Arété

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Arété (homonymie).
Statue personnifiant l'arété dans la bibliothèque de Celsus à Éphèse.

En grec ancien, le terme d’arété (ἀρετή / aretế) signifie, au sens le plus fondamental, l'excellence de toute sorte. C'est une notion intimement liée avec le fait de remplir une fonction ou de mener à bien une tâche ; celui qui vit selon l’arété est celui qui réalise son plein potentiel. Dans la culture grecque la plus ancienne, l’arété consiste dans le courage et la force face à l'adversité. Elle est ce à quoi tout homme doit aspirer.

Dans les poèmes d'Homère, l’arété vaut aussi bien pour les héros grecs que troyens. De même, elle s'applique indifféremment aux hommes et aux femmes (par exemple Pénélope, la femme du héros grec Ulysse). Homère l'associe fréquemment avec la bravoure, mais encore davantage à l'efficacité. L'homme ou la femme qui réalise l’arété est une personne qui sait atteindre ses buts, qui fait usage de toutes ses facultés - force, bravoure, esprit, ruse, acuité - pour obtenir des résultats réels. Dans le monde homérique, l’arété concerne toutes les aptitudes et les potentialités que les hommes possèdent. Le concept constitue un universel anthropocentré (ou du moins réservé aux humains) ; il présuppose un référent dans lequel les actions des hommes ont une réelle importance, où le monde est un lieu de conflit et de difficulté, et où la valeur et le sens se mesurent selon le critère de l'effectivité individuelle dans le monde.

L’arété est explicitement liée à la connaissance. En effet, les romains ont traduit ce mot par le latin virtus, qui en français a donné vertu ; or, les expressions « la vertu c'est la connaissance » ou « l’arété c'est la connaissance » sont utilisables indifféremment. Dans la Grèce antique, le plus haut potentiel humain est la connaissance (ou la sagesse). Toutes les autres capacités humaines dérivent de celle-là, qui est fondamentale. Si l’arété à son plus haut degré consiste dans la connaissance et dans l'étude, la plus haute connaissance humaine est la connaissance de soi-même. Dans cette optique, l'étude théorétique de la connaissance humaine, qu'Aristote appelle « contemplation », est la plus haute capacité humaine et le moyen d'atteindre le meilleur degré de bonheur[1].

Histoire[modifier | modifier le code]

Les grecs anciens utilisent le terme d’arété pour tout : par exemple, l'excellence d'une cheminée qui fonctionne bien, l'excellence d'un taureau comme reproducteur, ou l'excellence d'un homme. Le domaine précis d'application du mot change selon les circonstances, dans la mesure où chaque objet ou être a son propre but (nous nous trouvons dans une perspective téléologique). Ainsi, l’arété d'un homme est différente de celle d'un cheval. Ceci suppose des degrés d'aptitude différents, auxquels correspondent des arété variables. Cette manière de penser apparaît d'abord chez Platon, notamment dans l'allégorie de la Caverne[2]. Tout particulièrement, la classe aristocratique doit être d'une arété exemplaire (ce que l'on voit déjà dans l'étymologie du mot, issu du grec aristoi, « meilleur »).

« La racine du mot [aristocratie] est la même que celle du mot aristos, terme superlatif désignant des capacités supérieures, et aristos a été constamment utilisé au pluriel pour dénoter la noblesse[3]. »

Aux IVe et Ve siècles av. J.-C., l’arété s'applique aux hommes qui ont développé leurs vertus intérieures, telles que la dikaiosyne (justice) et la sophrosyne (self control). Platon tenta de produire une philosophie morale qui comprenait ce nouvel usage du mot - c'est ainsi que les philosophes-rois, qui dirigent la cité idéale décrite dans la République, se doivent d'avoir contemplé les idées avant de prendre en main la direction dans le cité -, mais c'est dans les travaux d'Aristote que le concept d’arété s'est trouvé développé à son maximum. On peut notamment le voir dans l’Éthique à Nicomaque, où il utilise le terme en donnant pour exemples l'entraînement des athlètes ainsi que l'éducation des jeunes enfants.

Gymnastique[modifier | modifier le code]

Il était communément admis que l'esprit, le corps et l'âme devaient tous être développés et entraînés pour permettre à un homme de vivre dans l’arété. Il fallait donc pratiquer la gymnastique pour obtenir et conserver cette qualité. Le but de l'exercice sportif n'était pas de consommer la vie du pratiquant, mais simplement d'exercer suffisamment le corps ; ceci valait aussi pour l'esprit et l'âme, qu'il fallait exercer par d'autres moyens.

Homère[modifier | modifier le code]

Dans les poèmes homériques l’Iliade et l’Odyssée, l’arété s'applique avant tout aux héros et aux nobles. Elle désigne leur dextérité, leur force physique et leur courage, mais ne se limite pas à cela. Ainsi, l’arété de Pénélope réside dans sa coopération et dans sa fidélité à Ulysse, qualités pour lesquelles Agamemnon fait son éloge. Quant aux dieux, leur excellence inclut leur pouvoir, mais dans l’Odyssée les dieux peuvent accorder l'excellence à la vie, ce que l'on peut comprendre contextuellement par le fait qu'ils donnent la prospérité[4]. Arété est aussi le nom de la femme du roi Alcinoos.

D'après les notes de Bernard Knox (trouvées dans la traduction en anglais que Robert Fagles a faite de l’Odyssée), le terme d’arété est à mettre en relation avec celui d’araomai, qui signifie « prier »[5].

Personnification[modifier | modifier le code]

L’arété est occasionnellement personnifiée par une déesse, sœur d'Harmonie et fille de la déesse de la justice Praxidicé.

Arété (la déesse) et Harmonie se font appeler les Praxidika (étymologiquement, « pratiquantes de la justice »). Comme beaucoup de divinités grecques de second rang, cette déesse n'a que très peu, sinon aucun véritable fondement mythologique, et est essentiellement utilisée comme une personnification de la vertu. La seule histoire impliquant Arété provient du sophiste Prodicos, et concerne la jeunesse d'Héraclès.

À un carrefour, Arété apparaît à Héraclès sous les traits d'une jeune femme. Elle lui propose la gloire et une vie de lutte contre le mal ; sa contrepartie, Kakia (κακία), déesse du vice, lui offre le plaisir. Héraclès choisit de suivre Arété.

Cette histoire a été reprise par des auteurs chrétiens, tels que Justin de Naplouse, Clément d'Alexandrie et Basile de Césarée. Cependant, Justin et Basile donnent à Arété les traits d'une femme émaciée et peu agréable à voir.

Paideia[modifier | modifier le code]

Le concept d’arété constitue une part significative de la paideia, c'est-à-dire de l'éducation des enfants, dont le but est de les mener à l'âge adulte. Cette éducation inclut un entraînement physique, qui consiste essentiellement (mais pas seulement) en de la gymnastique, un entraînement intellectuel (art oratoire, rhétorique, physique) et un entraînement spirituel (musique et éducation morale).

Exemples d'usage[modifier | modifier le code]

  • « La vertu (arété) est donc une disposition acquise volontaire, consistant par rapport à nous, dans la mesure, définie par la raison conformément à la conduite d'un homme réfléchi. Elle tient la juste moyenne entre deux extrémités fâcheuses, l'une par excès, l'autre par défaut[6]. »
  • « Au reste, frères, que tout ce qui est vrai, tout ce qui est honorable, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable, tout ce qui mérite l'approbation, ce qui est vertueux et digne de louange, soit l'objet de vos pensées[7]. »

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Richard Hooker (www.wsu.edu)
  2. Greek Philosophy: The Allegory of the Cave, The Divided Line
  3. Paideia; the Ideals of Greek Culture, Werner Jaeger, Oxford University Press, NY, 1945. Vol. I, pg 5.
  4. Odyssée, XIII, 42.
  5. Homer. The Odyssey, trad. par Robert Fagles, introduction and notes de Bernard Knox, Penguin Classics Deluxe, Londres, 1996.
  6. Aristote, Éthique à Nicomaque, II, VI, 15, trad. Jean Voilquin, Paris, Garnier-Flammarion, 1965.
  7. Nouveau Testament, Épître aux Philippiens, 4, 8.

Références[modifier | modifier le code]

  • Paideia, vol. I, pg. 15.
  • Greek-English Lexicon, Liddell & Scott (1893, Oxford, Oxford University Press)
  • Paideia: The Ideals of Greek Culture, Werner Jaeger, trans. Gilbert Highet (1945, New York, Oxford University Press)
  • « Arete/Agathon/Kakon », G.B. Kerferd (in Paul Edwards [ed.-in-chief] The Encyclopedia of Philosophy (1967, New York, Macmillan & The Free Press)