Arétée de Cappadoce

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Arétée de Cappadoce, (Ἀρεταῖος / Aretaĩos) est un médecin grec de l'Antiquité.

Biographie[modifier | modifier le code]

Sa biographie reste très incomplète. On sait juste que c'est sous le nom d'Arétée de Cappadoce qu'il est connu, et cité ensuite dans les ouvrages, comme l'indique le titre de son premier manuscrit[1].

Né en Cappadoce, (en Anatolie centrale en Turquie actuelle) on peut juste déduire de ses manuscrits et des témoignages d'autres auteurs grecs, qu'il a vécu entre le Ier siècle et le IVe siècle (règnes des empereurs romains Néron et Julien respectivement). Cependant, la plupart des auteurs pensent qu'il a vécu dans la première moitié du Ier siècle après notre ère [2],[3]. Certains suggèrent plus récemment qu'il aurait été contemporain de Galien[4].

On suppose qu'il a vécu à Alexandrie car il parle du Nil et de la pharmacopée égyptienne[réf. souhaitée]. Mais nous ne connaissons en fait ni les lieux où il a vécu, ni celui où il est mort.

Œuvres[modifier | modifier le code]

Il ne subsiste de lui qu'un seul ouvrage : Traité des signes des causes et cures des maladies aiguës et chroniques comportant huit livres :

  • Deux livres : De causis et signis acutorum morborum
  • Deux livres : De causis et signis diuturnorum morborum
  • Deux livres : De curatione acutorum morborum
  • Deux livres, complets à l'exception de quelques chapitres, écrits en grec ionien : De curatione diuturnorum morborum

Ce traité est connu par une vingtaine de manuscrits, tous tardifs : la première traduction latine, de Giono Paolo Crasso, date de 1552. La première traduction grecque, plus complète, de 1554 (que l'on attribue à Jacques Goupil, est publiée par Adrien Turnèbe, l'imprimeur royal d'Henri II)[1]. Les auteurs grecs anciens citent peu Arétée, Galien l'ignore totalement[5], ainsi que les auteurs du Moyen Âge. Il faut attendre la renaissance pour que la médecine d'Arétée soit de nouveau considérée, à la faveur de la révolution de la pensée médicale du XVIe siècle[6] puis avec la traduction faite par Laennec début XIXe siècle[7]. Arétée parle dans son traité des autres manuscrits qu'il aurait écrit, sur les fièvres, les maladies des femmes et la chirurgie, mais aucun d’eux ne nous est parvenu.

Style[modifier | modifier le code]

Arétée se veut un digne successeur d’Hippocrate de Cos. Sa méthode diagnostique reprend le modèle humoraliste hippocratique. Il commence chaque chapitre par une courte description anatomique de la partie dont il va décrire les maladies. Mais il reste fidèle à l'hermétisme médical en écrivant dans la langue d’Hippocrate, l’ionien, qui n'avait pourtant plus cours au premier siècle[8].

Sa manière d'écrire est concise, précise, saisissante[1], il peint les maladies de manière naturaliste, originale[7].

Méthode : le modèle Hippocratique sublimé[modifier | modifier le code]

Méconnu du grand public, Arétée est cependant considéré par Laennec ou Pinel, notamment, comme aussi important que Hippocrate. Il en reprend d'ailleurs en partie l'approche nosologique clinique[1].

Beaucoup d'auteurs classent Arétée parmi les pneumatiques, dont il semble suivre la doctrine[9]. En effet, plusieurs passages de son traité semblent conformes à cette idée que les maladies peuvent être causées par une atteinte du « pneuma » (l'esprit) ou du « tonos » (énergie vitale), ainsi que la qualité des éléments : par exemple, la céphalée peut être due au froid et vent sec[1]. Néanmoins, loin de rester prisonnier des dogmes d'aucune secte, il expose une thérapeutique basée sur son jugement, son expérience et l'observation. Démarche reprise plus tard au XVIIIe siècle, notamment par Morgagni, qui fait les louanges d'Arétée. Comme lui, Morgagni attache une importance particulière à l'environnement du malade (l'air qu'il respire, les aliments qu'il ingère, les appartements où il vit). Il est le premier à s'intéresser à ce point à ce que les médecins modernes appellent « mode de vie » ou « habitus », et reconnaît en cela l'influence du médecin grec qui « l'a tant impressionné »[1],[10].

Héritage[modifier | modifier le code]

Laënnec le cite parmi les médecins qui ont ouvert la voie à la médecine « moderne », alliant observation, approche rationnelle et sens critique. Les descriptions qu'il fait des maladies et des traitements (médicaux et chirurgicaux) qu'il administre sont précises, son talent d'observation digne du « père de la médecine »[11].

Si l'on accepte effectivement qu'Arétée ait vécu pendant la première moitié du Ier siècle de notre ère, ses descriptions précises et complètes de certaines maladies sont donc antérieures, au pire contemporaines, de celles faites par des médecins plus célèbres - au sens historique - et à qui l'on attribue la paternité de telles descriptions. Arétée ne copie pas Galien mais l'inspire plutôt selon Mirko D Grmek, le grand historien de la médecine.

Ainsi du diabète sucré auquel Arétée consacre un chapitre. On lit habituellement que c'est Galien (129-201 après J.-C.) qui, le premier, reprend les descriptions des médecins de l'école Hippocratique du « mal de la soif » (notamment Apollonius de Memphis, inventeur du mot « diabète » en 250 avant J.-C.[12]. Pourtant la lecture d'Arétée montre que ce dernier est très au fait de cette maladie. Il est le premier à insister sur l'observation qu'il a faite de l'évolution vers la cachexie des malades atteint de diabète : « Le développement de la maladie est progressif mais courte sera la vie de l'homme chez lequel la maladie est complètement développée. Un amaigrissement rapide se produit et la mort survient vite (...) l'urine emmène avec elle différentes parties du corps qui ont été liquéfiées. D'où il me semble que cette affection a reçu le nom de diabètes, ce qui signifie siphon, car les fluides ne restent pas dans le corps qu'ils utilisent comme un canal à travers lequel ils peuvent passer. »[13]. Il ne manque que la description de la glycosurie, le « Madu Mehe » décrit par le médecin Sushruta ( Inde, VIe siècle av. J.-C.) puis beaucoup plus tard par Paracelse au XVe siècle puis Thomas Willis au XVIIe siècle.

Arétée décrit les lésions anatomiques à l'origine de « l'ictus apoplectique » dont il est un des premiers à préciser qu'elles sont du côté opposées à l'hémiplégie[14], [15]. Plusieurs des médecins des siècles qui suivirent rejetèrent cette assertion, jusqu'à l'avènement de l'anatomie-pathologique de Valsalva et Morgagni, confirmant les talents d'observation d'Arétée[16].

Si Hippocrate est l'inventeur du « pronostic » en médecine, il s'attache surtout à la description des maladies aigües. Arétée complète l'enseignement d'Hippocrate en étant un des premiers à considérer également les maladies chroniques[17].

Les lignes qu'Arétée de Cappadoce consacre à la phtisie et à l'asthme le font considérer comme un des premiers des « pneumo-phtisiologues »[18].

Arétée de Cappadoce fait également une description précise et fine de l'épilepsie :
« Il y a une espèce de manie dans laquelle les malades se déchirent le corps, et se font des incisions dans les chairs, poussés à cette pieuse extravagance par l'idée de se rendre plus agréables aux dieux qu'ils servent, et qui demandent d'eux ce sacrifice. Cette espèce de fureur ne les empêche pas d'être sensés sur d'autres sujets: on les guérit tantôt par le son de la flute, tantôt en les enivrant; et dès que leur accès est passé, ils sont de bonne humeur, et se croient initiés au service de Dieu. Au reste, ces sortes de maniaques sont pâles, maigres, décharnés, et leur corps demeure long et affaibli des blessures qu'ils se sont faites (...) »

Tous les historiques de la psychose maniaco-dépressive commencent par une référence à Arétée de Cappadoce, considéré comme le premier à avoir eu une conception unitaire entre manie et mélancolie.
« Nous voyons que les mélancoliques, surtout ceux en qui cette disposition est invétérée, deviennent facilement maniaques, et que, lorsque la manie cesse, la mélancolie recommence ; en sorte qu'il y a passage et retour de l'une à l'autre, selon certaines périodes »[19],[20]. Cette description est très proche de ce que nous appelons aujourd'hui le trouble bipolaire[21].

Les plus éminents médecins depuis la renaissance jusqu'au XVIIIe siècle lisent beaucoup Arétée, et le citent dans leurs références bibliographiques : on retrouve Arétée cité par Valsalva, Cabanis, Morgagni, Laennec, Chomel, entre autres.

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e et f Renaud, 1834
  2. Histoire de la médecine et des sciences médicales, Huard, Grmek, EPHE, 1985
  3. Oberhelman, 1994
  4. Nutton, 2002
  5. Gourevitch, EPHE, 2000
  6. Morgagni, De sedibus et cousis morborum, Venise, 1761
  7. a et b Des causes et des signes des maladies aiguës et chroniques, Arétée de Cappadoce, traduit par R.T.H Leannec, commenté par Mirko Grmek, Droz 2000
  8. Caroline Petit, « Médecine et hellénisme à la Renaissance », Medicina & Storia, XI, 2011
  9. Des causes et des signes des maladies aiguës et chroniquespar Aretaeus of Cappadocia, traduit par R.T.H Leannec, commenté par Mirko Grmek, Droz 2000
  10. Des causes et des signes des maladies aiguës et chroniques, par Aretaeus of Cappadocia, traduit par R.T.H Leannec, commenté par Mirko Grmek, Droz 2000
  11. Jourdan, Dictionnaire des sciences médicales, Biographie médicale, Paris, 1825
  12. Leclerc, Histoire de la médecine, Genève, J. A. Chouët, D. Ritter, 1696
  13. J. Hazard et L. Perlemuter, L'Homme hormonal, Hazard, Paris, 1995
  14. Brouardel, Gilbert, Traité de médecine et de thérapeutique, Baillère, Paris 1905
  15. Voir aussi l'article accident vasculaire cérébral
  16. Bibliothèque médicale, nationale et étrangère, Volume 1, 1824
  17. Jourdan, Dictionnaire des sciences médicales, Biographie médicale, Paris, 1825
  18. Gluck U., “The history of bronchial asthma”, Ther Umsch., 1992
  19. Cité par Jacques Postel
  20. Manie, lib. III, ch. V. In : Nouvelle Histoire de la Psychiatrie, 1re éd., 1983, p. 348
  21. M. Caire, K. Lozinski, « De la PMD aux troubles bipolaires », L’Encéphale, 2005


Sources[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]