la Yale University, collection James Marshall et Marie‑Louise Osborn.
  10. Manuscrit conservé à la New York Public Library, collection Bruno Walter. Il faut remarquer que les pages contenant Blumine sont pliées, indicant déjà peut-être la suppression du deuxième mouvement.
  11. Vendu par Sotheby's en 1984.
  12. Gustav Mahler – Symphonie no 1 en ré majeur – transcription pour piano à 4 mains par Bruno Walter – Prague Piano Duo, Praga Digitals PRD/DSD 250 197 [1]
  13. David Dubal, The Essential Canon of Classical Music, Macmillan, 2003, p. 427

Liens externes[modifier | modifier le code]